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Technologies françaises : La science des rendez-vous ratés

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Publié le

18 février 2021

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Quand le polytechnicien Louis Pouzin se lance en 1971, avec une petite équipe d’ingénieurs, dans le projet Cyclades, il s’en faut de peu qu’il ne fasse de la France le berceau d’internet. C’était compter sans les particularités du « capitalisme de vaisseau amiral » à la française, capable du meilleur comme du pire. Et en 1974, quand Valéry Giscard d’Estaing arrive au pouvoir, c’est surtout du pire qu’il s’agit. Pompidou avait porté le projet Cyclades, Giscard lui a porté le coup fatal, entraînant un terrible retard technologique et industriel français dont on se demande aujourd’hui s’il peut être rattrapé.
Nouvelles technologies

Puisque Valéry Giscard d’Estaing nous a quittés récemment, rendons-lui hommage. Vinton Cerf et Bob Kahn, considérés aux États-Unis comme les fondateurs d’internet, se sont directement inspirés du système mis au point par Louis Pouzin et son équipe du projet Cyclades à partir de 1971, afin de concevoir le protocole de transmission de données par paquets, aujourd’hui utilisé par près de cinq milliards d’internautes. Et alors qu’aux États-Unis, les ingénieurs, qui ont su mesurer la valeur des travaux de Pouzin, achevaient de jeter les bases de la domination numérique américaine, en France Valéry Giscard d’Estaing jetait non seulement aux orties le projet de l’équipe de Pouzin, mais aussi le consortium européen Unidata et vendait, à l’américain HoneyWell, la Compagnie internationale pour l’informatique (CII), tout cela sur les conseils d’Ambroise Roux, principal fournisseur des PTT, qui craignait l’apparition de concurrents dangereux et était favorable au projet Transpac des PTT. On connaît la suite. Transpac a donné naissance au Minitel, dont Bruno Lussato, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, avait résumé le succès en 1988 de façon lapidaire : « On nous dit que le monde entier nous envie le Minitel. Je ne sais pas s’il nous l’envie, messieurs, mais je peux en tout cas vous dire une chose avec certitude, c’est qu’il ne nous l’achète pas ». 

Il est des décisions qui coûtent cher, très cher. Celles prises par Valéry Giscard d’Estaing à son arrivée au pouvoir ont scellé le retard technologique français pour les décennies qui ont suivi. Et l’aveuglement des élites françaises est resté très longtemps de mise. En 1994, Gérard Théry, ancien directeur général des Télécommunications françaises en 1974, publiait un rapport intitulé « Les autoroutes de l’information », dans lequel il estimait qu’internet « mal adapté à la fourniture de services commerciaux (…) ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d’autoroutes mondial ». Un tel acharnement dans l’erreur prêterait à rire si les conséquences n’en étaient pas si graves.

Le gouvernement français cherche donc aujourd’hui à prendre en marche le train de la révolution quantique, c’est-à-dire des technologies de l’information et de la communication basées sur le principe de l’intrication quantique

Depuis, la France cherche toujours à rattraper son retard dans un domaine technologique devenu un enjeu stratégique majeur. Le gouvernement français cherche donc aujourd’hui à prendre en marche le train de la révolution quantique, c’est-à-dire des technologies de l’information et de la communication basées sur le principe de l’intrication quantique. Pour résumer en quelques lignes ce principe éminemment complexe, disons qu’il désigne un phénomène physique par lequel deux particules se trouvent liées (intriquées) et que si vous chatouillez l’une, sa jumelle rira, même si elle se trouve à des dizaines de kilomètres. La maîtrise de l’intrication quantique permet de répliquer exactement un état quantique, observé dans une particule, chez une particule liée, aussi distante soit-elle. Ordinateurs quantiques surpuissants, communications indéchiffrables… les multiples applications de ces découvertes font saliver les investisseurs, industriels, militaires et chefs d’États du monde entier mais bien peu ont la capacité de maîtriser ces technologies.

Le 9 janvier, la députée Paula Forteza a soumis au gouvernement un rapport commandé par Édouard Philippe à la fin mars 2019. Intitulé « Quantique : le virage technologique que la France ne ratera pas », il tente d’exorciser nos vieux démons : « Grâce à une stratégie nationale ambitieuse, les technologies quantiques sont appelées à faire de notre pays un acteur incontournable dans la scène internationale. »

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Cette fois, pas de doute, on ne ratera pas le train. Mais nous ne voyagerons pas en première classe. Le 21 janvier, Emmanuel Macron, en déplacement au pôle technologique de Saclay, a annoncé vouloir consacrer la somme de 1,8 milliard d’euros au plan quantique. C’est fort peu, comparé aux dix milliards de dollars consacrés depuis dix ans par la Chine à son « laboratoire quantique national », qui a déjà permis de mettre en orbite en 2016 le premier satellite utilisant les technologies de communication quantique. Pas mal pour un pays dont le défunt « Grand Timonier », Mao Zedong, se désolait en 1957, quand les Soviétiques lançaient Spoutnik, que son pays « ne soit même pas capable de lancer une patate dans l’espace ». De façon surprenante, nous retrouvons dans notre wagon quantique de deuxième classe les États-Unis qui n’ont officialisé leur propre programme de développement quantique qu’en 2018. Un retard cependant largement compensé par les recherches menées depuis plus d’une décennie par IBM, Microsoft ou Google, lequel affirmait en octobre 2019 dans la prestigieuse revue scientifique Nature, avoir développé le premier véritable ordinateur quantique opérationnel.

En France, la société Pasqal développe elle aussi un ordinateur quantique construit à l’Institut d’Optique Graduate School (IOGS) de Palaiseau tandis qu’à nouveau, le pouvoir politique attend le champion industriel qui ouvrira au pays les portes du Valhalla quantique. C’est là le moment le plus dangereux, celui qui peut voir les conflits d’egos, l’arrogance des grands décideurs, le poids des conflits d’intérêts entraîner de désastreuses décisions politiques, garantissant à la France un retard technologique presque impossible à rattraper. Si personne n’a vraiment jugé bon de le rappeler au moment où les hommages à Valéry Giscard d’Estaing se sont multipliés, Louis Pouzin, lui, s’en souvient encore.

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