« Dites-moi, mon brave, ce n’est pas parce que le confinement est terminé et que vous pouvez à nouveau ouvrir vos salles et vos terrasses qu’il faut vous venger sur les clients, et leur servir du poisson plein d’arêtes comme celui-ci ! C’est absolument immangeable ! » conclut Chantal de S. en désignant une assiette qui ressemblait à un champ de bataille napoléonien.
– Ah, ça, madame, c’est toujours le problème de la perche. Madame souhaiterait que je lui apporte autre chose ? Un steak haché ? Une quiche lorraine ? »
– Non merci, c’est un peu tard, mais vous pourriez prévenir, tout de même ! On n’est pas censé le savoir ! Vous ne trouvez pas ? grognat-elle en prenant toute la tablée à témoin.
– Chantal, décidément, vous m’émerveillerez toujours ! J’ignorais que l’on pouvait être aussi représentative de son époque que vous l’êtes !
– J’y verrais volontiers un compliment si ça ne venait pas de vous, mon cher E. Mais que voulez- vous insinuer par-là ? Quel est le rapport entre notre époque et les arêtes de poisson.
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– Pas les arêtes elles-mêmes, mais le fait de ne pas pouvoir les supporter, conformément à la tendance actuelle à préférer systématiquement les nourritures molles, sans risque, sans complications et sans déchets. Je crois que nous avions parlé du pain il y a quelques jours, et de la vogue, constatée par de nombreux sociologues, de la « tradition bien blanche », laquelle n’est pas un slogan belliqueux de suprématiste aryen, mais la manifestation boulangère de cette dilection contemporaine pour les aliments faciles à manger et à mastiquer. Ce qui était jadis réservé aux enfants, qui raffolaient de la mie mais délaissaient la croûte, est en voie de devenir le goût dominant, y compris chez les adultes. Ce que certains interprètent, en la rapprochant d’autres tendances lourdes, comme un genre d’infantilisation généralisée de la nourriture.
– Oui, je me souviens de votre petite vacherie réactionnaire, mais je n’aperçois toujours pas la queue du poisson ?
– Ce que je voulais dire, c’est que dans une société qui, sur tous les plans, prétend faire prévaloir l’acquis sur l’inné, le culturel sur le naturel et l’éducation par-dessus tout, le fait de nourrir depuis des décennies nos chères têtes blondes de jambon-purée, de nouilles au beurre, de crème de gruyère et de flan au caramel, influe peut-être sur les choix alimentaires des futurs adultes. Vous avez peut-être noté comme moi que les petites volailles, comme les cailles et les pigeons, trop difficiles à dépiauter, ont disparu depuis quelques années des congélateurs Picard, scrupuleux baromètre des modes gastronomiques et de leurs changements. Bref, quand un bambin a fini par se convaincre que les poissons qui se mangent à la maison ou à la cantine (à ne pas confondre avec ceux qui nagent dans la mer) sont uniformément carrés ou rectangulaires, panés, blancs, sans arêtes et presque sans saveur, il y a des chances pour qu’une fois devenu grand, ses préférences et ses habitudes s’en ressentent ».
– Et voilà ! Encore un coup des Yankees ! s’esclaffa Mathilde. J’ai lu l’autre jour un papier passionnant dans L’Incorrect (à moins que ce ne soit dans la Revue de métaphysique et de morale, je les confonds toujours), où l’on racontait comment le poisson pané fut inventé en 1953 et diffusé dans le monde entier par un industriel américain, la firme Gorton’s, rachetée quelques années plus tard par Unilever, le fabricant de lessive. En fait, c’est comme pour le Coca-Cola, le chewing-gum ou le McDo, en quelques décennies, nos traditions alimentaires immémoriales ont été remplacées par une sous-culture mondialisée conçue dans les usines américaines. C’est cool, non ?
Toujours est-il qu’on ne s’étonnera pas qu’après trois générations de poissons panés, les adultes tout comme les enfants soient pris de panique lorsqu’ils aperçoivent une arête
– Mathilde, vous êtes sûre que vous n’avez pas plutôt lu ça dans le dernier livre de Patrick Buisson,le catéchisme de ceux qui pensent que c’était mieux avant ? rétorqua perfidement Chantal.
– Toujours est-il, reprit E., que cette sous-culture a imposé ce qu’on pourrait appeler…
– Le culte du mou, comme dirait Barrès ?
– Mathilde ! Un peu de tenue ! Dans quelques secondes, tu vas m’expliquer que le préfet de l’Orne préfère dîner dans le Perche ! Toujours est-il qu’on ne s’étonnera pas qu’après trois générations de poissons panés, les adultes tout comme les enfants soient pris de panique lorsqu’ils aperçoivent une arête, et de hauts-le-coeur lorsqu’ils la sentent coincée entre la langue et les gencives.
– Vous aurez beau dire, il n’empêche que c’est fort désagréable de sentir une telle… chose dans sa bouche, sans compter qu’on peut l’avaler à tout moment par mégarde.
– Certes, ma chère Chantal, de même que certains pourraient trouver fort désagréable d’avoir sur la langue un noyau de cerise ou de pêche, lesquels pourraient eux aussi étouffer le mangeur imprudent. Il n’empêche que ce n’est pas une raison suffisante pour s’en priver ou pour se contenter de les manger en compote.
– Ou à la paille, avant de se mettre à danser sur la table en chantant « moi j’aime les bananes, parce qu’y a pas d’os dedans ! »





