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Tony Sewell : « Ni la pauvreté, ni la race, ni le genre, ne sont des barrières à la réussite »

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Publié le

28 novembre 2018

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@Sylvie Pérez pour L'Incorrect

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Tony Sewell a fondé en 2005 Generating Genius, une œuvre destinée à aider les jeunes d’extraction modeste à intégrer les universités les plus prestigieuses. En 2012, Boris Johnson l’a chargé de l’Enquête sur l’Éducation à Londres. En 2016, la reine l’a décoré du titre de Commandeur de l’Empire Britannique. Tony Sewell déplore la tartuferie de l’anti-racisme qui empoisonne les politiques publiques depuis les années 90.

Propos recueillis par Sylvie Perez

 

À peine installé, Tony Sewell aborde le problème de la crispation du débat politique…

Le Brexit et l’élection de Trump ont terriblement envenimé le débat. Je n’ai jamais connu une telle tension. Jusque dans ma propre famille, je suis regardé bizarrement. Être noir et conservateur est considéré comme une hérésie, comme si votre couleur de peau déterminait vos idées politiques ! Voilà où nous en sommes. Pour parler crûment, un Noir conservateur, c’est un peu l’Oncle Tom soumis au lavage de cerveau des Blancs, une sorte de traître à la cause.

 

Il semblerait que la jeune noire américaine Candace Owens, en prenant fait et cause pour Donald Trump, ébranle l’électorat noir des démocrates. Les choses changent, non ?

Ici aussi la situation évolue du fait que la population noire n’est plus la même. Dans les années 50 et 60, elle était essentiellement issue des Caraïbes, Jamaïque et Trinidad ; aujourd’hui la majorité vient d’Afrique de l’Ouest, Nigéria et Somalie. C’est une population plus conservatrice. Il y a aussi, aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, l’émergence d’une classe moyenne noire qui ne se reconnaît pas dans la gauche. Les conservateurs disposent donc d’un réservoir dormant de voix : celles des Noirs qui soutiennent les travaillistes sans grande conviction. C’est ce qui est intéressant chez Candace Owens quand elle réfute haut et fort le stéréotype selon lequel un Noir doit nécessairement voter à gauche. Au fond, elle ne fait qu’incarner un phénomène qui existe.

 

Vous êtes un enfant d’immigrés jamaïcains, vous avez été élevé à Brixton, un quartier difficile de Londres…

J’étais prédestiné à voter Labour. Seulement j’ai connu, dans les années 70, le pouvoir absolu des syndicats qui ont mis le pays à genoux. J’ai compris que les travaillistes ne mesuraient pas l’importance du capitalisme. Le capitalisme a ses limites mais l’État ne peut pas résoudre tous nos problèmes. La deuxième observation qui m’éloigne du Labour, c’est sa condescendance envers les Noirs et le prolétariat. Les pauvres, soumis à leur environnement, seraient incapables de s’élever par leur propre volonté. Ça n’est vraiment pas mon état d’esprit. La gauche a persisté dans cette rhétorique de lutte des classes et s’est perdue dans le post-modernisme. Pauvres Noirs, pauvres déshérités, vous ne vous en sortirez jamais sans nous, on va s’occuper de vous. D’accord, et en attendant, qu’est-ce qu’on fait? (rires)

 

D’où la création de Generating Genius?

On était face à un problème majeur d’échec scolaire des garçons noirs. C’était sérieux: un taux d’exclusion qui frisait les 20 %, des résultats académiques calamiteux. Il fallait réagir. En 1993, la mort de Stephen Lawrence, un Noir de 18 ans victime d’un meurtre raciste, et les erreurs de l’enquête de police qui a suivi ont mené au Rapport McPherson, publié en 1999, qui a conclu au racisme institutionnel de la police. À partir de là, on s’est mis à affirmer que l’école était également une institution raciste. Eurêka ! On tenait l’explication de l’échec scolaire des garçons noirs. Il fallait rééduquer les professeurs. Toute une industrie de la culpabilité s’est développée. En attendant, la situation des élèves noirs ne s’est pas améliorée.

« L’absence du père complique le parcours scolaire. La prégnance d’une certaine culture de rue, anti-école et anti-intellectuelle, détourne les jeunes de l’étude. » (Tony Sewell)

Mon sujet de doctorat portait sur ce sujet: « Black masculinities and schooling » (masculinité noire et parcours scolaire). Il y avait deux éléments qu’on avait omis d’analyser. L’environnement familial de ces garçons et l’influence négative de leurs pairs, la pression du groupe si vous voulez. L’absence du père complique le parcours scolaire. La prégnance d’une certaine culture de rue, anti-école et anti-intellectuelle, détourne les jeunes de l’étude. J’ai fait le lien entre ces deux facteurs et l’échec scolaire. Mais la gauche ne voulait pas en entendre parler. Pas question pour les sociologues d’aller sur ce terrain-là. Plutôt que de se retrousser les manches, on a préféré l’écran de fumée de l’anti-racisme.

Lassé par cet aveuglement, j’ai décidé de mettre en pratique ma théorie. Generating Genius a débuté avec dix garçons noirs d’origine afro-caraïbe, forts en sciences, et tous issus de familles mono-parentales de milieux défavorisés. L’idée était de les soustraire à l’influence de la rue dès 12 ans et de créer une espèce de contre-culture qui valoriserait l’éducation supérieure. J’étais convaincu qu’ainsi, ils seraient capables d’intégrer les meilleures universités. Plutôt que de les persuader qu’ils vivent dans une société raciste dans laquelle ils n’ont pas leur place, je leur disais d’oublier ce que j’appelle « le fantôme de l’homme blanc », de s’appuyer sur leurs capacités intellectuelles et de viser haut. Ces jeunes ne sont pas victimes du racisme, ils sont victimes de la victimisation.

 

Quel est le cursus de Generating Genius ?

C’est un programme d’accompagnement sur quatre ans axé sur les sciences. Il ne s’agit pas de les faire bachoter mais plutôt d’ouvrir leurs horizons. Nos élèves n’ont pour la plupart jamais quitté leur quartier. Il ne leur viendrait pas à l’idée de poser leur candidature dans les grandes universités de Londres, ne parlons pas des campus en dehors de Londres, Oxford, Cambridge, Bath, Exeter etc. L’idée est de les frotter à des métiers de haut niveau. On les a un mois l’été, plusieurs week-ends dans l’année ainsi qu’une semaine pendant les vacances (février, octobre et mai). Ils sont accueillis dans des laboratoires de recherche, suivent des cours à l’université, font des stages en entreprise. Le but n’est pas de remplacer l’école mais d’être complémentaire.

Nos contacts avec universités, chercheurs et entreprises nous permettent de mettre les jeunes dans des situations de responsabilité et de stimuler leurs aspirations. Ces expériences les valorisent. Par exemple, en 2008, 30 jeunes de 13 ans ont passé un mois dans un laboratoire de recherche sur la malaria à l’Imperial College. Quatre ans plus tard, dix d’entre eux étaient recrutés à l’Imperial.

« Ces jeunes ne sont pas victimes du racisme, ils sont victimes de la victimisation. » (Tony Sewell)

Vous prenez les meilleurs. Cet élitisme n’est pas tout à fait au goût du jour.

On ne peut pas demander à un professeur d’assurer la réussite d’un élève qui ne veut pas travailler. Une étude récente, menée sur les élèves britanniques de 16 ans, montre que ceux qui obtiennent les meilleurs résultats sont de langue maternelle étrangère, Africains de l’ouest et Pakistanais. Donc cette histoire de discrimination à l’école qui expliquerait tous les problèmes, ça ne tient plus.

 

Il n’y a pas de racisme institutionnel dans l’éducation britannique ?

Le problème de l’éducation britannique était le système d’inspection des écoles qui n’était pas sérieux. Depuis la création de l’Ofsted (Ofce for Standards in Education, l’inspection britannique créée en 1992), le niveau de l’éducation s’est amélioré pour tout le monde. Ça n’est pas l’anti-racisme qui a réglé le problème, mais un système d’inspection avec des critères nationaux qui peu à peu a amené les écoles à fournir des résultats.

 

Êtes-vous favorable à l’instauration de quotas raciaux dans les procédures d’admission à l’université ?

Je suis favorable aux bourses et à toute forme d’aide financière ciblée. C’est très différent de la discrimination positive où l’on avantage les étudiants de certaines minorités ethniques en les recrutant avec un niveau académique inférieur. Ça, c’est dévalorisant. En revanche, aider financièrement ou sur le plan logistique les étudiants des minorités est une bonne chose car ils demeurent sous-représentés dans l’éducation supérieure. Le rappeur Stormzy finance des bourses de quatre ans destinées aux étudiants noirs qui sont admis à Cambridge.

 

Lire aussi : Joanna Williams : « c’est la fin de l’université ! »

 

Generating Genius aussi cible ses aides. Les premières années, je n’ai pris que des garçons noirs, parce que c’était eux qui posaient problème. Les féministes ont hurlé. À l’époque je n’avais que 200 étudiants et elles sont venues nous chercher des noises! Aujourd’hui, nous avons des étudiants de toutes races, garçons et filles. Du reste, il y a maintenant 70 % de filles. Mais je voudrais qu’on revienne à la parité. Pour une fois, ce sera dans l’autre sens.

 

L’anti-racisme a-t-il réglé des problèmes ?

L’anti-racisme a surtout œuvré à paralyser les politiciens, il a gelé toute forme d’imagination. On n’a plus osé envisager aucune solution, les politiciens craignant d’être traités de racistes s’ils osaient formuler les problèmes liés aux minorités ethniques. On prend plus de risques à essayer de régler une situation qu’à victimiser les populations à problèmes. C’est ce qui se passe actuellement avec les crimes au couteau. Tout le monde sait bien que ce sont des Noirs qui poignardent des Noirs, dans le cadre de rivalités entre gangs. On sait aussi que le chef de gang remplace la figure paternelle mais une fois de plus, la gauche ne veut pas entrer dans ce type d’analyse. On vous explique qu’il n’y a pas assez de fics, qu’il n’y a pas assez d’argent… et on se garde d’étudier correctement ce problème interne à la communauté noire. En sorte qu’on n’a aucune chance de trouver des solutions et pendant ce temps-là, des dizaines d’adolescents continuent de se faire poignarder.

Les politiques identitaires s’appuient sur la culpabilité. C’est de la faute du racisme, du pouvoir blanc, du patriarcat, etc. Seulement, la machine à culpabiliser commence à tourner à vide alors faute d’ennemis, la gauche va chercher des micro-problèmes pour conforter sa vision du monde.

 

Vous êtes récemment intervenu dans la presse à propos de « l’appropriation culturelle ». Pourquoi?

Dawn Butler, députée travailliste d’origine jamaïcaine, s’en est prise sur son compte twitter à Jamie Oliver à cause de son riz jamaïcain. Subitement, c’était toute la communauté jamaïcaine qui était spoliée parce qu’il utilisait une recette de marinade jamaïcaine. Une députée devrait avoir d’autres sujets à commenter sur sa page Twitter. Les attaques au couteau, en priorité. Mais elle a préféré s’attaquer à un homme blanc, c’est plus facile de pousser, ce bouton-là. Pour conforter son identité, elle en est réduite à jeter l’anathème sur un paquet de riz ! C’est tout le drame des politiques identitaires qui ne fonctionnent qu’en opposition, en diabolisant les uns ou les autres et jamais on ne s’interroge sur soi.

 

Que pensez-vous des départements de Black Studies à l’université ?

C’est une question difficile que vous me posez là. S’intéresser à l’histoire de la diaspora noire, à ce qu’elle a produit en termes d’art, de littérature, de mouvements politiques me semble un sujet d’étude tout à fait valable. Seulement, quand il n’est traité que sous l’angle des politiques identitaires, à des fins propagandistes et mû par un projet idéologique, cela perd tout intérêt.

 

Vous faites souvent référence à Marcus Garvey. Quel est son enseignement le plus important ?

J’ai toujours voulu tenir mes étudiants à l’écart du nationalisme noir. Garvey, né en Jamaïque en 1887, mort à Londres en 1940, a dit: « L’esclavage n’est qu’une interruption ». L’esclavage nous avait coupés du monde. L’urgence, pour la diaspora noire, était de rejoindre la marche de l’histoire. C’était l’idée de son mouvement UNIA (Universal Negro Improvement Association). Il avait créé une ligne maritime de bateaux à vapeur, il croyait en la technologie. Il ne voulait pas que les Noirs soient à la traîne. Vous connaissez la phrase de Garvey reprise par Bob Marley dans sa Redemption Song, « emancipate yourself from mental slavery, none but ourselves can free our mind » (affranchissez-vous de la mentalité d’esclave, ne comptez que sur vous-mêmes pour libérer votre esprit). C’est la philosophie que je veux transmettre à mes étudiants.

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