Xavier Lemoine : « Tant que la question culturelle ne sera pas réglée, l’argent public donné aux banlieues ne sera pas pleinement utile »

Xavier Lemoine, maire de Montfermeil @DR

La Seine-Saint-Denis est-elle déjà un territoire pleinement « perdu pour la République » ? Depuis le « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu » du suprême NTM, la situation du « 9-3 » semble ne pas s’arranger, mais empirer : développement du communautarisme islamique, démission de l’État, apparition de réseaux criminels organisés sur le modèle de la mafia d’antan, faillite de l’éducation nationale, immigration massive, dégradation de l’habitat, émeutes régulières. À tel point que l’on peut parfois se demander si le département qui abrite la nécropole des Rois est bien encore un département français. Alors que Stéphane Gatignon a annoncé quitter ses fonctions de maire de Sevran, nous avons souhaité discuter du problème de la Seine-Saint-Denis avec Xavier Lemoine, maire courage de la ville de Montfermeil classé à droite.

 

Propos recueillis par Gabriel Robin.

  

Élu depuis 2001, Stéphane Gatignon a démissionné de son mandat de maire de Sevran, se déclarant usé par les « blocages qui viennent d’en haut ». Est-ce le prélude d’un mouvement plus large des élus de la Seine-Saint-Denis ?

 

Je ne peux pas vous le dire. Mais je sais que les maires sont très fatigués, épuisés même. La tâche est rude pour tout un tas de raisons dont l’opinion publique n’a pas forcément conscience. Les gouvernements successifs, j’inclus ceux de gauche comme ceux de droite, se sont ingéniés à court-circuiter les maires, à les affaiblir, au profit des associations qu’on encense, ou de divers comités Théodule qui se sont multipliés au fil des ans.

Les gouvernements successifs, j’inclus ceux de gauche comme ceux de droite, se sont ingéniés à court-circuiter les maires, à les affaiblir, au profit des associations qu’on encense, ou de divers comités Théodule qui se sont multipliés au fil des ans.

Nous, maires avons été élus par une population et devons répondre devant elle, alors que nous n’avons plus de marge de manœuvre, que nous sommes entravés dans notre action. En outre, le paysage institutionnel a été bouleversé, des échelons intermédiaires ont complexifié un mille-feuille administratif déjà embouteillé. En Île-de-France, nous devons dialoguer avec l’Etat, la CAF, le Conseil Régional, le Conseil Départemental, la Métropole du Grand Paris, soit.

 

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Mais surtout, nous avons été dessaisis de prérogatives que nous exercions auparavant en direct au profit de ces fameux Etablissements Publics Territoriaux (EPT), objet de discorde et d’injustice. Concernant les politiques de la ville, l’urbanisme, l’habitat, le logement, nous ne sommes plus les maîtres de nos communes mais nous sommes toujours seuls responsables devant nos concitoyens. Nous tenons le clou mais plus le marteau !

Concernant les politiques de la ville, l’urbanisme, l’habitat, le logement, nous ne sommes plus les maîtres de nos communes mais nous sommes toujours seuls responsables devant nos concitoyens. 

Dernière difficulté : l’argent public se fait de plus en plus rare. Ce n’est pas une excuse, mais quand les dotations baissent, c’est tout un état d’esprit qui se détériore, rendant toujours plus difficile d’atteindre l’objectif du « vivre ensemble » qui est fixé par les pouvoirs publics.

 

Des moyens sont constamment injectés dans les banlieues, au détriment, peut-être, d’autres zones défavorisées du territoire. Faut-il continuer à verser de l’argent public dans ce que d’aucuns qualifient de Tonneau des Danaïdes ?

 

Oui et non. Oui, je ne vais pas nier qu’il existe une France périphérique qui souffre, et qui a fait l’objet de moins de politiques de rattrapage que la politique de la ville. Il faut avoir l’honnêteté de le considérer. Cette France périphérique a été oubliée des politiques d’aménagement du territoire. J’ai lu Christophe Guilluy. Je suis d’accord avec lui sur ce constat.

Cette France périphérique a été oubliée des politiques d’aménagement du territoire.

Cependant, je crois aussi qu’il faut continuer de donner des moyens dans les banlieues. Problème, les enjeux de ces quartiers ont été gravement sous-estimés, me semble-t-il. On confond les conséquences et les causes. Les questions du renouvellement du parc immobilier urbain, du développement économique des quartiers, du traitement des problématiques sociales ne sont que les conséquences d’une situation dont les véritables enjeux sont d’ordre culturel. Et à cette aune, il est effectivement légitime de questionner l’efficience des politiques de la ville. Tant que la question culturelle ne sera pas réglée, l’argent public qui sera donné pour les banlieues et leurs habitants ne sera pas pleinement utile.

 

À défaut de faire « péter le ghetto », peut-on au moins faire revenir l’ordre dans le 93 ?

 

C’est possible sous certaines conditions. Il serait illusoire d’espérer faire revenir l’ordre si, dans le même temps, on ne redonne pas aux habitants de ces quartiers leur dignité, en s’occupant correctement de l’habitat et des équipements publics. Car, la sécurité est un rapport de force. Vous avez une population qui est dans une logique de survie, qui n’a plus confiance dans les institutions. Elle se demande : qui, des délinquants ou des pouvoirs publics, sont les plus forts ? La population ne fera pas allégeance à l’Etat, si elle voit qu’il est faible face aux voyous.

Il serait illusoire d’espérer faire revenir l’ordre si, dans le même temps, on ne redonne pas aux habitants de ces quartiers leur dignité, en s’occupant correctement de l’habitat et des équipements publics.

En revanche, quand la population sent qu’elle a à perdre en couvrant les délinquants, parce que les institutions sont justes et fortes et que sa qualité de vie s’est améliorée, elle bascule de notre côté. À partir de là, avec cette confiance retrouvée, nous pouvons garantir le maintien de l’ordre public, obtenir des renseignements, mettre les délinquants en prison, en supposant que la justice soit à la hauteur de ses missions. Le corollaire pour faire revenir l’ordre est donc de ne pas laisser les communes se dégrader, pour qu’on puisse avoir envie d’y vivre. Tout ce que je vous raconte est de l’ordre du vécu. Cela demande une volonté de faire, de la résolution et de la détermination.

 

Croyez-vous juste de dire que l’État « continue à faire de la banlieue un monde parallèle, structuré comme une société précaire qui ne s’en sort que grâce aux solidarités, à la débrouille, à la démerde » et que tout le monde s’arrange de la situation ?

 

Écoutez, ça fait tellement longtemps que nous avons abdiqué, que nous avons cessé d’exiger que tout le monde veuille bien respecter la loi commune, toujours au nom du droit à la différence, que vous vous retrouvez effectivement avec des mondes parallèles. Le droit exacerbé à la différence est mortifère. Alors, dans ces conditions, l’État hésite à aller remettre de la difficulté là où tant de difficultés existent déjà.

 

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Les problématiques se concentrent, se renforcent, s’ajoutent. De guerre lasse, les bailleurs sociaux et tous les corps intermédiaires renoncent. Ils se disent qu’il vaut mieux cacher la poussière sous le tapis que jeter de l’huile sur le feu. Je crois donc que la situation n’arrange pas les acteurs des banlieues, mais qu’ils ont collectivement démissionné face à tout ce qui n’a pas pu être solutionné, régulé.

 

Jugez-vous, comme monsieur Gatignon, que la dépénalisation du cannabis et la décriminalisation des autres drogues puissent être de bonnes mesures pour lutter contre le trafic de drogue ?

 

Pour être parfaitement honnête, je n’ai pas suffisamment étudié les arguments des partisans de la dépénalisation pour vous donner un avis tranché. Cela dit, une véritable économie parallèle s’est créée à partir de la drogue, et je ne vois pas comment ces sources de revenus pourraient disparaître sans qu’un autre trafic ne vienne les remplacer. Comment peut-on croire que la dépénalisation effacera une économie illégale aussi incrustée dans nos territoires, qui fait vivre des dizaines de familles, finance les à-côtés ? Je suis donc très réservé. Il faut comprendre que la drogue génère un flux d’argent important vers les pays producteurs.

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grobin@lincorrect.org

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