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Romaric Sangars : Le verbe divin

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Publié le

16 janvier 2018

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Romaric

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Notre rédacteur en chef culture publie la confession intime de son retour au Christ. L’occasion de traverser l’époque et la littérature.

 

Tu es pamphlétaire et romancier : pourquoi publier ce livre personnel maintenant ?

Je ne suis pas allé spontanément à ce livre, j’y ai été poussé par mon éditrice et par Richard Millet : ils m’ont incité à développer ce récit de confession à cause d’un court texte autobiographique, Pneuma, qui accompagnait mon premier livre sur Jean d’Ormesson, où j’évoquais déjà mon retour au catholicisme. C’est une idée qui me plaisait mais que seul je n’aurais pas développée si tôt : il y avait beaucoup de freins à me livrer à un tel exercice, une pudeur. Mais je me suis rapidement senti en accord profond avec ma démarche littéraire elle-même. C’est ce qui se passe souvent : quelque chose a lieu dans l’expérience d’écriture elle-même. Je me suis rendu compte que mon catholicisme et ma vocation d’écrivain étaient très intimement liés. Et racontant comment je revenais au christianisme, je racontais aussi comment je devenais écrivain. Comme un disciple de la poésie qui se serait radicalisé.

 

Tu es né dans une famille culturellement catholique : est-ce une conversion au sens propre, ou l’approfondissement de ce que tu étais déjà ?

C’est assez ambigu : il y a l’impression formidable de rejoindre le dieu de ses pères, de ses ancêtres, l’impression émouvante de pouvoir restaurer un lien préexistant et donner brusquement du sens à tout ce qui nous environne, aux églises, à l’art européen. Mais en même temps, c’est aussi le problème de la «Lettre volée» de Poe : le christianisme est caché à un Européen de notre époque parce qu’il est trop présent, parce qu’il nous paraît trop familier pour qu’on puisse l’assimiler à Dieu. C’est ce qui s’est produit ces trente dernières années  : on va s’intéresser au bouddhisme, à l’hindouisme, parce que cet exotisme nous rend l’étrangeté qu’implique naturellement la démarche spirituelle.

 

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Mais y a-t-il un mouvement « identitaire » dans ta conversion ?

Au sens large, oui. Mais mon retour au christianisme s’est amorcé vers l’an 2000, pour s’achever en 2007, bien avant que naisse la « crise identitaire » devenue aujourd’hui très aiguë. En ce que j’appelle l’an 0, on est dans l’écho de la fin de la Guerre froide, où la question que se pose l’occident n’est pas identitaire, mais dans son rapport avec le matérialisme. Mon retour au christianisme se fait dans cette atmosphère-là, mais on peut le dire identitaire au sens large : car la quête de l’autre est une quête de soi. En cherchant Dieu, on cherche aussi sa nature profonde. On parle tout le temps de «repli identitaire», devenu un lieu commun bloyen  : pourtant toute plongée vers son identité est une quête, et c’est ce que racontent tous les romans occidentaux depuis deux siècles. Au fond de la quête identitaire on trouve soit la folie, soit autre chose qui vient s’articuler avec son identité.

En racontant comment je revenais au christianisme, je racontais aussi comment je devenais écrivain. Comme un disciple de la poésie qui se serait radicalisé.

Ce livre semble fondé sur un triple deuil, amoureux, géographique et artistique. Cette idée du deuil est-elle liée à la conversion ?

Il n’y a que trois sujets fondamentaux en art : le sexe, la mort et Dieu. Et ils sont liés les uns aux autres : le désir s’ouvre sur le mystère de la mort qui s’ouvre sur le mystère de Dieu. On vit tous avec l’idée, consciente ou non, d’être immortels. Il faut ébranler cette illusion. Toutes les civilisations passaient leur temps à rappeler la mort : memento mori. Le divertissement produit à notre époque de manière industrielle dévoile le déni obsessionnel de notre condition mortelle.

 

Tes livres précédents avaient aussi affaire avec l’idée du deuil : deuil de la littérature dans le pamphlet contre d’Ormesson, deuil de la lutte politique dans Les Verticaux. Le livre de Richard Millet qui paraît en même temps est aussi un livre de deuil : vous placez tous deux la littérature comme une possibilité de résurrection tout en en déplorant la fin.

La littérature est le moyen le plus pertinent pour réussir ses échecs. Et je suis convaincu qu’on écrit du côté des morts : on jette un regard sur le monde, la vie, les autres et sa propre existence exactement comme si tout cela était du côté de la mort. D’ailleurs, les écrivains qu’on aime lire sont des sortes de mânes, des morts avec qui l’on converse.

 

On a l’impression que dans ta conversion, il n’y a pas de bouleversement ontologique : ta disposition au sacré semble présente du début à la fin, et le christianisme serait le véhicule adéquat de cette énergie.

Il y a peut-être une illusion rétrospective à raconter cette histoire à partir de ma conversion. Mais cela m’est apparu comme une révélation. Tout est très lié : en cherchant à déployer le verbe, je me retrouve acculé à me relier au Verbe divin, et la narration de ma propre histoire s’éclaire à partir de là. Cette histoire n’est pas linéaire, il y a des virages mais pas de rupture fondamentale, contrairement à d’autres récits de conversion. Moi je l’ai vécu selon Thibon : tous les chemins mènent à Dieu, la seule question c’est d’aller assez loin dans sa quête. Je suis attaché à l’interprétation du terme catholicos, qui veut dire universel, mais aussi « intégral ». Je crois que le christianisme intègre tout, sauf le mal qui est un défaut d’existence. Chaque chose peut aboutir à sa sublimation à travers le christianisme. Je n’ai jamais vu cette conversion comme un renoncement : j’y ai toujours vu l’idée d’une intensification de l’existence, d’un accroissement du sens, et en même temps d’une responsabilité plus alourdie : tous les événements deviennent signifiants.

 

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Ta conversion commence sous « l’ère Dantec ». Fut-il un modèle ?

La lecture de Dantec, et surtout du Théâtre des opérations, que je tiens pour un monument littéraire, m’a en effet beaucoup impressionné. On assiste à la conversion d’un écrivain se laissant toucher par la grâce et dont les défenses tombent les unes après les autres. Ce qui m’a frappé, c’est son attitude vis-à-vis du christianisme, qu’il considérait comme un accroissement : Dantec a un esprit synthétique qui veut tout englober et tout sublimer. Et le christianisme est la pierre philosophale qui permet cette transmutation. Il assume ainsi toutes les contradictions et les dépasse grâce au Christ. C’est au fond la signification de la croix : un homme qui au prix de sa crucifixion arrive à faire tenir ensemble toutes les contradictions de la vie humaine. Quand Dantec disait : «Je suis un catholique du futur», il avait cette idée que le seul dépassement du progressisme, c’était le christianisme. Comme cette phrase d’Apollinaire que je mets en épigraphe : « Seul en Europe tu n’es pas antique, ô christianisme ». Dieu est la seule nouveauté, quand l’homme ne cesse de répéter les mêmes drames. Le christianisme est la seule façon de dépasser un mur civilisationnel. C’est ce qui m’a plu chez Dantec  : alors que notre civilisation était en crise de sens, malgré le fait qu’elle avait apparemment vaincu ; au moment où l’occident matérialiste semblait avoir triomphé, dans sa victoire-même, il montrait sa faiblesse fondamentale. Son matérialisme était une impasse et il fallait trouver une réponse. Qui fut pour Dantec, et puis pour moi, le christianisme.

 

 

CONVERSION

Romaric Sangars

Léo Scheer

182 p. – 17 €

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