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Après de nombreux livres méditant l’histoire des cinquante dernières années ou la naissance de l’Europe au Haut Moyen-Âge, François Taillandier s’attaque à son archéologie intime dans François, roman (Stock). À partir d’une photographie de l’auteur à sept ans, il revient sur les événements qui l’ont façonné et fait de François, Taillandier.
Votre récit se déploie à partir d’une photographie de vous à sept ans. Est-ce véritablement cette image qui vous a inspiré le livre ?
J’avais écrit beaucoup de choses sur l’enfance, la jeunesse, sans bien savoir quoi en faire. Je suis retombé par hasard sur cette photo de classe. J’ai sept ans, et cet air un peu méfiant ou buté. Je me suis dit: c’est lui le point de départ, et j’ai tout reconstruit à partir de cet enfant, dont j’ignore bien des choses, mais qui est moi… Sept ans, on appelait alors cela « l’âge de raison ». C’est le moment où l’on sort de l’indistinct, du fusionnel, où l’on met le pied dans l’eau froide de la solitude.
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Depuis une dizaine d’années, votre œuvre d’écrivain semble se confondre avec un genre d’archéologie. Vous êtes passé d’un cycle historique qui revenait aux sources de notre civilisation aux sources de votre propre histoire…
La Grande Intrigue, c’était déjà de l’archéologie, familiale et imaginaire. Tout partait de 1955, année de ma naissance. J’essayais d’attraper le monde tel qu’il était, tel que je l’avais vu. La trilogie qui a suivi, c’était sur un plan historique : je voulais comprendre d’où était sortie notre Europe, en partant de l’Empire romain qui était quelque chose de très différent.
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— L'Incorrect (@MagLincorrect) March 2, 2019
Je pense que j’écris pour m’expliquer le pourquoi des choses, j’ai toujours envie de retrouver les points de départ. Avec François, c’est la même démarche, de façon très intime. La question était: qu’est-ce qui a fait de moi l’homme que je suis? De quoi, avec quoi sommes-nous façonnés ?
Votre livre semble construit comme par plusieurs cercles concentriques autour d’événements marquants. Pourquoi avoir procédé ainsi ?
Rien n’a été très concerté… Je me suis seulement arrangé pour que ça n’ait pas trop l’air d’une chronologie ou d’un catalogue. Il y a eu des surprises. L’épilogue, par exemple : j’avais écrit Après de nombreux livres méditant l’histoire des cinquante dernières années ou la naissance de l’Europe au Haut Moyen-Âge, François Taillandier s’attaque à son archéologie intime dans François, roman (Stock).
À partir d’une photographie de l’auteur à sept ans, il revient sur les événements qui l’ont façonné et fait de François, Taillandier. ce texte il y a plus de vingt ans, sans savoir pourquoi. Je l’ai retrouvé un peu par hasard aussi, et il m’est apparu que c’était, à l’évidence, l’aboutissement. Je l’ai reproduit à peu près tel quel.
On a besoin de s’inventer une identité, mais il ne faut pas l’essentialiser ni en être dupe. François Taillandier
À un autre moment, j’ai fait un long développement sur l’arrière-tante religieuse ; ce n’était pas au programme ! C’est quantitativement la femme dont je parle le plus dans ce livre, alors que je sais très peu de choses d’elle. Pourquoi, mystère.
Le titre de votre livre est: François, roman. Insinuez-vous que toute identité est une reconstruction fictive ?
Je ne connais pas ou plus ce François de sept ans. Alors j’en ai fait un personnage. Et puis je pense que la mémoire reconstruit beaucoup, choisit, élabore, même si je n’ai consciemment rien inventé. Enfin, je crois, oui, que toute identité est une construction, un bricolage. Ce pourquoi d’ailleurs je me méfie de tous les identitarismes et de toutes les prides. On a besoin de s’inventer une identité, mais il ne faut pas l’essentialiser ni en être dupe.
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Vous évoquez les lieux où votre personnalité s’est forgée et leur influence. Pierre Jourde, avec lequel je m’entretenais pour le précédent numéro, a été également très marqué par l’Auvergne. Serait-ce une région particulièrement fertile en écrivains ?
Fertile en écrivains, pas plus qu’ailleurs, je crois… Mais j’aime bien Jean Anglade, Pierre Jourde, Marie-Hélène Lafont ou Sébastien-Roch Chamfort. Peut-être seulement l’Auvergne a-t-elle une personnalité forte, un peu « brut de fonderie », ce machin fait de volcans, de pierre noire, et pas très riche hormis en fromages et en pneus…Selon la saison splendide ou sinistre… On n’est pas dans la douceur angevine ou la riante abondance de la Bourgogne. Il se peut que ça forge des tempéraments. On est assez peu portés sur la frime.
Vous décrivez plusieurs visages de ville, mais la France n’est-elle pas en son ensemble un écrin déterminant ?
Il est de fait que j’ai peu parlé de « la France », plutôt de l’Auvergne, de la Loire-Atlantique, de Paris… Un seul épisode, je crois, marque ma rencontre avec « la France »: celui qui se déroule place de la Nation. Oui, ce jour-là, à ma grande surprise, j’ai senti quelque chose qui s’appelait « la France » et qui ne m’a plus quitté.
L’Auvergne a-t-elle une personnalité forte, un peu « brut de fonderie », ce machin fait de volcans, de pierre noire, et pas très riche hormis en fromages et en pneus…
C’était à la fois une abstraction un peu cartésienne et une sensation très concrète. Peut-être ce serait l’objet d’un autre livre ? Mais un livre difficile. Il y a tellement de cons qui disent tellement de conneries sur la France…
Vous montrez à travers votre livre comment vous avez assisté à un basculement civilisationnel. Finalement la déchristianisation du pays n’a-t-elle pas été l’événement majeur et presque inaperçu du dernier demi-siècle ?
Oui, c’est un phénomène majeur, et pas si inaperçu que ça. Mais beaucoup de gens pensent que ça n’a pas d’importance. Je travaille ces joursci à la réédition du livre de Mgr Hippolyte Simon, archevêque émérite de Clermont, intitulé Vers une France païenne? C’est une radiographie passionnante, et qui alerte. En même temps, je n’aime pas du tout l’idée selon laquelle « avant » il y aurait eu une « vraie France » chrétienne, que d’aucuns idéalisent aujourd’hui.
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Sans remonter aux guerres de religion, ce qui nous reste du XVIIIe siècle montre plutôt une France largement sceptique, pour ne pas dire plus. Et au siècle suivant les quartiers populaires de Paris ou les régions industrielles passaient pour « terres de mission ». Le curé d’Ars disait de ses villageois: « Laissez-les sans prêtre pendant dix ans et ils adoreront des bêtes. » Ce qui est vrai, c’est qu’un certain catholicisme coutumier, social, parfois très conventionnel, s’est largement délité. Je ne suis pas sûr qu’il faille le regretter.
Finalement, en refermant votre roman, on songe au magnifique prologue de Bernanos dans Les Grands Cimetières. L’enfant que nous avons été nous précède-t-il dans le Royaume ?
Vous savez, j’ai toujours un peu de mal à le suivre, Bernanos! J’ai une grande considération pour lui mais nous ne sommes pas, si j’ose dire, le même genre de chrétiens…
Ce que j’ai voulu dire dans ce livre, c’est que tout ce que j’ai construit d’un peu solide a ses points d’appui dans les impressions, les répulsions et les inclinations de cet enfant que j’ai été. À quatorze ans il avait déjà tous les matériaux.
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