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Samuel Brussell : l’inactuel

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Publié le

27 novembre 2017

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On lui doit la découverte en France du philosophe Nicolás Gómez Dávila, du romancier Stephen Vizinczey ou de l’écrivain Solomon Volkov. Samuel Brussell n’est plus éditeur mais il continue de promener sur le monde son regard amusé dans des essais de haute tenue. Rencontre.

 

« Très tôt, dites-vous, je compris qu’il y avait deux mondes : le monde des sédentaires et celui des nomades. » Vous êtes un voyageur par choix. Mais que pensez-vous du culte moderne de la mobilité, du déracinement ?

Le nomadisme s’est imposé à moi comme un désir d’aller à la rencontre d’autres cultures, un moyen de découvrir mes propres racines, d’aller vers plus de clarté, de comprendre quelle était ma place dans le monde. La « célébration de la mobilité » dont vous parlez n’est rien d’autre que la célébration de la confusion, de l’abolition de toute forme d’identité, en d’autres mots du néant. Le russe Rozanov disait que si on l’empêchait de prier il deviendrait tout simplement fou et se mettrait à courir et à hurler dans la rue. Cette image d’hommes devenus fous parce qu’ils ne peuvent plus prier, c’est-à-dire donner voix à leur moi intime, parce qu’ils ont perdu leur lieu, leur langue, leur histoire, me semble être prophétique, un siècle après l’apocalypse de 1917. Ne nous méprenons pas sur le sens de l’attaque contre la religion : c’est l’attaque contre l’unicité de l’individu, c’est le retour de la loi du plus fort.

 

Vos textes relèvent d’un genre peu pratiqué en France, à part peut-être par Simon Leys : l’essai, au sens de Montaigne…

L’avantage de l’essai, dans la tradition de Montaigne et des auteurs latins, ainsi que des Anglais, c’est qu’il permet de parler de tout, sans hiérarchie, dans n’importe quel ordre, en conversant d’égal à égal avec le lecteur. Cela étant dit, je n’ai jamais distingué de façon marquée la fiction de l’essai. Toute vraie fiction est pétrie de réflexion : les essais autobiographiques et de voyage de Stendhal se lisent comme une fiction et ses romans comme un essai sur son époque. Le même constat s’impose chez Tolstoï, Dostoïevski ou Proust. Dès que l’on sort de la démonstration, dès que l’on fait entendre une voix, on entre dans la fiction. La fiction, c’est ce que l’écrivain fait passer de manière involontaire.

 

   Lire aussi : Mythique Alan Moore

 

Vos recueils de textes, conçus au fil du temps, ne sont pas pensés d’emblée comme un tout.

C’est une question de tempérament. Mes livres finissent tous par prendre leur voie librement, ils me guident autant que je les guide. J’écris comme il me vient d’écrire, et advienne que pourra.

 

Vous racontez comment une conversation avec le poète William Cliff vous a aidé à vous libérer, jeune, des « oripeaux de la pseudo-modernité »…

Cette conversation eut lieu en juin 1976, au buffet de la gare d’Austerlitz à Paris. La pseudo-modernité est la garde de fer de l’inertie : partir en guerre chaque matin contre de nouveaux tabous, c’est inventer chaque matin des tabous pour clouer le bec à toute inventivité, à toute dissidence.

Enlevez l’influence du christianisme à l’Europe et il ne reste que des cannibales.

« La seule politique autorisée aujourd’hui, écrivez-vous, est celle qui répudie toute forme du sacré. » Que vous inspire cette répudiation du sacré dans nos sociétés ?

L’art et le sacré ne font qu’un. Un authentique anticlérical comme Stendhal le savait, qui se laissait éblouir en Italie par la splendeur des églises qu’il visitait. Enlevez son clocher à un village et il n’y a plus de village. Enlevez l’influence du christianisme à l’Europe et il ne reste que des cannibales.

 

Vous parlez beaucoup du philosophe juif Maurice Samuel, à la fois défenseur du socialisme au plan moral, et critique des « raisonnements absurdes » des socialistes. Seriez-vous socialiste, s’il n’y avait pas l’idéologie socialiste ?

Maurice Samuel, homme de raison, a le courage d’affleurer à l’irrationnel : il reconnaît que le socialisme est impossible à réaliser et pourtant, c’est une idée nécessaire. Le socialisme sans l’idéologie socialiste se trouve dans l’Ancien et le Nouveau Testament. En Russie, de très grands esprits, des hommes d’une exceptionnelle valeur intellectuelle et morale comme Herzen, Struve, le père Boulgakov, Berdiaiev et tant d’autres, se sont laissés transporter sur la vague du messianisme socialiste. Ils méritent le plus grand respect.

 

   Lire aussi : Matthieu Jung «  Le roman français se prive un peu trop de descriptions »

 

Vous lancez volontiers des piques en politique, notamment sur l’Union européenne, mais en passant, sans insister…

Je me contente de constater que le bureau de la Commission européenne – le bâtiment Berlaymont – a été fondé sur les ruines d’un couvent et que l’on a rasé au sol un quartier historique et populaire magnifique, le quartier Léopold, pour faire le vide. Ce n’est qu’une métaphore involontaire, évidemment, qui illustre la confluence de la fiction et de l’essai.

 

« La lecture des journaux et revues anglais m’apprit que le journalisme peut être une forme honorable de littérature. » D’un point de vue français, il y a pourtant un fossé entre les deux !

En France, nous tenons aux catégories davantage qu’en Angleterre. J’ai appris à oublier la hiérarchie des genres – littéraire ou journalistique – quand je me suis immergé dans le journalisme anglais avec la rencontre décisive d’Auberon Waugh et de Richard Ingrams à mon arrivée à Londres, en 1976. On peut dire d’un des plus grands esprits de tous les temps, Samuel Johnson, qu’il était tout à la fois un grand journaliste et un éminent lettré.

 

Que vous inspire le Président Macron, qui se fait photographier avec des livres de Gide, Stendhal et du général de Gaulle sur son bureau ?

Comment peut-on poser côte à côte les livres de Stendhal, Gide et de Gaulle ? Que dire du successeur du président Hollande, sinon qu’il rend Monsieur Hollande sympathique ?

 

   Lire aussi : Entretien avec l’écrivain Dominique Pagnier

 

Vous qui êtes sans cesse en voyage en Amérique ou en Russie, que pensez-vous des images qui circulent en Europe, celle de Trump comme un fou et celle de Poutine comme un tyran ?

L’Amérique est dirigée par un plébéien, la Russie par un soviet, c’est l’air du temps. Mais l’Europe, à l’égal du monde occidental en général, est déjà entrée dans le règne de l’ochlocratie (gouvernement des foules). En quoi serait-elle plus éclairée ?

 

Depuis la fin d’Anatolia, vous éditez à l’occasion pour d’autres maisons. Quel regard portez-vous sur l’édition aujourd’hui ?

On nous l’a dit, on l’a compris : il faut vendre, ce qui est déjà assez difficile. Mais vendre en prétendant ne pas se préoccuper des ventes, en prétendant s’occuper d’art et de morale, voilà bien une injonction diabolique.

 

Johnson, Thackeray, Montaigne, Stendhal… Vous avez le chic pour parler d’aujourd’hui en citant des auteurs d’hier. Diriez-vous comme Léon Bloy que, pour avoir les nouvelles, vous lisez l’Évangile ?

Les auteurs d’hier sont les auteurs d’aujourd’hui et de demain… si ce sont des auteurs.

 

Que trouve-t-on, en ce moment, sur votre table de chevet ?

Les écrits d’Ettore Sottsass.

 

 

MES 52 DÉMÉNAGEMENTS

Samuel Brussell

Yellow Now

100 p. – 16 €

 

 

CHEZ LES BERBÈRES ET CHEZ LES WALSER

Samuel Brussell

La Baconnière

190 p. – 18 €

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