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Tigré : les abysses de l’Abyssinie

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Publié le

16 décembre 2021

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Alors que les troupes du TPLF (Front de Libération du Peuple du Tigré) menacent Addis-Abeba, capitale de l’Ethiopie et siège de l’Union africaine, d’une marche sur Rome version abyssinienne, le premier ministre Abiy Ahmed multiplie les déclarations aux accents belliqueux et paranoïaques et appelle à une guerre totale contre les insurgés. Le chaos qui gagne la deuxième nation la plus peuplée d’Afrique – qui se targue par ailleurs de n’avoir jamais subi de colonisation – menace l’unité éthiopienne. Mais, à terme, c’est toute la Corne de l’Afrique qui pourrait se trouver déstabilisée.
Abiy Ahmed

Alors qu’il sévit depuis plus d’un an, le conflit au Tigré, région septentrionale de l’Éthiopie, a atteint ces dernières semaines un point de bascule. Sous l’impulsion de son chef Abiy Ahmed, le gouvernement éthiopien a déclaré, le 2 novembre, l’état d’urgence sur tout le territoire éthiopien et suspendu l’application de la constitution. Après que les rebelles du TPLF ont revendiqué la prise des villes de Dessie et Kombolcha situées en territoire amhara à seulement 400 kilomètres au nord d’Addis-Abeba, le Premier ministre a invité les habitants de la capitale à rejoindre les rangs de l’armée régulière éthiopienne pour défendre leur ville. Forts de leur récente alliance avec les forces de l’OLA (Armée de Libération Oromo), les rebelles assurent, de leur côté, que la prise de la capitale n’est plus qu’une histoire de semaines voire de jours, ce que le gouvernement éthiopien dément formellement.

Aussi inattendue soit-elle, cette alliance fortuite entre les ethnies oromo et tigréenne autrefois rivales constitue désormais une menace réelle pour la survie du régime d’Abiy Ahmed, lequel se retrouve lâché par ses anciens alliés occidentaux et en particulier par les Américains. Entre autres déclarations indignes d’un Prix Nobel de la paix, le Premier ministre a promis de « noyer les Tigréens dans leur sang ». Exploitant la peur des « espions » pour justifier les arrestations arbitraires dans la population tigréenne à Addis-Abeba ainsi que dans le reste de l’Éthiopie, il a également dénoncé un supposé complot visant à faire « partager à l’Éthiopie le destin de la Syrie ou de la Libye ». Aussi inquiétante soit-elle, cette situation n’a pourtant rien d’inédit : en effet, c’est la troisième fois en cinq ans que le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), coalition politique au pouvoir depuis 1991, décide de déclarer l’état d’urgence en raison de tensions inter-ethniques. Désormais, le Tigré se retrouve pris en étau entre les forces loyalistes éthiopiennes au sud et les troupes du dictateur érythréen Issayas Afeworki, allié de circonstance d’Abiy Ahmed, au nord.

Au-delà des frontières de l’Éthiopie, la crise au Tigré menace de s’étendre aux nations voisines et de déstabiliser l’ensemble de la région

Tigréens enragés

Avant que la guerre au Tigré et son cortège de déplacements de populations, de famines et d’exactions contre des civils ne menace d’embraser l’Éthiopie entière, le mandat d’Abiy Ahmed, en poste depuis 2018, semblait pourtant placé sous les meilleurs auspices. Né en 1976 d’un père oromo musulman et d’une mère chrétienne amhara, lui-même converti au pentecôtisme, Abiy Ahmed incarnait à la fois la jeunesse et l’ouverture à la modernité et la mondialisation. À grand renfort de réformes libérales, il était parvenu à imposer un taux de croissance de plus de 10 % par an, réduisant ainsi de moitié la pauvreté et faisant passer l’espérance de vie de sa population (115 millions d’habitants) de 40 à 65 ans. En 2019, le miracle économique éthiopien avait atteint un niveau tel que le PIB par habitant avait doublé en 10 ans. Sur le plan diplomatique, le nouvel homme fort de l’Éthiopie avait réussi l’exploit de conclure la paix avec le vieil ennemi érythréen, ce qui lui avait valu le privilège de recevoir le Prix Nobel de la paix le 11 octobre 2019.

Le conflit actuel débute en août 2020 avec le report sine die des élections législatives et régionales par le gouvernement en raison du virus. Les Tigréens décident alors de maintenir le scrutin au niveau local, affirmant ainsi leur volonté de faire sécession avec le pouvoir central. Contestant le régime d’Abiy Ahmed qu’ils accusent de les avoir écartés du pouvoir et marginalisés en 2018, les rebelles tigréens menés par le renégat Debretsion Gebremichael (ancien ministre des communications) lancent des offensives contre des bases de l’armée nationale à Mekelle, capitale du Tigré, et à Dansha le 4 novembre 2020. C’est cet événement qui a mis le feu aux poudres et déclenché l’intervention de l’armée fédérale pour mater la rébellion avec l’appui des milices amharas et de l’armée érythréenne. En défiant le régime d’Abiy Ahmed, les Tigréens entendent remettre la main sur le pouvoir qu’ils exerçaient jusqu’en 2018. En effet, même s’ils ne représentent que 6 % de la population éthiopienne, les Tigréens ont toujours joué un rôle politique capital en Éthiopie au détriment des Oromos (35 % de la population) et même des Amharas (28 %), laquelle a été l’ethnie dominante jusqu’à la chute d’Haïlé Selassié en 1974. Aux avant-postes de la résistance contre le Derg (junte militaire communiste au pouvoir entre 1974 et 1991), les Tigréens ont notamment régné en maîtres à Addis-Abeba sous le mandat du Premier ministre Meles Zenawi, de 1995 à sa mort en 2012. Enfin, les Tigréens ont longtemps contrôlé l’armée, de la chute du colonel Mengistu en 1991 à 2018, ce qui explique la supériorité de leurs troupes sur le terrain et le fait qu’ils aient pu reprendre le dessus sur l’armée fédérale ces dernières semaines.

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La corne se fissure

La situation explosive s’explique d’abord par les tensions millénaires entre les différentes ethnies qui composent la nation éthiopienne. En effet, le pays est une mosaïque ethnique réunissant pas moins de quatre-vingt peuples, d’où l’instabilité du régime. Le conflit au Tigré est d’autant plus grave qu’il fait resurgir de vieilles rivalités : les tensions entre les Amharas et les Oromos, soit les deux peuples majoritaires du pays, ont donné lieu à des affrontements qui ont fait plus de 300 morts en mars dernier. Au-delà, la guerre au Tigré révèle la fracture entre deux conceptions antagonistes du pouvoir : l’une centralisatrice et autoritaire héritée de la tradition impériale du négus et aspirant à une unité du pays sous la houlette d’un État fort ; et une autre, décentralisatrice, s’appuyant sur la constitution de 1994 et appelant à donner à chaque peuple la place qui lui revient au sein d’une fédération ethnique. Du fait du blocus imposé par le gouvernement éthiopien contre la province du Tigré le spectre de la famine, si meurtrière sous la dictature communiste de Mengistu, fait son grand retour. D’abord limité à la région, le conflit s’étend désormais aux régions voisines de l’Oromia, l’Amhara et l’Afar (province frontalière de Djibouti). Du fait de leur avancée, les rebelles sont désormais capables de bloquer tout approvisionnement de la capitale en coupant la route dédiée des marchandises qui relie Addis à Djibouti. Pire, au-delà des frontières de l’Éthiopie, la crise au Tigré menace de s’étendre aux nations voisines et de déstabiliser l’ensemble de la région. Autrefois gage de stabilité, l’Éthiopie pourrait devenir dans un avenir proche un boulet pour l’Afrique de l’Est, déjà fragilisée par le djihadisme en Somalie, la dictature en Érythrée ou le coup d’État militaire au Soudan. Un autre facteur d’inquiétude réside dans le contentieux qui oppose l’Éthiopie d’un côté et l’Égypte et le Soudan de l’autre autour de la construction du Barrage de la Renaissance aux sources du Nil bleu. Même si elle fait profil bas pour le moment, l’Égypte pourrait, si le conflit s’enlisait, être tentée d’apporter un soutien logistique aux rebelles du TPLF afin de précipiter la chute d’Abiy Ahmed. L’avenir de la Corne de l’Afrique est plus que jamais incertain.

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