Royale Manon

© Stefan Brion

Succès éclatant à l’Opéra Comique pour la reprise de Manon de Massenet dans une mise en scène débridée d’Olivier Py. Reine du spectacle, la soprano Patricia Petibon incarne l’héroïne avec une sensibilité vocale et une assurance théâtrale qui l’élèvent au rang des plus grandes interprètes du rôle.

 

Une reine, dont le nom est écrit dans les étoiles : c’est ce qu’Olivier Py fait de Manon, transfigurant la « pauvre fille » promise au couvent qui entre en scène en nuisette rouge et bas noirs au beau milieu d’un quartier rouge. Son cousin Lescaut essaie de l’introduire dans une sordide auberge qui fait office de lupanar. Puis, sur fond de ciel étoilé, un jeune inconnu au langage charmant, le chevalier Des Grieux, lui offre l’occasion d’échapper aux désirs des hommes louches qui fréquentent ce quartier. C’est donc dans la petite chambre de l’amour domestique qu’elle va régner sur le cœur dévoué de cet idéaliste aux élans excessifs. Mais bientôt, le refrain tentateur — « Tu seras reine par la beauté » — la détourne vers un autre destin, celui du plaisir et du luxe, qui ne seront pas plus à la hauteur de son envie de plénitude que cette histoire d’amour. Ce n’est qu’à la fin, après tous les égarements que sa frénésie capricieuse aura imposés à son amoureux, que Manon méritera sa couronne de reine. Malgré tout, le rêve coupable du chevalier aura résisté à sa traversée de l’enfer. Le voilà adorant, qui pare de bijoux ce corps mourant vêtu d’une robe à paillettes scintillante comme ces étoiles qui, entre-temps, reviennent ponctuer le fond de la scène.

Pour nous montrer par quel chemin étonnant cette reine de la féminité gagne son trône, Olivier Py tire magistralement profit de l’aisance théâtrale de Patricia Petibon, sa primadonna de prédilection. À l’expressivité corporelle, à la gestuelle, au regard même, elle réserve le plus grand soin, atteignant un résultat d’une intensité et d’un naturel qui ne seraient probablement pas possibles sans la liberté que le metteur en scène lui accorde. Sa voix de soprano coloratura, qui au fil des ans a gagné en épaisseur et en couleurs sans rien perdre de sa lumière ni de son agilité, reflète une intimité profonde avec le personnage, avec ses hésitations et ses langueurs, son charme et sa frénésie, toujours exprimés avec une sensibilité à fleur de peau et une grâce du phrasé et des clairs-obscurs qui donnent des frissons. Un exemple entre tous : l’air de la « petite table » à l’acte II, où sa voix en demi-teinte exprime de manière palpable l’effort surhumain de Manon pour retenir ses larmes de remords, jusqu’à l’extinction progressive de la voix au fil de sa résignation.

 

Lire aussi : L’éditorial de Romaric Sangars : Réponse à Jean-Patrick Domecq après sa tribune pourrie dans Le Monde

 

Cet art incomparable risquerait de laisser injustement dans l’ombre l’interprétation convaincante de Frédéric Antoun (Des Grieux), dont les quelques aspérités dans le jeu théâtral ne compromettent en rien la générosité de son ardeur vocale. Même si son ténor chaleureux pourrait offrir plus de nuances dans les passages piano, et bien que ses aigus manquent parfois de la langueur caressante que l’on aimerait entendre, sa sensibilité mélodique est émouvante, sa gestion du souffle impeccable, son soin du phrasé d’une élégance sans faille.

L’univers que traversent les deux héros est empreint d’une sensualité débridée et malsaine, et peuplé de personnages cyniques qui se tordent comme les acrobates d’un cirque sombre et coloré, entre bagarres et numéros de cabaret. Les intrigues de ce cercle infernal sont tissées par un Lescaut proxénète et magouilleur en smoking, interprété avec la perfidie nécessaire par le baryton clair de Jean-Sébastien Bou, dont la froideur jamais rude n’exclut pas quelques élans surprenants d’humanité. Si le Guillot de Damien Bigourdan semble trop enfermé dans son abjection morale et dans son instinct vindicatif pour incarner de manière crédible la vis comica de ce vieil homme lubrique, ce sont surtout les personnages des trois prostituées, Poussette (Olivia Doray), Javotte (Adèle Charvet) et Rosette (Marion Lebègue), qui font émerger l’humour grotesque dont cet opéra-comique ne manque pas. L’excès de contrastes mis en scène par Olivier Py trouve enfin son corollaire dans le rendu musical orchestré par Marc Minkowski à la tête des Musiciens du Louvre, qui brassent une pâte sonore effervescente, sacrifiant parfois même un peu trop de la discrétion instrumentale tissée par Massenet.

 

 

 

Paolo Kowalski

Paris, Opéra Comique, 10 mai 2019

Manon, opéra-comique en 5 actes de Jules Massenet
Livret d’Henri Meilhac et Philippe Gille, d’après le roman de l’abbé Prévost, L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut
Direction musicale – Marc Minkowski
Mise en scène – Olivier Py
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux
Orchestre – Les Musiciens du Louvre
Jusqu’au 21 mai
De 6 à 138 € – www.opera-comique.com

.

pkowalski@lincorrect.org

Pin It on Pinterest

Share This