La laïcité est-elle une exception française ?
En France, la laïcité revêt une charge symbolique et idéologique qui lui confère sa spécificité. Toutefois, comme dans les autres pays de l’Union européenne, elle garantit les libertés religieuses et met en place un modèle de régulation publique du fait religieux. L’État laïque ne peut ignorer le fait religieux comme un donné social incontournable. Il n’en reste pas moins que le modèle français de séparation des cultes et de l’État qui est au cœur de la laïcité présente une singularité juridique incontournable en Europe dans la mesure où il n’institutionnalise pas une « coopération » entre l’État et les collectivités religieuses comme cela peut être le cas en Allemagne ou en Belgique par exemple. Évidemment, il convient de garder à l’esprit la spécificité du régime des cultes en Alsace-Moselle et dans certains territoires ultra-marins.
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Le principe de laïcité peut-il constituer un barrage juridique pertinent à ce qu’on appelle l’« islamisation de la société » ?
La laïcité constitue un principe juridique à valeur constitutionnelle (article 1er de la Constitution de 1958 notamment) qui permet de poser les conditions d’une coexistence pacifique entre les citoyens. Elle signifie « neutralité confessionnelle de l’État ». Toutefois, il ne faut pas trop lui demander et surtout ne pas en faire un canon idéologique braqué contre les religions. En outre, nous rappelons souvent que nos sociétés ne peuvent en aucun cas évacuer la question du « spirituel » et de la « transcendance » qui est au centre des préoccupations d’un grand nombre de nos citoyens. La lutte contre l’islamisme relève d’abord d’un projet politique national capable d’unir les Français autour non seulement d’une histoire, mais également de convictions partagées. Les idéologies radicales actuelles bénéficient de l’incapacité du pouvoir politique à proposer un « récit national » fédérateur. Tout ceci crée un vide. J’ajouterais par ailleurs que ce « récit » doit être incarné, concret substantiel et ne peut en aucun cas s’épuiser dans des principes abstraits répétés de manière rituelle. Le monde moderne exige des réponses qui aient du sens. Le pouvoir politique doit en être conscient.
Ne risque-t-il pas de représenter un péril encore plus considérable pour ce qui reste du christianisme traditionnel, comme on a pu le constater avec les interdictions de crèches de Noël, les déboulonnages de statues religieuses ou les destructions de calvaires ?
Certes, mais les exemples préoccupants que vous évoquez témoignent également d’une logique profonde de déchristianisation des sociétés européennes et de la société française en particulier. Les causes en sont multiples. Nous sommes néanmoins frappés par le désinvestissement affectif de nombre de nos citoyens vis-à-vis de l’héritage catholique de la France. Ce phénomène n’est pas que français et certaines élites européennes semblent bien mal à l’aise avec la dimension historiquement chrétienne de l’histoire européenne.
Le principe de laïcité n’est-il pas, comme Jacques Bainville le disait à propos du traité de Versailles, trop dur dans ce qu’il y a de souple, et trop souple dans ce qu’il a de dur ?
Votre question n’est pas facile. Je dirais que la laïcité, comme nombre de notions constitutionnelles fondamentales (liberté, égalité, fraternité, démocratie, etc.), constitue une notion ouverte qui est susceptible de recevoir différentes interprétations. Le seul « interprète authentique » est le juge qui dit le droit. Ses décisions sont ensuite commentées par la doctrine juridique qui peut parfois se montrer sévère.
Mais, il n’en reste pas moins que, parmi toutes les interprétations possibles que peut recevoir une notion juridique, le juge en retient une qui va s’imposer dans l’espace public et social. Cette dernière n’est pas toujours aisée à interpréter et à appliquer pour le profane. Il suffit, par exemple, de songer à la jurisprudence administrative sur les crèches dans les espaces et bâtiments publics qui représente un sacré « casse-tête » pour les maires.
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Jusqu’à quel niveau peut-il être toléré par la Cour européenne des droits de l’homme ?
La Cour européenne respecte la diversité des modèles de régulation du religieux en Europe. Il s’agit, selon elle, d’une question « délicate » et le contrôle qu’elle exerce sur les réglementations nationales est moins approfondi que pour d’autres questions. Il me semble que dans le domaine religieux, la principale préoccupation de la Cour est d’interpréter les droits fondamentaux d’une manière qui rende possible une coexistence pacifique entre tous les citoyens d’une nation. C’est le critère qu’elle privilégiera dans son interprétation des droits fondamentaux en matière religieuse. Je préciserais également que pour nombre de juristes français qui s’intéressent au droit des religions, sa jurisprudence est considérée comme étant la plus protectrice des libertés religieuses positives. Il suffit de songer à la célèbre affaire Lautsi au sujet des crucifix dans les écoles publiques italiennes qui s’est conclue par une décision en faveur de la présence de ces derniers.





