Tout avait pourtant bien commencé, dans une famille aimante à Orléans. Une enfance pré-internet, faite de jeux et de bricolages, de dessins et d’ennui fécond. Avant que son adolescence ne lui soit volée par un drame. Est-il chose plus tragique que ne plus mère avoir ? « J’avais prévenu Dieu, confie-t-elle, si mon père ou un de mes frères et sœur tombe malade à son tour, je ne mets plus un pied à l’église. Et, évidemment, j’ai oublié de donner mon nom ». À vingt ans, l’âge de tous les rêves, Ségolène doit se préparer à batailler contre une maladie auto-immune.
Pour ne rien arranger, elle savait que ses études d’institutrice ne la mèneraient pas très loin. Pédagogisme idiot et enseignement biaisé de l’histoire ont eu raison de sa patience. D’autant que les Manifs pour tous sont passées par là. Heureusement, il existe un métier au confluent du patrimoine, du travail des mains, de l’histoire et de l’indépendance ; un métier de passion, avec son vocabulaire impénétrable, ses outils abscons, et ses vieux maîtres : la reliure. « En trois jours de stage, j’ai plus appris qu’en quatre ans d’études » : c’est parti pour trois ans aux Atelier d’Arts Appliqués du Vésinet.
La restauration nécessite de s’intéresser avec sincérité au livre, pour en connaître les secrets avant d’opérer
Devant l’établi de son l’atelier qu’elle partage avec deux restauratrices de tableau rue Letellier, elle retrouve la suprême concentration qui est le privilège de l’enfant, celle qui fait tendre toute l’attention vers un but, confer l’animation des mains au subconscient, calfeutré dans une bulle hermétique que rien ne semble pouvoir crever. La restauration nécessite de s’intéresser avec sincérité au livre, pour en connaître les secrets avant d’opérer. Avec de l’expérience, il est possible de dater un livre à une décennie près, ce qui permet de pronostiquer quelle technique a été utilisée pour la structure du livre, et s’y adapter. Pas question d’utiliser de la colle industrielle sur un livre du XVIe par exemple : pour qu’il puisse être rafraîchi à l’avenir, un artisan consciencieux utilise de la farine et de l’eau. Ceteris paribus, c’est un état d’esprit comparable à celui qui plante une charmille, pour ombrager le siècle suivant. Parfois, au détour d’une tranche, Ségolène découvre le stigmate d’une restauration passée, et c’est comme un dialogue au futur antérieur avec son prédécesseur.
Il y a une dimension sensorielle dans le travail des matières nobles et vivantes comme le papier ou le cuir. Mais une part palpable du plaisir que savoure Ségolène réside dans l’écosystème d’artisans improbables avec lesquels il faut travailler : le pareur de peaux pour une greffe de cuir par exemple, ou un spécialiste des dorures. Rien n’est plus satisfaisant que des lettrines brillantes, si bien que jamais Ségolène d’or n’est lasse.
Lire aussi : Jason Chicandier : l’alcoolonaute
Les débuts de son entreprise ne lui font guère toucher d’or que celui des caractères. Mais qu’importe : « Je ne fais pas fortune mais je suis heureuse toute l’année. J’ai choisi mon camp ». Sa sœur lui assure une certaine vitrine, au sein d’une famille de pensée qui se caractérise pour son goût de la lecture, son respect des artefacts, et son souci de la transmission. Parfois, cette transmission prend une plus grande portée : en 2019, Ségolène fait un séjour en Irak pour restaurer des livres exfiltrés in extremis des territoires de l’État islamique. Un partenariat avec SOS Chrétiens d’Orient.
C’est une pensée chaleureuse et lumineuse, réconfortante comme une bougie dans une crèche, de savoir que quelque part dans le vacarme du monde, une demoiselle prend soin de notre civilisation en réparant patiemment des livres. « Au fond, je redonne vie à des objets qui étaient censés partir à la benne »: en réparant un livre, on répare son auteur, son possesseur, et peut-être l’artisan se répare-t-il un peu lui-même. Il y a tout lieu de penser qu’un objet qui a traversé plusieurs siècles en traversera plusieurs encore. Ceux qui travaillent à l’ancienne travailleraient-ils plutôt à l’éternelle ?





