Tout commence, comme souvent, par un tweet. Début août, au terme des Jeux olympiques, la France, malgré des performances globalement médiocres, établit une domination impitoyable sur les sports collectifs : argent en basket masculin, or en handball et volley masculins, or aussi en handball féminin. Du jamais vu. Jean-Michel Blanquer saisit la balle au bond, et se félicite sur Twitter : « Vive le sport collectif ! Vive l’EPS ! Le succès de nos équipes de France de BHV (Basket, Handball, Volley, NDLR) illustre la qualité de l’enseignement de ces sports à l’école. Saluons le travail des enseignants d’EPS et la bonne collaboration avec les fédérations. » L’exercice d’auto-satisfaction vire au désastre : les sportifs français reprennent le ministre de volée, dans une série de posts truculents. Basketteurs, handballeurs, nageurs, rugbymen, la liste des goguenards s’allonge rapidement. Parmi eux, le plus audible a été Evan Fournier, ailier de l’équipe de France de basket vice-championne olympique et star de la NBA. Le joueur a donné au mois d’août plusieurs interviews dénonçant le ridicule des propos du ministre, et rappelant l’impossibilité pour les maigres heures de sport scolaire de former des champions. Alors, la culture du sport à l’école en France est-elle lacunaire, ou constitue-t-elle au contraire un vecteur d’excellence ?
Pour les Lumières françaises, l’homme trouve sa dignité exclusivement dans l’exercice de sa raison, ce qui rejette le corps dans l’oubli. Un oubli qui se poursuit tout au long du XIXe siècle
Le volume horaire consacré au sport en France paraît assez faible?: trois heures par semaine à l’école primaire, quatre en sixième, trois pour le reste du collège et deux pour le lycée. Ces chiffres représentent 10 % du temps d’enseignement total au primaire et en moyenne 14 % au secondaire. C’est peu, mais c’est mieux, pour le secondaire, que tous les autres pays d’Europe. Ces données positives masquent pourtant un problème de taille : le sport scolaire ne se convertit pas en pratique sportive en dehors des murs des établissements. Ainsi la France est avant-dernière en Europe en ce qui concerne le nombre total d’heures de sport consacrées au sport par les enfants. Un manque d’activité juvénile qui déteint sur l’ensemble de la société. Seuls 49 % des Français pratiquent une activité sportive au moins une fois par semaine, ce qui place notre pays légèrement au-dessus de la moyenne européenne, 43 %, mais derrière les autres grandes nations sportives du continent, comme l’Angleterre (57 %) et surtout l’Allemagne (66 %). Et pourtant, là encore, la France investit largement dans le sport puisqu’avec 40 milliards d’euros par an, aucune autre nation ne dépense plus au sein de l’UE pour le sport, privé et public inclus. Les investissements publics pèsent à eux-seuls quinze milliards et l’Éducation nationale cinq
Que ce soit en termes de politiques scolaires ou d’investissements publics, la France produit donc des efforts conséquents, pour des résultats décevants. Comment expliquer cet échec relatif ?
C’est d’abord par la maladresse de ces efforts que notre nation pèche. Par exemple, si nous consacrons plus de temps que les autres au sport scolaire, le nombre d’heures effectif est finalement assez faible, notamment du fait des longs déplacements nécessaires pour se rendre dans les infrastructures, mieux réparties chez la plupart de nos voisins. Ensuite, les heures d’EPS devraient, comme dans de nombreux pays européens, constituer un tremplin vers les clubs locaux, or ces coopérations écoles/associations sportives n’existent qu’à l’état embryonnaire en France.
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En dernière analyse, comme l’a d’ailleurs répété plusieurs fois Evan Fournier cet été, les dysfonctionnements de la politique française en la matière s’expliquent par la fragilité de la culture sportive du pays. Si, au Moyen-âge, la France, patrie de la chevalerie, brille par sa passion pour les tournois, la domestication du corps issue de la Renaissance et surtout le siècle des Lumières remettent en question cette prépondérance de l’activité physique. Pour les Lumières françaises, l’homme trouve sa dignité exclusivement dans l’exercice de sa raison, ce qui rejette le corps dans l’oubli. Un oubli qui se poursuit tout au long du XIX e siècle, celui des intellectuels, Hugo et Zola en tête, dénoncés par Barrès. Le réveil de la fin du siècle, lancé notamment par le baron de Coubertin et la pratique de la savate, se révèle malheureusement bien tardif et incomplet. L’Angleterre du XIXe siècle, elle, portée par la Muscular christianity, un mouvement religieux qui réagit par la promotion de l’activité physique à la dévirilisation de la modernité urbaine, conduisant selon ses tenants à un avachissement des âmes, inventait patiemment les sports contemporains au sein de ses universités. Ainsi, toute politique sportive en France qui ne s’accompagnerait pas d’une revalorisation du corps, malmené par les Lumières, semble vouée à l’échec.





