Lors de son grand prêche annuel devant la « French Tech », mi-septembre, Emmanuel Macron s’est livré à une confusion d’une étonnante grossièreté : « La France, c’est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation. […] La France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. Je ne crois pas au modèle amish ». Si la phrase sur les amish a retenu l’attention, le passage qui la précède révèle bien plus les errements de la pensée présidentielle. Quel rapport entre les Lumières et la 5G ? À part que le macronisme, c’est peut-être juste les Lumières plus la 5 G, comme le socialisme, c’était les soviets plus l’électricité, on ne voit pas.
Cuistrerie de khâgneux
Le XVIIIe siècle était certes en partie fasciné par le progrès technologique, réalisation du vieux projet prométhéen de Descartes consistant à rendre les hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature », mais le progrès technique n’était en rien nécessairement lié aux Lumières. Un des penseurs les plus considérables du mouvement, Rousseau, exprime d’ailleurs une opposition particulièrement ferme envers le progrès technique dans son Discours des sciences et des arts. Ce texte était si en désaccord avec les idées des Lumières qu’il remporta le concours de l’Académie de Dijon en 1750…
Les Lumières n’ont aucun rapport direct avec la technique ; elles peuvent l’embrasser ou la critiquer, selon les auteurs. Le cœur du mouvement consiste en la volonté d’édifier une société fondée sur la raison humaine et plus sur les cadres anciens de la tradition et de la religion révélée
Les Lumières n’ont aucun rapport direct avec la technique ; elles peuvent l’embrasser ou la critiquer, selon les auteurs. Le cœur du mouvement consiste en la volonté d’édifier une société fondée sur la raison humaine et plus sur les cadres anciens de la tradition et de la religion révélée. Si l’on suit Kant, dans Qu’est-ce que les Lumières ? le mouvement se résume à : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ». Et non d’appuyer sur l’interrupteur.
Emmanuel Macron a donc tout faux. Pourquoi une telle inexactitude de la part d’un homme que l’on dit si intelligent et cultivé ? On peut y voir un peu de la cuistrerie du khâgneux qu’il n’a jamais cessé d’être. On peut aussi parier sur une méconnaissance réelle des concepts structurants de la pensée occidentale, signe d’une dégradation du niveau de culture des élites dont le président est un idéal-type. Nous n’en sommes plus à l’époque où un président de la République était l’auteur d’une anthologie de la poésie française et où un autre invitait Ernst Jünger à l’Élysée pour son centième anniversaire, pour ne parler que de Georges Pompidou et de François Mitterrand.
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Dans Révolution, déjà, le livre qu’il avait publié durant sa campagne présidentielle et dont la lecture laisse penser que, hélas, il en était bien l’auteur, confusions et à peu-près étaient légion, comme ce passage où il appelait les Français à renouer, en l’élisant, avec « le fil d’une Histoire millénaire qui nous a vus séparer l’Église et l’État, inventer les Lumières, découvrir les continents ». À se demander si Christophe Colomb et Vasco de Gama, entre autres, n’étaient pas de simple tour operators…
Réduire la France
Dans un de ces discours les plus marquants, celui de la Sorbonne le 26 septembre 2017, il définissait l’Europe en ces termes : « C’est notre histoire, c’est notre identité ». Cinq minutes après, il dénonçait « le nationalisme et l’identitarisme » comme les deux dangers principaux qui guettaient le continent. L’identité contre les identitaires, sûrement trop subtil pour que nous saisissions la nuance, nous autres Français « que la géographie et l’histoire ont placés au centre de l’Europe », ainsi qu’il l’affirmait dans Révolution, au grand étonnement de toutes les cartes géographiques de notre vieux et cher continent…
L’identité contre les identitaires, sûrement trop subtil pour que nous saisissions la nuance, nous autres Français
Dans un autre esprit, le 14 juin dernier, Emmanuel Macron, voulant montrer la fermeté de l’État face aux « déboulonneurs » de Black Lives Matter, s’est exprimé en ces termes : « La République n’oubliera aucun nom de son histoire ». Or, même si les statues de certains personnages ayant servi la république étaient visées – on pense à celles de Victor Schœlcher –, ce sont surtout les représentations de Colbert, auteur du Code noir, qui étaient concernées. Or, chacun sait à quel point Jean-Baptiste Colbert, mort en 1683, était un républicain fervent, lui qui fut l’un des principaux ministres de Louis XIV.
Réduire, encore et toujours, la France au régime qui la gouverne, telle est la règle. Même Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, s’y est mis, exigeant que les élèves viennent à l’école « habillés d’une façon républicaine ». Peut-être voulait-il dire qu’il attend d’eux qu’ils arrivent sans culotte ?





