Depuis plusieurs semaines, la sphère médiatique et politique évoque avec insistance la candidature possible de l’essayiste à succès Éric Zemmour à la prochaine élection présidentielle, conformément, d’ailleurs à ce que Geoffroy Lejeune imaginait en 2015 dans son roman de politique fiction Une élection ordinaire. Dans le même temps, Médiapart ne désespère pas de pouvoir déclencher une campagne de presse contre l’ancienne plume du Quotidien de Paris en accusant l’auteur du Premier sexe d’avoir « agressé sexuellement » des dames, dont une attachée de presse en 2018. Évidemment, dans nos contrées anglo-saxonnisées, les prétendues ambitions du polémiste font de lui une cible – sans présager du fond, nul n’ayant le droit de bouleverser l’ordre établi sans risquer de se faire attaquer sur deux volets possibles : l’argent ou le sexe, voire les deux à la fois. En attendant, l’idée d’une candidature fait progressivement son chemin : sa présence, sous forme de carte postale, au rassemblement des policiers, le 19 mai ; le lancement de la chaîne YouTube « Les amis Éric Zemmour » ; enfin, l’aveu même d’une réflexion à ce sujet de la part de l’intéressé durant le long entretien accordé, le 6 juin, à Livre Noir, un Thinkerview de droite conservatrice. Un passage, donc, possible de l’observation à l’action.
De fait, Marine Le Pen et son Rassemblement national ont de quoi s’inquiéter, d’autant plus qu’elle et Zemmour se connaissent très bien, celui-ci ayant beaucoup fréquenté le père de Madame, Jean-Marie Le Pen, conformément à la pure tradition du « journalisme de salon ». L’éditorialiste du Figaro est donc à même de percevoir clairement les points forts ainsi que les points faibles de la patronne du RN. De plus, il n’avait pas manqué, en son temps, de louer le travail de l’énarque Florian Philippot au sein du feu Front national : de 2011 à 2017, il s’agissait de professionnaliser le parti dont la renommée reposait sur la figure emblématique de Jean-Marie, tribun hors pair et adepte de l’outrance.
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Conséquence : de « dédiabolisation » en « normalisation », Marine Le Pen a dépassé le clivage gauche-droite (sans distinguer deux gauches, sociale et sociétale, et deux droites, nationale et libérale), tout en passant, progressivement, du souverainisme tonitruant à l’européisme latent, sous l’influence, entre autres, de son beau-frère et ancien mégrétiste Philippe Olivier. En revanche, Zemmour devrait perpétuer la ligne souverainiste, étant soutenu par Philippe de Villiers, lui qui se joignit à Séguin et Pasqua, en 1992, contre la ratification du Traité de Maastricht.
À l’évidence, il y a des différences de style et de méthode : des habiles éléments de langage et beaucoup de jeunesse chez Marine Le Pen, contre un large réseau parmi les politiques chez Zemmour, de Védrine à Cambadélis en passant par Chevènement, personnalités avec lesquelles il discute régulièrement sur les plateaux de télévision comme en dehors. Bien que juif d’Algérie, l’auteur de Mélancolie française a courageusement avancé, depuis 2002, des idées tant barrésiennes que maurassiennes, parvenant ainsi à séduire profondément dans le camp national. Il y a un monde entre ces deux candidatures : la science de la communication d’un côté contre l’art du politique de l’autre, en l’occurrence celui qui avait cours au XIXème siècle, l’art de mettre en scène le souffle littéraire qui fait l’esprit français.
Il y a un monde entre ces deux candidatures : la science de la communication d’un côté contre l’art du politique de l’autre, en l’occurrence celui qui avait cours au XIXème siècle, l’art de mettre en scène le souffle littéraire qui fait l’esprit français.
Pire encore : l’actuelle direction du RN ne semble plus vouloir défendre explicitement l’identité française, finissant par contredire la ligne idéologique de la présidentielle de 2012, lorsqu’il fallait reprendre des électeurs à Nicolas Sarkozy. Car Marine Le Pen veut essentiellement faire dans le pragmatisme. Ou, plus sociologiquement, rien ne serait-il plus fort que l’inconscient collectif, là où la politique n’est plus que culture de l’image ? In fine, quelques particules élémentaires d’un certain européisme pourraient-elles donner du crédit à sept millions d’électeurs potentiels ? Dans tous les cas, si l’on écoute attentivement les propos de l’une comme de l’autre, les méthodes de Marine Le Pen et de Zemmour devraient différer également au niveau géopolitique : beaucoup plus de diplomatie chez la première, davantage de coups de force chez le second.
Pour autant, quand seuls les « Je » font les enjeux, comment ne pas être las, qui plus est face à la lénification croissante de notre pays ? Comment, en effet, contrer Emmanuel Macron dans sa marche vers un second mandat, lui qui sait surfer entre Gilets jaunes et Covid-19 ? Voilà pourquoi, au-delà des guerres d’ego ou d’images, n’est-il pas urgent de sauver la France, notre pays étant si proche de l’étiolement, voire de la disparition ? Ainsi, il importe peu de savoir qui est précisément à la manœuvre derrière les opérations de communication rondement menées par Zemmour et ses amis. Qu’il y ait une candidature alternative ou supplémentaire, au nom de la défense de l’identité française, cette séquence ne fait que révéler au grand jour la facture qui couve au sein de la droite nationale, principalement depuis 2017, entre le républicanisme d’opportunité, qui prévaut du côté de Marine Le Pen, et le retour aux valeurs judéo-chrétiennes du côté de Zemmour ; la sociologie étant à la politique ce que la métaphysique est à la physique.
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On peut estimer même qu’il s’agit d’une opposition telle que celle qui s’était manifestée entre Chirac et Balladur durant la présidentielle de 1995, mais qui aurait, cette fois-ci, le mérite de réussir sur le plan tactique. Mais ne serait-ce pas un jeu cynique à l’endroit même des différents types d’électeurs du camp national, des Gilets jaunes des mois de novembre et décembre 2018 aux CSP+ plus alertes sur les dossiers sociétaux ? En substance, de l’anarchisme de droite, non inscrit ou abstentionniste, à une bourgeoisie conservatrice, légitimement attachée à ses racines, y compris aristocratiques. En somme, avoir un esprit de résistance, tant pour sa souveraineté que pour son identité. Une alliance nécessaire et victorieuse, alliance que le Général de Gaulle avait réalisée quand il était encore aux commandes de notre royaume, artificiel et génial à la fois. La ferme et le château : un « en même temps » ancestral, si ce n’est notre unité fondamentale.





