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Turquie : le retour du Reis

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Publié le

15 juin 2023

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Donné perdant par les instituts de sondages, le président sortant Recep Tayyip Erdogan a réussi – une fois de plus – à rebondir de façon inattendue en devançant son rival kémaliste (49,51% des voix contre 44,88 %) au premier tour de l’élection présidentielle turque. Celui qu’on disait malade, affaibli par les scandales et discrédité aux yeux de son propre peuple devrait logiquement accéder à un troisième mandat. La faute au manque de charisme de son rival social-démocrate Kemal Kiliçdaroglü mais également à une politique autoritaire qui a permis au parti présidentiel de cadenasser solidement la société turque – notamment en muselant les oppositions de toutes sortes. Enquête sur la résurrection d’un sultan.
Erdogan

Jusqu’au soir du 14 mai dernier, les médias de grand chemin pariaient sans hésitation sur sa défaite. On l’avait d’ores et déjà enterré et remplacé par une émule turque de François Hollande. À la merci d’une coalition hétéroclite regroupant des sociaux-démocrates, des nationalistes, des libéraux et même une poignée de militants woke et LGBT autour d’un seul et même candidat, le néosultan à la tête de la Turquie était – nous disait-on – sur le point de tirer sa révérence. On avait même fini par intégrer l’idée que l’AKP, le parti islamo-conservateur d’Erdogan, se trouvait définitivement dans l’impasse. La crise économique, l’inflation galopante, les scandales decorruption à répétition – sans parler de la gestion calamiteuse du séisme de février dernier – auraient raison de son pouvoir. Les rumeurs sur son état de santé aidant, on préparait même déjà l’après-Erdogan. Mais rien ne s’est passé comme prévu : contre toute attente, au premier tour, le président sortant a déjoué tous les pronostics endevançant même son rival de plus de deux millions de voix.

À la veille du centenaire de la république de Turquie fondée Mustafa Kemal, l’avenir de la laïcité est plus que jamais incertain

Un Occident aux abois

Le raz de marée social-démocrate que l’on nous avait prédit n’aura donc pas eu lieu. Le scénario le plus probable est même – à l’heure où nous bouclons cenuméro – celui d’une nette victoire de la formation politique au pouvoir sur la coalition d’opposition à l’issue du second tour. En faveur de son alliance avec les ultra-nationalistes du MHP (Parti d’Action nationaliste), c’est l’AKP qui a le plus de chances de sortir victorieux des urnes le 28 mai prochain – d’autant plus s’il bénéficie des voix de l’autre ultra-nationaliste Sinan Ogan qui est arrivé troisième avec 5,2 % des voix. Le parti d’Erdogan devrait même conserver sa majorité au parlement. Bref, il est difficile d’imaginer comment l’Occident aurait pu se fourvoyer davantage en plaçant Kiliçdaroglü comme probable vainqueur. À y regarder de plus près, ce n’est pas la première fois que les médias occidentaux se trompent de manière flagrante sur le compte du président turc. On se souvient en effet que, lors de son accession au pouvoir en 2003, l’ex-footballeur devenu maire d’Istanbul puis Premier ministre passait pour un allié objectif de l’Occident, ce qui prête à sourire aujourd’hui, même si à l’époque Erdogan jouait davantage la carte pro-occidentale : comme le souligne le politologue Alexandre Del Valle, « Erdogan était parfois plus occidentaliste que les kémalistes avant son alliance avec les Loups gris du MHP ».

Les racines du mal

Si le président sortant a réussi le coup d’éclat de faire mentir les sondages malgré les multiples obstacles qui s’élevaient face à lui, c’est sans doute parce qu’il a passé vingt ans à créer les conditions favorables à son maintien au pouvoir. En supprimant en 2018 le poste de Premier ministre, Erdogan a posé les bases de son régime hyper-présidentiel et s’est offert par la même occasion la garantie d’un pouvoir presque sans limite. De même, les coups d’État manqués de 2008 et de 2016 lui ont fourni un prétexte idéal pour mettre au pas l’armée et opérer une série de purges au sein même de l’État profond turc – à savoir cette alliance souterraine entre la mafia, l’extrême droite panturque, les militaires etcertains hauts fonctionnaires. En écartant les kémalistes puis les gülenistes (islamistes modérés inspirés par l’imam Fethullah Gülen) des hautes sphères du pouvoir et de l’administration, Erdogan s’est assuré une mainmise quasi-totale sur l’appareil d’État. Enfin, il ne faudrait pas non plus négliger la dimension religieuse de cette élection : en imposant à la Turquie une réislamisation à marche forcée, notamment en organisant la construction de mosquées à tour de bras, Erdogan a liquidé l’héritage laïc d’Atatürk.

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Ainsi, il s’est constitué un socle électoral solide auprès de la majorité sunnite. Inversement, en proclamant officiellement son appartenance aux alévis (considérés comme hérétiques par les sunnites) et en recevant le soutien implicite du parti pro-kurde HDP, Kémal Kiliçdaroglu ne pouvait que susciter la méfiance. Le match qui se joue derrière ce scrutin est celui qui oppose la « Turquie noire » (religieuse, rurale et enracinée) à la « Turquie blanche » (citadine, laïque et pro-occidentale). À la veille du centenaire de la république de Turquie fondée par Mustafa Kemal, l’avenir de la laïcité dans ce pays est plus que jamais incertain.

La gueule de bois de l’Occident

Au lendemain du premier tour (dont les résultats n’ont fait que conforter le pouvoir en place), la déception de l’Occident est grande. Il faut dire que Kemal Kiliçdaroglu, le porte-parole de l’opposition et chef du CHP (Parti Républicain du Peuple, fondé par Atatürk), représentait l’alternance face à un Erdogan véhément et hostile au bloc occidental. Nettement plus occidentalo-compatible que son adversaire, le candidat kémaliste ne pouvait que recevoir le soutien, au moins implicite, des chancelleries occidentales. Même si elle n’avait sans doute rien changé sur le fond, notamment sur la question de l’expansionnisme panturc, une victoire de l’opposition aurait certainement contribué à améliorer les relations diplomatiques avec l’Europe et les États-Unis. Enfin, l’élection de Kemal Kiliçdaroglü à la présidence aurait sans doute permis de débloquer le dossier de l’adhésion de la Suède à l’OTAN, lequel est en suspens du fait du véto de la Turquie. Il ne faut donc pas espérer de changements majeurs de ce côté-là dans les mois à venir.

Vingt ans après son accession au pouvoir, le leader populiste turc est devenu le favori de Vladimir Poutine dont il s’est largement rapproché

La revanche des autocrates

Vingt ans après son accession au pouvoir, le leader populiste turc est devenu le favori de Vladimir Poutine dont il s’est largement rapproché – au grand dam des puissances occidentales – au point que ce dernier appuie désormais officiellement sa candidature. Volontiers provocateur, l’hyper-président Erdogan sait néanmoins faire preuve d’habileté politique, comme il l’a montré notamment sur le dossier épineux de la guerre en Ukraine. Jouant un double jeu, Erdogan s’est rapproché de la Russie, notamment par l’achat du système anti-missiles russe S-400, tout en ménageant ses adversaires ukrainiens à qui la société turque Bayraktar (co-dirigée par l’un des gendres d’Erdogan) vend des drones. Dans le duel qui oppose Kiev à Moscou, Erdogan peut même se targuer de passer pour un intermédiaire fiable entre les deux belligérants. Outre la Russie, Erdogan peut bénéficier du soutien de grandes puissances comme le Brésil et l’Arabie saoudite, qui a renoué des liens avec Ankara, ainsi que sur celui de l’Afrique où la Turquie est particulièrement présente sur le plan économique.

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