Antonin réprime un long bâillement et jette un regard désœuvré sur la vaste chambre qu’il occupe au 36, avenue de l’Observatoire, dans le luxueux appartement familial. Une chambre d’adolescent, encore marquée par ses anciennes passions: quelques posters de free fight se toisent depuis les murs opposés, une console de jeux dernier cri et ses accessoires éparpillés au sol, des magazines de gaming et une collection de One Piece qui prend le soleil sur l’étagère près du lit. Pour le reste, Antonin a tenu à afficher ses engouements récents pour le combat antifasciste : les classiques de la littérature marxiste, auxquels il n’a jamais vraiment touché, une pile de fanzines rouge et noir et surtout les jolies affichettes qu’il a faites à grands frais dans un atelier de sérigraphie, aux armes de son antenne de quartier, les terribles Arago Fighters.
Extension du domaine de l’ennui
Comme 90 % des jeunes oisifs qui s’encartent dans les mouvements antifascistes franciliens, Antonin n’a pas trop à se plaindre de la vie : fils de médecin, petit-fils de négociant en spiritueux, il tire de son ascendance une fierté lointaine, fantasmée, même s’il ne peut s’empêcher de mépriser ses parents en secret – des notables de la gauche caviar qui lui ont donné le blaze d’un poète fou. Antonin. Pourquoi pas, après tout. Le problème, c’est que ce prénom pèse sur lui comme une malédiction: sa silhouette fragile de phasme, ses bras chétifs, sa peau livide de babtou, il les déteste positivement, et les quelques séances de fonte qu’il s’impose chaque semaine n’ont pas suffi à lui sculpter un corps à la mesure de ses ambitions.
Les antifas parisiens évoluent toujours en groupe, jamais moins de cinq. Ils font dans la terreur de quartier, dans la chemise brune version soviétique
Heureusement, un antifa ne circule jamais seul: comme leurs prédécesseurs les skinheads, dont ils utilisent toutes les techniques et auxquels ils ont emprunté le look, allant jusqu’à porter les mêmes marques (Lonsdale, Merc, Fred Perry), les antifas parisiens évoluent toujours en groupe, jamais moins de cinq. Ils font dans la terreur de quartier, dans la chemise brune version soviétique.
La politique, il n’y entend pas grand-chose, à vrai dire il s’en fout: ce qu’il cherche, c’est l’adrénaline, ce moment dans les bastons de rue où tout s’éclaire d’un coup, où la vie reprend ses droits. Le sens du combat lui importe peu : il lui suffit de savoir qu’il est du bon côté, que lui et ses congénères ne seront pas trop inquiétés par la police. Après tout, ils se battent contre ces enculés de nazis, bordel, ils ont bien droit à un peu de reconnaissance. Est-ce qu’Antonin y croit? Antonin s’en fout.
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Les noirs, les Arabes, il n’en fréquente pas. Son lycée privé du boulevard Arago en comporte assez peu à vrai dire. Il a entendu dire que certains jeunes racisés avaient formé des groupuscules pour se colleter aux skinheads dans les années 80 – les fameux Black Dragons, mais il paraît que même eux sont devenus fachos avec le temps, des putain d’antisémites, paraît-il. Antonin n’aime personne, mais il aime bien savoir qu’il se bat du bon côté. Il se lève, il enfile son jean et son t-shirt cintré, consulte ses messages sur WhatsApp. Ce soir il a rendez-vous à Bastille, apparemment il y a là-bas une recrudescence de jeunes royco et de métalleux qui osent arborer leurs tatouages à feur de lys et leurs écussons à runes. Des gosses, pour la plupart, qui ne savent pas que toute cete partie du onzième est aux mains des Antifa. Ils vont se faire massacrer.
Idiocratie militante
Leur modus operandi est toujours le même : ils envoient un éclaireur, pas trop looké, pour confirmer la présence des cafards. L’éclaireur se poste devant le bar incriminé et appelle tout le reste de la bande, qui se masse alors progressivement à proximité de l’entrée, pas trop près, histoire de ne pas éveiller les soupçons du videur. Lorsqu’ils sont tous au rendez-vous, ils entament leur descente.
Chaînes de vélo, matraques télescopiques et quelques gazeuses histoire de savater au calme. C’est la curée. Au passage ils récupèrent quelques polos, quelques téléphones portables: Antonin a déjà une jolie collection de smartphones dans le tiroir de son bureau, et toute une pile de portefeuilles tirés à ces enculés dans la cohue. Il les conserve comme des trophées, en mode Alex dans Orange Mécanique.
Comme tous les antifas il voue une secrète admiration aux skinheads et aux vrais néo-nazis
Sauf que lui n’écoute pas Beethoven, juste les groupes « apo » ou S.H.A.R.P qui sont tolérés par le Komintern: Paris Violence, Warzone ou Cock Sparrer. Parfois il écoute un peu de RC en cachette. Comme tous les antifas il voue une secrète admiration aux skinheads et aux vrais néo-nazis. Ils ont quand même la classe, ces cons, avec leurs crânes luisants, leurs gueules sauvages et leurs rangeos trente-trous. À vrai dire, la seule chose qui a empêché Antonin de faire partie de leur rang, c’est son extraction sociale. Lorsqu’on est fils de notaire, de patron du CAC40 ou de chirurgien plastique, c’est pas évident d’aller pointer chez Serge Ayoub.
Chez les rouges, au moins, tout le monde se ressemble : d’ailleurs leur groupuscule, c’est un festival de prénoms bien français, intellos, pas vraiment populaires: Jean-Baptiste, Geoffroy, Léo, Charles… C’est pas chez eux qu’on va trouver du prénom populaire, du Kevin ou du Mickaël. On n’est pas chez les Groseille. Encore moins des prénoms d’immigrés: ils laissent ça au clan adverse. Ici, chez les antifas, on vient tous des beaux quartiers, et on a tous la même culture, les mêmes références, une vaste supercherie mentale composée de fantasmes historiques, de mythologie libertaire et de vague propagande anti-capitaliste.
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L’espoir du grand soir cumulé aux babillements idéologues du NPA et de l’anarchisme pour les nuls. Antonin sait à peine orthographier Babeuf, mais il ne s’empêche pas de le citer devant son père, histoire de légitimer un peu ses nuits blanches. Ce qu’il aime, en vrai, Antonin, c’est le combat clanique, la guerre de position. Et surtout l’envie d’en découdre, de reprendre la rue aux nazis. Les nazis, ils n’ont que ça à la bouche. Ces putains d’enculés de nazis. Ces salopes du Rassemblement national. Il se la mettrait bien sur le bout, d’ailleurs, l’autre, là…
Il se regarde une dernière fois dans le miroir avant de partir: une vraie gueule d’ange aux yeux vides.
Comme la plupart des antifas, la haine d’Antonin est abstraite, avant tout portée contre lui-même, contre son pays, contre sa couleur de peau. Des gosses de riches qui se détestent, rien de plus, et qui ont trouvé dans la lute antifasciste un moyen de s’échapper un peu de leur condition, de leur environnement matelassé.
Une vraie confusion mentale, un vrai combat d’arrière-garde, contre des moulins à vent, contre des chimères qui hantent les angles morts de leur imagination stérile. Antonin enfle son Harrington. Le soir va tomber, il est temps d’aller prêcher la bonne parole. Il se regarde une dernière fois dans le miroir avant de partir: une vraie gueule d’ange aux yeux vides.





