On assimile souvent le cosmisme à un transhumanisme qui aurait sa source dans la mystique orthodoxe. Le transhumanisme n’est-il pas pourtant anti-chrétien par essence ?
Il faudrait au contraire voir le christianisme comme une religion qui intègre dès ses origines le transhumanisme dans l’idée même que l’humain n’est qu’une forme qui peut évoluer, ou être différente, d’où le problème du monstre, étymologiquement celui qui « montre ». C’est l’idée fondamentale de saint Augustin qui admet que toute forme de vie, ainsi que les monstres, qu’ils soient chimériques ou hybrides, humanoïdes ou non, sont des créatures de Dieu. Pour saint Augustin, partant du principe que des naissances monstrueuses peuvent survenir chez des individus, il ne peut exclure que des races entières de monstres puissent exister, car si un monstre peut descendre d’un seul père, les races monstrueuses, elles aussi descendent nécessairement d’un seul géniteur : Adam. Par conséquent, l’homme ne doit jamais porter de jugement sur ces races, saint Augustin poussant la dialectique du monstre plus loin, affirmant que Dieu a volontairement conçu les races de monstres pour nous laisser un message afin que nous ne pensions pas que les naissances monstrueuses soient la preuve d’une erreur divine. Louis Albert Joly de Choin considère que, dans le doute, il faut toujours baptiser les monstres, au besoin sub conditione, par la ormule « Si tu es homo ego te baptiso in nomine Patris & Filii & Spiritus Sancti » (1748) (Si tu es homme, je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit). En Angleterre, pendant la Renaissance, John Bulwer fut l’inventeur d’une discipline que l’on peut rapprocher du transhumanisme appelé l’anthropometamorphosis ou l’étude de la transformation artificielle de l’homme, par altération des membres, des os et du visage, incluant les tatouages, piercings, cicatrices, amputations, constrictions, mutilations de la langue, élongation des vertèbres cervicales, des lèvres ou des oreilles, mais aussi par l’utilisation de cosmétiques, de peintures, de masques, voiles, perruques, coupes de cheveux, moustaches et barbes.
En 1926, le roman « vernien », la Terre de Sannikov de Vladimir Obroutchev, fonde l’un des mythes principaux de la colonisation dans la Russie du XIXe siècle
Quel est selon vous l’héritage concret du cosmisme dans la Russie actuelle ?
Le cosmisme russe est né de la lecture d’un écrivain français, Jules Verne. Il est le code source du cosmisme et chez lui aucune référence à la religion, ou au fantastique. Il y a évidemment une convergence temporelle et parallèle entre Jules Verne et le mouvement révolutionnaire russe, principalement socialiste-révolutionnaire, que je situe précisément avec le roman. Que faire ? Les hommes nouveaux (1862- 1863) de Nikolaï Tchernychevski qui préfigure l’avènement d’un surhomme matérialiste et qui viendra, spécificité russe, se greffer aux futurs grands romans de Jules Verne. En 1926, le roman « vernien », la Terre de Sannikov de Vladimir Obroutchev, fonde l’un des mythes principaux de la colonisation dans la Russie du XIXe siècle : les terres arctiques, ce qui ouvrira bientôt le cosmos à cette aventure soviétique. En réalité, l’église orthodoxe reste longtemps en dehors du pouvoir et ce n’est que sous Poutine que la religion est réintégrée à la nouvelle Russie et à son destin cosmique, mais je doute que l’église orthodoxe a réalisé, même aujourd’hui, les implications du cosmisme encore à l’œuvre en Russie.
Lire aussi : La poésie en 2022
D’un côté, l’homme augmenté de la Silicon Valley, de l’autre, l’homme amplifié du cosmisme. N’y a-t-il pas une continuation de la guerre froide sous un angle métaphysique ?
Quand Vladimir Poutine, en pleine guerre d’Ukraine, convoque son vassal Alexandre Loukachenko, le dictateur du Belarus, dans son nouveau cosmodrome asiatique, il montre symboliquement et effectivement au monde, que l’espace est sa nouvelle frontière, et que ses ennemis, comme ses amis, doivent comprendre que l’enjeu se situe au-delà de leur petite vie. Avec Poutine nous ne sommes plus dans la guerre froide idéologique, mais dans une guerre eschatologique, c’est-à-dire un combat qui prend en compte la fin du monde ou la fin des temps.
Le transhumanisme anglo-saxon pose le même postulat de la fin du monde, mais d’un point de vue pratique, il n’a pas vraiment réalisé grand-chose, à part les vitamines, les montres connectées et la cryogénie industrielle, ce qui est loin des terrifiantes expériences soviétiques comme les chiens à deux têtes de Vladimir Petrovitch Demikhov (1916 – 1998).





