Il y a une atmosphère tarkovskienne, rétro-futuriste, dans votre roman, qui tient beaucoup à cette banlieue terminale d’Union Soviétique où se déroule l’action. Avez-vous un lien particulier avec la Russie ?
Je n’ai aucun lien particulier avec la Russie, si ce n’est la fascination qu’elle exerce sur moi. L’ex-URSS est un formidable terreau pour l’imaginaire, non seulement à cause de la richesse incroyable de la littérature et du cinéma russes, mais aussi à cause de toute la symbolique de la chute qui est attachée à l’URSS – symbolique qui est incarnée dans la moindre rue, dans le plus obscur quartier de la moindre ville. Et comme si cela ne suffisait pas, c’est aussi le lieu d’évènements proprement hors-normes comme Tchernobyl.
Le décor est donc naturellement puissant et évocateur. Gigantesque comme un titan tombé à terre, comme un continent brisé. Mais il y a plus encore, il y a la faune incroyable qui peuple ce continent. Héritière des grands romans russes, dépositaire de cette âme tordue que traquaient les Dostoïevski, les Boulgakov ou toute une cohorte d’écrivains maudits.
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Cette âme est mélancolique assurément – je me sens très proche par exemple de « la mélancolie de la résistance » de Kraznaorkaï ou d’ « une trop bruyante solitude » de Hrabal. Mais cette âme est cruelle aussi – et très vite, en situant Dmitri en ex-URSS, j’ai pensé à la déliquescence de l’État, aux villes gangrenées par la mafia, à des films comme Les Promesses de l’ombre : un monde interlope peuplé d’âmes indistinctes. Situer le livre en ex-URSS permet aussi de prendre très vite de la distance. Je ne me sens pas à l’aise avec une littérature trop proche du réel.
Votre écriture, avec ces soudains retours à la ligne qui font glisser le roman dans le verset, rappelle la technique d’un Antonio Lobo Antunès. Les formules mathématiques qui le scandent finissent par résonner comme des mantras magiques. En somme, ne peut-on pas dire que l’écriture romanesque ou algébrique ne vise jamais chez vous que la poésie, comme s’il s’agissait là de la ligne de fuite de tout langage ?
Lobo Antunès est un auteur très important pour moi. L’Explication des oiseaux est sans doute un des livres qui m’ont le plus marqué. Avec des auteurs comme lui ou Jon Kalman Stefanson, j’ai appris à accepter que la phrase soit complètement au service de l’émotion qu’elle décrit ou qu’elle incarne. Chez ces auteurs, j’ai trouvé une profondeur et une puissance dans la description qui m’ont vraiment parlé. À leurs suites, dans Homéomorphe, j’ai pu accepter que la phrase se torde, s’effiloche, qu’elle s’épuise au contact du personnage.
« Chez ces auteurs, j’ai trouvé une profondeur et une puissance dans la description qui m’ont vraiment parlé »
Yann Brunel
On peut appeler cette torsion poésie ou ligne de fuite : pour moi, il s’agit simplement de reconnaître que l’homme est plus grand que les mots qu’on peut plaquer sur lui. La forme poétique s’impose simplement quand je m’approche du personnage, dans la radicalité de son rapport avec son sujet. Mais plus qu’une ligne formelle, la poésie est aussi un appel à se dégager des scories du quotidien et des techniques de la « construction du réel » qui enkystent souvent le roman ; elle engage à creuser à la verticale du monde.
D’où vous vient cette passion pour les mathématiques et quelle est votre pratique de cette discipline ?
Il y a quelques années, un ami m’a parlé de Grigori Perelman, qui a démontré la conjecture de Poincaré, a gagné tous les prix mathématiques existants et qui les a tous refusés. J’ai commencé à lire des choses sur lui et j’en suis venu à lire des extraits de sa preuve. Je n’y comprenais rien, mais il utilisait des mots communs – corps, adhérence, complet, chirurgie, … – avec un sens complètement différent du sens classique. J’étais médusé. J’ai fini par me dire qu’il y avait un autre domaine dans lequel les mots étaient ainsi tordus et prenaient un sens différent du sens usuel : la poésie.
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Je n’ai aucune pratique des mathématiques, sauf à un niveau élémentaire – je suis prof de physique. Des lemmes et des théorèmes qui sont en exergue des chapitres, je comprends quelques mots, mais il s’agit vraiment de miettes par rapport à une compréhension même partielle de la conjecture. En gros, mon seul avantage dans cette histoire, c’est de ne pas avoir « peur » des mathématiques.
Avez-vous d’abord élaboré le plan du livre comme une véritable partie d’échecs, ou bien cette construction s’est-elle élaborée au fur et à mesure ?
La construction s’est élaborée au fur et à mesure. L’idée de départ, la première image qui est venue est un homme seul dans un couloir d’hôpital. Il y avait des ombres et une grande souffrance. L’aspect partie d’échecs n’est venue qu’après, en écrivant la scène du commissariat : soudain, il m’est apparu qu’il y avait des camps, qu’ils se faisaient face, que quelqu’un bougeait les pièces. Mais je ne savais pas encore comment organiser tout cela ; je savais seulement que la partie, puisque c’en était une, devait se terminer par une confrontation entre les deux Rois.
« Je voulais plonger mes personnages au cœur des ténèbres, là où ils sont complètement seuls »
Yann Brunel
Finalement, l’intrigue du livre rejoint la tragédie grecque…
Je voulais plonger mes personnages au cœur des ténèbres, là où ils sont complètement seuls. Je voulais aller au bout d’eux. De ce point de vue, cela rejoint peut-être la tragédie grecque. Mais vraiment, avec des pincettes et à mon humble mesure. Parce que pour moi il n’y a rien au-dessus des grands textes grecs.
Théorème tragique
Le « Quartier » est une espèce de banlieue terminale d’URSS abandonnée par l’État et le Parti pour être livrée à des gangs dont les chefs se font appeler « le Marquis » ou « le Tzar ». Un policier y mène une enquête après que Dmitri P. eut agressé son père Vladimir, le fils se trouvant être un génie des mathématiques ayant viré clochard à la suite d’un accident de voiture survenu en 1995 où il perdit son frère et sa mère. Vingt-cinq ans plus tard, le frère, Ivan, à l’état de fantôme, suit Dmitri et l’enquête entre deux réminiscences. Rapidement, le roman, qui intègre des formules mathématiques transformées en scansions occultes et fait glisser ses paragraphes dans la poésie fait aussi dériver son intrigue dans la tragédie. « Mais dans l’homme quelque chose de noir appelle à la ruine et veut la voir ; / et ce noir de nos pupilles en est la marque – / dans l’homme quelque chose de noir ». Soutenu par un rythme fiévreux, le livre, construit comme une partie d’échecs, se déploie tout en lenteur et en tension jusqu’à ses bouleversements conclusifs. Roman haletant à la forme terriblement audacieuse, Homéomorphe élève à lui-seul le niveau de la rentrée de janvier. RS

Gallimard, 522 p., 22 €





