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C’est un membre discret de la dream team des analystes du jihad depuis 10 ans. Il a quitté les pesanteurs de l’Université pour s’adonner à sa passion: la jihadologie dont il est l’un des meilleurs connaisseurs. Parcours original d’un chercheur qui trouve.
A 40 ans, Romain Caillet est un garçon comblé. Sous des abords timides que vient masquer une courte barbe, il a le débit rapide. Son blog sur le site de Libération est rapidement devenu une référence pour tous ceux qui travaillent sur l’islamisme en France et à l’étranger. Y compris les services qui ont dû rattraper leur retard dans ce domaine…
Dans son enfance, Romain Caillet a fréquenté l’enseignement catholique, ce qui n’a visiblement rien changé à son indifférence religieuse : « l’enseignement catholique sous contrat, c’est comme le public, sauf que tu payes ». Le vrai tournant, c’est à la fin de son lycée effectué dans le public, où il se convertit à l’islam. « A posteriori, même si j’évoluais dans un environnement où j’avais des copains musulmans, il ne s’est pas agi d’acculturation. Ce qui m’a interpellé c’est leur capacité à se revendiquer musulmans sans être particulièrement pratiquants. Un peu comme d’autres immigrés du sud de l’Europe revendiquaient leur catholicisme autrefois. » C’est néanmoins auprès de musulmans pratiquants, issus des Frères Musulmans ou du courant salafiste, que Romain Caillet apprend les bases de la religion. Et découvre un milieu où l’on écoute aussi Radio Courtoisie. « D’abord pour les questions morales bien sûr mais aussi parce qu’ils comprenaient le discours anti-immigrés des “Français de souche” sans pouvoir évidemment y adhérer, ni encore moins vouloir séduire cette frange de la société. »
Autodidacte
Sorti du lycée avec un bac technologique en poche, Romain Caillet s’inscrit en fac d’histoire et se forge aux méthodes universitaires à la force du poignet. Il envisage de consacrer sa maîtrise à la déchristianisation pendant la révolution française. « J’y voyais un parallèle avec ce qui se passait pour les musulmans pratiquants dans les États arabes dits laïques ». Finalement, c’est un sujet d’histoire médiévale, consacré à un théologien hanbalite du IVe siècle de l’Hégire, Ibn Batta, qui lui apportera sa mention très bien. En parallèle, il obtient son DU d’arabe à Paris IV. En octobre 2005, après l’obtention d’un DEA, toujours avec mention très bien, pour améliorer son niveau d’arabe, il s’inscrit au DEAC du Caire, dépendant de l’Institut français et suit l’après-midi des cours particuliers dans la banlieue interlope de la capitale égyptienne : « J’étais entre deux mondes. Le monde policé des représentations diplomatiques, des étudiants de Sciences-Po et celui des islamistes, souvent étrangers, venus au Caire pour se former à l’étude des doctrines du salafisme ». Il croisera ainsi certains Français comme les frères Clain, qui finiront en Syrie. « On a raconté un peu n’importe quoi sur mon passage au Caire. J’ai eu un intérêt pour ces doctrines radicales, je ne le nie pas. Mais je n’ai jamais adhéré à l’ensemble de leur discours, notamment leur haine de l’Occident. »
Rattrapé par la manche par l’antenne universitaire française, il décide de se lancer dans une thèse sur le salafisme contemporain. « L’histoire contemporaine me permettait d’avoir une vraie expertise sur le sujet peu exploré par l’université française. » En 2008, il s’installe en Jordanie avec une bourse de l’IFPO puis rejoint Beyrouth en 2010. Il est l’un des premiers à s’intéresser au cheikh Al Assir qui deviendra une personnalité qui compte sur la scène religieuse libanaise. Et c’est là qu’éclatent les « printemps arabes ». « À ce moment-là, cela a été difficile de me concentrer sur ma thèse. Je voyais se déployer toute une rhétorique que j’avais suivie depuis des années. Je constatais aussi des évolutions incroyables de certaines personnalités religieuses influentes et de la façon dont ils interprétaient les événements en cours. Cela a tué ma thèse… » Et puis les pesanteurs de la recherche, les délais de publication des articles « que personne ne lira de toute façon » lui font quitter sans regret son projet initial. D’autant que son expertise commence à être très recherchée, en particulier avec l’émergence de l’Etat Islamique. Il envisage de rentrer en France à l’été 2015. Mais de retour d’un séjour au Maroc en février 2015, il est retenu à l’aéroport de Beyrouth et expulsé dans la foulée. « Mon travail dérangeait plusieurs acteurs de la scène libanaise. En premier lieu le Hezbollah, dont j’ai dévoilé l’hégémonie communautaire, en témoignant auprès de certains diplomates et journalistes. D’autre part, certains de mes contacts n’ont pas plu à l’armée libanaise. Je fais partie de la longue cohorte des chercheurs français expulsés du Moyen-Orient. La France ne pouvait rien faire, comme souvent ».
« C’est une illusion de penser qu’on va pouvoir forger un islam de France à l’heure de la mondialisation. » Romain Caillet
De retour en France il vit de ses expertises et de divers rapports qui lui sont commandés par des institutionnels, des ONG et aussi certains médias. On fait appel à lui pour des programmes de recherche et même comme conseiller sur des scénarii de films. Son compte Twitter qui arbore un Calimero comme image de profil est devenu incontournable : avec près de 50 000 abonnés, c’est l’un des plus influents de la galaxie de ceux qui s’intéressent à l’islam radical. Cela éveille naturellement les jalousies: un article du Nouvel Obs le fait chuter en mai 2016 alors qu’il vient d’entamer sa collaboration avec BFM TV comme « expert sur les questions terroristes », en révélant sa fiche S. « J’avais été auditionné puis blanchi. En toute bonne foi, je pensais naïvement que je n’avais pas à rougir de cette mention administrative ». Il est viré dans la foulée. Tous ceux qui le connaissaient et mesuraient la valeur ajoutée unique de son travail sont effondrés devant la bêtise de ce règlement de compte.
Libé lui propose alors d’intervenir comme chroniqueur, Romain Caillet finira par y ouvrir un blog « Jihadologie », dont la publication débute en septembre 2016. Un vrai défi épistémologique. Car si l’orientalisme a mauvaise presse et que l’islamologie est du ressort des sciences religieuses, la jihadologie est un champ d’études encore vierge. Caillet se défend : « De même que la soviétologie s’intéressait aux doctrines du marxisme dans leur traduction sociologique, avec les connaissances linguistiques des sociétés dans lesquelles elles se développaient, il me semblait nécessaire d’appréhender le jihadisme de la même façon : il n’épuise pas l’islam, sans en être totalement distinct, mais il faut l’historiciser ». C’est chose faite en 2017 avec la publication chez Stock d’un ouvrage novateur, Le combat vous a été prescrit, une histoire du jihad en France avec Pierre Puchot. Avec des documents inédits et des entretiens exceptionnels avec des jihadistes francophones, Romain Caillet livre un maté- riau brut qui dit quelque chose sur cette vague de départ de jeunes Français. Il s’avère qu’au-delà des choix individuels, l’existence d’un jihad historique est le point commun à tous ces acteurs: du GIA des années 90 à la Bosnie et à l’Irak puis la Syrie, il existe un fil conducteur et en l’occurrence des vétérans qui ont à chaque nouvelle génération servi de modèles et permis le basculement vers une séquence nouvelle.
Poil à gratter anticonformiste
Pour lui, les explications sociologiques ou psychologisantes ne suffisent pas. « Le tort de certains intellectuels est de rester prisonniers de leur formation : le jihadisme devient alors une revanche tiersmondiste ou le fruit des inégalités sociales. Souvent ceux qui se positionnent à gauche veulent à tout prix évacuer la dimension religieuse de cet engagement par crainte de faire l’amalgame avec l’islam et les musulmans. À l’inverse, d’autres personnalités, souvent à droite mais pas seulement, ne veulent pas entendre parler de géopolitique quand il s’agit d’analyser les motivations des jihadistes, une façon d’éviter de remettre en cause les politiques internationales qui ont nourri cette idéologie. »
Quand on lui demande ce qu’il pense de l’islam de France, Romain Caillet se fait discret. « J’ai toujours refusé de me positionner sur les questions communautaires. Cela dit je pense que c’est une illusion de penser qu’on va pouvoir forger un islam de France à l’heure de la mondialisation. Une fois que la personne maîtrise l’arabe, c’est fini. Rien qu’avec Youtube, n’importe quel internaute arabisant aura accès à des dizaines de milliers de cours tenus par des théologiens bien plus érudits que tous les imams de France. » Les responsables français sont-ils nuls dans leur approche du problème ? « En même temps, on ne leur demande pas de connaître l’islam. Mais je suis très dubitatif quant à la question des imams: en France, on ne sait ni ne peut fabriquer des imams, tout simplement parce que la France n’a aucune tradition culturelle musulmane. »
Que son discours agace parfois, il en a conscience, mais son honnêteté intellectuelle est reconnue de tous. « Un ami m’a un jour fait remarquer que mon travail suscitait l’intérêt de tous les milieux politiques, des islamistes jusqu’à la droite dure. Quand une info me fait plaisir, je pars du principe qu’il faut la vérifier 5 fois plus qu’une autre et n’y mettre ni empathie ni complaisance »
Le « geek du jihadisme », comme le surnomme David Thomson, est serein : le phénomène jihadiste est parti pour durer. Mais Romain Caillet a une longueur d’avance.
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