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Zygmunt Bauman : par-delà la liquidité

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Publié le

31 mai 2022

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Sociologue polonais, Zygmunt Bauman a forgé le concept de « liquidité » pour décrire la modernité. Un concept qui fait maintenant partie du langage usuel des médias mais dont l’utilisation n’est pas toujours exacte.

Au cours de la dernière décennie, le concept de « liquidité »  forgé par Zygmunt Bauman a progressivement conquis l’espace médiatique, au point de devenir un élément de langage usuel. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre un éditorialiste télévisuel évoquer le caractère liquide de la société, d’internet ou encore des institutions – sans toutefois jamais définir précisément ladite liquidité. Or si le nom de Bauman se répand désormais aux oreilles du grand public, sa vie et ses idées restent quant à elles largement ignorées.

Né à Poznan en 1925, Bauman fuit la Pologne avec sa famille en 1939. En 1943, il s’engage dans l’armée polonaise exilée et se bat jusqu’à Berlin. Au terme de ses études, il entame une carrière universitaire en 1954 à l’université de Varsovie, dont il est évincé en 1968 une purge antisémite. Après un bref exode en Israël, il obtient un poste à la faculté de Leeds où il enseigne jusqu’à sa retraite. 

La société liquide est avant tout celle au sein de laquelle les normes changent trop fréquemment pour que les hommes puissent s’y adapter

Théoricien hétérodoxe, Zygmunt Bauman fut avant tout un sociologue critique. Ainsi affirmait-il au crépuscule de sa vie : « [Les] paradigmes [marxistes et fonctionnalistes] partageaient […] un constat central : « Ceci est une société parfaite, qui s’auto-équilibre et s’auto-reproduit ; le but est désormais d’en étudier en détail le modèle de fonctionnement. » Comment se fait-il que ces modèles rejettent la déviation, les défections ou les changements ? Mes intérêts intellectuels […] se situaient exactement à l’opposé. Même dans une société relativement stable, j’étais d’abord intéressé par ce qui faisait défaut, ce qui n’allait pas. » Une telle formule laisse entrevoir l’un des axes fondamentaux de la pensée de l’auteur : les ambitions totalisantes et le potentiel totalitaire des sociétés modernes, lesquelles ne cessent de générer des marges pour ensuite les écraser si nécessaire.

Cette conception s’illustre notamment par la publication de Modernité et holocauste en 1989 : quoiqu’inspiré par la pensée d’Arendt, le sociologue ne s’attaque pas tant à la banalité du mal qu’à sa rationalité, au sens fonctionnel du terme. Si la Shoah n’est évidemment pas la « vérité de la modernité », Auschwitz est en revanche « une possibilité contenue dans la modernité » – et dans la modernité seule. En ce temps-là, la plupart des sociologues – confrontés aux échecs empiriques de leurs hypothèses – se résolvent à envisager le génocide comme un accident de l’histoire au cours duquel des individus immoraux ont, de manière imprévisible, mis en péril la marche du progrès. Bauman considère quant à lui que c’est l’amoralité même d’une civilisation fondée sur la seule efficience– c’est-à-dire sur la stricte rationalité des moyens – qui ouvre la possibilité du désastre : « L’Holocauste n’a pas simplement évité de façon mystérieuse le conflit avec les normes et les institutions de la modernité. Ce sont ces normes et institutions qui l’ont rendu possible. Sans la civilisation moderne et ses réalisations les plus essentielles, il n’y aurait pas eu d’Holocauste ». Libéré de toute finalité autre que sa perfection formelle, l’État planificateur contient donc en lui-même les germes de toutes les catastrophes, y compris de l’application des méthodes industrielles de production à l’entreprise d’annihilation d’un peuple.

Lire aussi : Reductio ad politicum

Dans le cadre de sa littérature critique, Bauman s’est successivement attaqué à la modernité, à la postmodernité et à la « modernité Liquide » – or seul ce dernier aspect théorique a obtenu un véritable écho en France. À l’aube du nouveau millénaire, Bauman accroît son rythme de publication en même temps qu’il forge le concept de liquidité. Trop souvent réduite à son caractère strictement réticulaire, la société liquide est avant tout celle au sein de laquelle les normes changent trop fréquemment pour que les hommes puissent s’y adapter, pour qu’ils parviennent à mettre en pratique un ensemble de routines, d’habitudes et de coutumes aptes à guider leur conduite. En définitive, la société liquide est celle qui nie la possibilité de toute forme d’existence stable, de tout projet de vie pérenne.

Retraité, délié de ses impératifs académiques, Bauman passe ses ultimes années à vulgariser ses plus récentes thèses : sur un ton tantôt politique, tantôt polémique, il décline frénétiquement – parfois ad nauseam – les ouvrages traitant de la liquidité jusqu’à sa mort en 2017. En 2015, deux universitaires anglais l’accusent de réutiliser – sans les citer – des passages entiers de ses propres livres dans ses dernières publications. En définitive, si le concept de liquidité est indubitablement digne d’intérêt, l’on pourra légitimement regretter que la vie d’un si vénérable théoricien s’achève par une si vaine frénésie éditoriale. Et l’on regrettera davantage encore que les pans plus anciens et plus rigoureux de sa bibliographie soient si parcimonieusement traduits et si médiocrement diffusés de notre côté de la Manche. 

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