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Totalitarismes : C’est la faute à Lénine

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Publié le

2 janvier 2018

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Cent ans ont passé : il était temps de régler son compte au patron des bolcheviks, qui bénéficia le XXe siècle durant d’une mansuétude inouïe de la part des historiens. Stéphane Courtois le fait avec sagesse, érudition et profondeur, éclairant d’un jour neuf la généalogie des totalitarismes.

 

Présenter Lénine comme « l’inventeur du totalitarisme » ainsi que le fait Stéphane Courtois suscite encore l’émoi dans bien des milieux. L’opération de blanchiment du XXe congrès (1956), qui pré- tendait revenir aux fondamentaux du léninisme que Staline aurait trahis, et la persistance de la mythologie trotskyste qui, l’une et l’autre, opposent le « bon » Lénine au « méchant » Staline, la Seconde Guerre Mondiale et l’« effet Stalingrad » faisant oublier l’alliance soviéto-nazie du 23 août 1939 et la complicité objective des trois totalitarismes dans le déclenchement de la guerre, y sont sans doute pour beaucoup. Le débat autour de « l’unicité de la Shoah », la querelle des historiens autour de La guerre civile européenne d’Ernst Nolte, ont laissé des traces au point qu’une véritable histoire des complicités objectives, des filiations et des mimétismes inter-totalitaires qui permettrait de fonder ce que Nolte appelait « une version historico-génétique de la théorie du totalitarisme » n’a pas été poussée jusqu’au bout.

 

Le léninisme, stade suprême du totalitarisme ?

 

À bien y réfléchir, le titre audacieux de l’ouvrage constitue sa nouveauté même. Lénine n’est pas seulement le lecteur des nihilistes russes qui lui ont inspiré le modèle du révolutionnaire professionnel et de la terreur, il n’est pas seulement mu par une foi marxiste des plus scolaires, de « cours élémentaire » (disait le marxiste Plekhanov), il n’est donc pas seulement ce qu’il a toujours donné à voir, la figure normative et rassurante de l’intellectuel exilé, il n’est pas seulement le chef d’un État qui serait devenu totalitaire au gré des circonstances et des nécessités. Il est l’inventeur d’une « idéocratie » (Berdiaev) où le parti et l’idéologie ne font qu’un au point que l’un et l’autre lui succéderont pendant près de soixante-dix ans et disparaîtront ensemble soixante-dix ans et peut-être cent millions de mort plus tard. En un sens le léninisme est unique. Mais cette unicité-là est passée inaperçue au regard de ses performances. Lénine n’a pas été un inventeur breveté du totalitarisme, ou alors le brevet est tombé dans le domaine public au point de nous faire oublier qu’il en était bien l’auteur.

 

Le totalitarisme ne serait plus qu’un processus structurel, impersonnel, sans inventeur, né de la brutalisation de la Première Guerre Mondiale. Mais comme le dit Courtois, « autant deux autres leaders totalitaires, Hitler et Mussolini furent profondément marqués par leur participation directe au combat, autant Lénine se tint prudemment éloigné du conflit, sous la protection de la neutralité suisse ». C’est oublier la responsabilité de l’homme Lénine dans l’Histoire. Comment ce fils d’inspecteur des écoles, membre de la petite noblesse cultivant le loyalisme envers le tsar, a pu basculer dans cette passion révolutionnaire destructrice de la société ? « Elle était née du double traumatisme de la mort de son père et de la pendaison de son frère. Elle s’était ensuite nourrie d’un repli sur soi de sa personnalité, du déni de ses origines, puis du rejet du père et de la loi, et enfin de la volonté de faire table rase de son passé. »

La vantardise fasciste se réclamant du totalitarisme a peut-être été une chance pour le communisme, un leurre qui a entretenu la confusion

Courtois nous apprend à unir sans confondre ni séparer les deux sources : marxiste d’une part et nihiliste russe de l’autre. Il faut ajouter Clausewitz, le dernier auteur important que Lénine ait lu avant l’ascension aux extrêmes. Courtois rappelle que «  les écrits de Marx recelaient déjà tous les ingrédients d’une pensée révolutionnaire des plus radicales qui niait la validité des droits de l’homme et du citoyen “bourgeois”  ». En confondant Marx et Lénine on perd de vue la stratégie partocratique  ; en séparant le marxisme du léninisme on opère l’une de ces coupures épistémologiques dont l’histoire du marxisme occidental a le secret. Marx devient un sympathique bourgeois bohème version prophète incompris de la mondialisation conflictuelle. En confondant les sources russes du marxisme, on résorbe l’internationale par le national. Et en dissociant Staline de Lénine, on donne à l’URSS deux générations de sursis.

« Lénine croit qu’il sait, il ne sait pas qu’il croit », disait Alain Besançon* . Sans doute ne sait-il pas qu’il invente le parti totalitaire par excellence tellement ce dernier est chez lui objet de foi.  Si l’adjectif «  totalitaire  » ne semble pas figurer dans son registre sémantique, en revanche, la notion de «  destruction totale  » y figure bien. Tout le programme de Lénine reprend la formule de Netchaïev  : «  Notre mission est la destruction terrible, totale, générale et impitoyable  » de la société, prélude à tous les grands génocides contemporains. Mais l’anéantissement doit être accompli au nom du Bien et le Bien se confond avec le parti, aussi vrai que la morale n’a pas d’autonomie. Le parallèle entre Himmler et Lénine est frappant. Il trouve sa source dans Dostoïevski. Le politologue allemand Waldemar Gurian, qui fut l’un des maîtres de Hannah Arendt, parlait déjà de « l’humaine inhumanité de Lénine, parfaitement inhumain dans la foi en sa doctrine, dans l’avènement de la société socialiste, dans le droit qu’a un parti de hâter cet avènement par tous les moyens »

 

Une erreur d’identification ?

 

Mais une autre question surgit  : le concept «  totalitaire  » apparaît quelques années après la naissance du bolchevisme et du fascisme, mais pour désigner d’abord ce dernier. On peut se demander si le fait d’avoir identifié en premier le régime fasciste comme « totalitaire » n’a pas été un service involontairement rendu à Lénine par les personnalités occupant l’espace médian de la vie politique italienne (Amendola, Basso, Sturzo). La vantardise fasciste se réclamant du totalitarisme a peut-être été une chance pour le communisme, un leurre qui a entretenu la confusion. Si le régime fondé par Lénine avait été identifié le premier comme totalitaire, il se peut que le cours des choses ait été changé et que l’enfumage du front antifasciste de 1934 orchestré par Staline n’ait pas si bien réussi. Le fascisme a été un merveilleux parasite, une « idiotie utile  » en somme qui a permis à l’URSS de manœuvrer.

Courtois voit aussi dans la thèse girardienne de la violence mimétique le processus généalogique, endémique du totalitarisme léninien

Un certain nombre d’intellectuels tels que l’abbé italien Luigi Sturzo ou Waldemar Gurian avaient pourtant entrevu le caractère complet et originel du totalitarisme bolchevique : « Véritable enfant de la guerre, écrivait Sturzo, le fascisme né avec le mythe bolcheviste en était comme le reflet.  » Waldemar Gurian constatait en 1932 que la thèse de l’État total de Carl Schmitt et celle de la mobilisation totale d’Ernst Jünger « sont depuis des années des réalités dans l’État © bolchevique. L’État y est effectivement un État total qui, par principe, ne connaît pas de domaine où il ne puisse intervenir  ». Et, par opposition au régime bolchevique où l’Église orthodoxe allait être réduite à néant ou presque, il répondait : «  L’État fasciste n’est pas de loin aussi “total” que le bolchevique. »

 

Une postérité léninienne ?

 

Courtois voit aussi dans la thèse girardienne de la violence mimétique le processus généalogique, endémique du totalitarisme léninien. À plusieurs reprises, en s’inspirant des thèses de Nolte, il revient sur cette postérité au cours du XXe siècle. Il cerne chez Lénine les éléments constitutifs du pouvoir totalitaire  : «  Un modèle bientôt transposé par Mussolini et surtout par Hitler, et porté à la quasi-perfection par Staline, Mao et Pol Pot.  » C’est là un élément qui appelle un nouveau livre. Est-il en effet indifférent que les nazis aient d’abord songé à employer les structures du Goulag pour réaliser leur judéocide ? L’approche du totalitarisme repose encore à ce jour sur un hors-sol anhistorique consistant à comparer les trois régimes sans que leur complicité objective, leur violence mimétique n’ait fait jusqu’à présent l’objet d’un travail systématique.

 L’avènement du nazisme allait partiellement ouvrir les yeux sur la matrice soviétique. Au milieu des années trente, le même Waldemar Gurian voyait dans le national-socialisme un «  bolchevisme brun  » employant les «  méthodes bolcheviques  » pour la concentration du pouvoir. Dans un article paru après l’alliance soviéto-nazie, Albert Rivaud, futur ministre de l’Instruction publique sous Vichy, rappelait que les Germains de la Baltique tels que l’idéologue nazi Rosenberg avaient « pris contact avec leurs frères en esprit, les bolcheviks. Ils se sont initiés à la dialectique marxiste, à la perfidie renforcée propre aux disciples de Lénine »

 

*Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme, Paris, Calmann-Lévy, 1977

 

 

LÉNINE, L’INVENTEUR DU TOTALITARISME

Stéphane Courtois

Perrin

450 p. – 25 €

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