Marcus Evans : Pourquoi j’ai démissionné du centre Tavistock [1/3]

© Sylvie Perez pour L’Incorrect

Les enfants se plaignant de dysphorie de genre ont besoin d’un accompagnement psychologique, plutôt que d’être confortés dans leurs convictions et orientés hâtivement vers des traitements hormonaux

 

Marcus Evans est psychanalyste. Il a travaillé en tant que psychothérapeute consultant et directeur associé du Service Adolescent et Adulte au Comité Tavistock and Portman. Il est l’auteur du livre Making room for Madness in Mental Health: The Psychoanalytic Understanding of Psychotic Communication.

 

Cet article a été publié dans le média anglophone Quillette et traduit pour L’Incorrect par Alfred Sibleyras

 

 

La dysphorie de genre à déclenchement soudain

 

Au cours des cinq dernières années, les visites au centre Tavistock, dans le nord de Londres, ont augmenté de 400%. Tavistock Center est la seule clinique britannique de la NHS qui s’occupe des enfants souffrant de problèmes d‘identité de genre (dysphorie de genre, selon la terminologie médicale). Ces cinq années ont aussi connu un changement décisif du profil des enfants qui viennent consulter. Auparavant, les garçons « voulant devenir des filles » représentaient la majorité des patients. Aujourd’hui, le centre reçoit une majorité d’adolescentes qui se déclarent transgenres selon un mode que l’on  nomme désormais une dysphorie de genre à déclenchement soudain.

On ne comprend pas bien ce qu’il se passe dans ce domaine complexe et il est essentiel d’examiner le phénomène de façon systématique et objective. Malheureusement, c’est devenu difficile dans un environnement où les accusations de transphobie finissent toujours par clore le débat d’autorité. Comme je l’ai expliqué en mai 2019 dans ma présentation devant la Chambre des Lords, ce régime de censure systématique se pratique aux dépens des enfants.

 

L’approche « affirmative »

 

Ceux qui défendent une approche psychothérapique « affirmative » inconditionnelle pour les enfants qui se sentent transgenres, auront tendance à déclarer que le moindre questionnement du désir de changement de sexe de l’enfant pourrait causer des dégâts psychologiques irréparables, voire mener le patient au suicide. Ils citeront également des recherches prétendant prouver qu’un enfant ayant changé d’identité de genre, sera plus épanoui. Aucun de ces arguments ne repose sur des données ou recherches sérieuses dans le domaine. Elles ne concordent pas non plus avec les cas que j’ai rencontrés au fil des décennies durant lesquelles j’exerçais en tant que psychothérapeute.

Ceux qui défendent une approche psychothérapique « affirmative » inconditionnelle pour les enfants qui se sentent transgenres, auront tendance à déclarer que le moindre questionnement du désir de changement de sexe de l’enfant pourrait causer des dégâts psychologiques irréparables, voire mener le patient au suicide.

Dans les années 80, je soignais des patients adultes ayant commis des tentatives de suicide. Un certain nombre d’entre eux avaient subi une opération de changement de sexe, à la suite de quoi ils étaient souvent révoltés d’avoir perdu leurs fonctions sexuelles biologiques. Ils étaient aussi en colère contre le corps psychiatrique qui, selon eux, n’avait pas correctement étudié les problèmes psychologiques sous-jacents à leur dysphorie de genre.

 

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En tant que psychothérapeute, j’ai pu communiquer avec divers services de psychologie qui étaient confrontés à des patients difficiles. À ce titre, j’ai observé que les patients ayant un historique de graves maladies mentales ou de troubles de la personnalité pouvaient aussi parfois développer une dysphorie de genre. Un dénominateur commun lorsqu’ils expliquaient leur situation était leur croyance dans le fait que les traitements physiques allaient résoudre leurs troubles psychiques. Lorsque ces interventions médicales échouaient à faire disparaître leurs problèmes psychologiques, la déception pouvait mener à une escalade d’automutilation et d’idéation suicidaire, puisque la rancœur et la haine qu’ils cultivaient envers leur personnalité s’exprimaient désormais également envers leur corps.

Un jeune homme, diagnostiqué schizophrène, avait peur de sa propre agressivité, car il avait menacé sa mère avec une arme. Après m’avoir consulté pendant plusieurs mois durant lesquels il avait exploré la peur de sa propre impulsivité, il annonça soudainement qu’il voulait changer de sexe.

J’ai écrit à Charing Cross, leur recommandant de nous laisser terminer la psychothérapie, de suspendre les traitements de changement de sexe, afin que l’on puisse d’abord s’occuper des problèmes de fond dont souffrait le patient. L’équipe médicale m’a fait part de son désaccord et a continué le traitement.

Précédemment, il n’avait montré aucun signe de dysphorie de genre. À cette époque, la schizophrénie était une indication défavorable pour une opération de changement de sexe. Néanmoins, le patient fut hâtivement diagnostiqué et pris en charge par la Clinique de l’Identité du Genre de Charing Cross. À mon avis, ce changement de sexe était une stratégie du patient pour neutraliser son tempérament psychotique dont il avait peur (en vertu du stéréotype selon lequel les femmes sont moins violentes). J’ai écrit à Charing Cross, leur recommandant de nous laisser terminer la psychothérapie, de suspendre les traitements de changement de sexe, afin que l’on puisse d’abord s’occuper des problèmes de fond dont souffrait le patient. L’équipe médicale m’a fait part de son désaccord et a continué le traitement.

 

Les problèmes sérieux soulevés par le Dr. Bell et les parents

 

Mes inquiétudes sur ce sujet devinrent plus sérieuses au printemps 2018. Désormais à la retraite, j’avais rejoint le Comité des Gouverneurs du Centre Tavistock and Portman, qui héberge le Service de Développement de l’Identité de Genre (SDIG) de la NHS à la Clinique Tavistock, un établissement public. Très tôt, on m’a fait part de la polémique qui agitait le SDIG. Un groupe de parents avait envoyé une lettre dans laquelle ils se plaignaient que leurs enfants aient été diagnostiqués par le SDIG sans aucune étude psychologique sérieuse.

À peu près au même moment, le docteur David Bell, l’un des médecins du Tavistock, avait été contacté par 10 membres du personnel du SDIG (soit un cinquième des effectifs londoniens) : ces derniers exprimaient de sérieuses préoccupations éthiques, similaires à celles exprimées dans la lettre des parents, notamment par rapport aux  évaluations cliniques inadéquates, aux patients orientés hâtivement vers des interventions médicales, et à l’incapacité du SDIG à tenir tête aux militants transgenres.

En tant que gouverneur du Tavistock Trust, j’ai personnellement été témoin des tentatives de la direction d’ignorer ou bien de discréditer le rapport du Dr Bell qui leur avait été soumis fin 2018, ainsi que la lettre des parents.

En tant que gouverneur du Tavistock Trust, j’ai personnellement été témoin des tentatives de la direction d’ignorer ou bien de discréditer le rapport du Dr Bell qui leur avait été soumis fin 2018, ainsi que la lettre des parents.

La direction avait notamment accusé le Dr Bell d’exagérer les cas qu’il décrivait, remis en question ses qualifications, caché son rapport à certains directeurs, et l’avait empêché d’assister à la réunion lors de laquelle était discutée la réponse du Directeur Médical à son rapport.

J’ai appris, par ma longue expérience dans la gestion des domaines cliniques de la NHS, que de tels efforts pour rejeter ou discréditer des préoccupations sérieuses concernant un service ou une démarche clinique sont en général perpétrés par ceux qui cherchent à se soustraire à leur responsabilité et à se protéger de la moindre critique. Une approche aussi peu soucieuse de l’intérêt des patients serait dangereuse et répréhensible dans n’importe quel contexte de la NHS. C’était tout particulièrement inquiétant pour d’un service qui soigne des jeunes personnes vulnérables, s’apprêtant à prendre des décisions irréversibles aux conséquences médicales inconnues. Aussi, en 2019, ai-je démissionné du Comité des gouverneurs du Tavistock, en protestation contre l’incapacité du Trust à résoudre les problèmes sérieux soulevés par le Dr Bell et les parents des jeunes patients.

 

Le concept d’identité de genre est douteux

 

De nombreux psychologues partagent ces inquiétudes mais il est difficile de les exprimer publiquement. Les journalistes s’étant intéressés au sujet rapportent que les personnes interviewées livrent volontiers leur témoignage mais refusent que leur nom soit cité de peur d’être accusées de transphobie. Dans un excellent livre datant de 2019, Inventing Transgender Children and Young People, les auteurs Heath Brunskell-Evans et Michelle Moore ont compilé diverses expériences de cliniciens et d’universitaires afin de critiquer certaines approches concernant la dysphorie de genre. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, le SDIG a menacé l’éditeur d’action en justice et exigé de consulter le livre avant sa publication.

Le pire dans tout ça, c’est que cet effort de faire taire les opinions mal vues se fait maintenant avec la complicité d’éminentes organisations, telles que l’Académie Américaine de Pédiatrie (AAP). Leur déclaration de principe sur le sujet, Ensuring comprehensive care and support for transgender and gender-diverse children and adolescents (Garantir soin et support pour les enfants et adolescents transgenres et de tous genres), a été violemment discréditée par un article de James Cantor publié dans un journal académique.

La méthode de l’AAP, à l’instar de celle mise en œuvre par de nombreux cliniciens au SDIG, semble être motivée par une idéologie politique plutôt que par les besoins cliniques des enfants.

Cantor écrit : « Bien que quasi toutes les cliniques et associations professionnelles du monde utilisent ce qu’on appelle l’approche d’attente vigilante pour aider les enfants incertains quant à leur identité sexuelle, la déclaration de l’AAP rejette ce consensus, soutenant qu’encourager l’identité et l’expression de genre est la seule approche acceptable ». La méthode de l’AAP, à l’instar de celle mise en œuvre par de nombreux cliniciens au SDIG, semble être motivée par une idéologie politique plutôt que par les besoins cliniques des enfants.

Cette tendance trouve son origine dans l’idée aujourd’hui en vogue selon laquelle tout le monde, y compris les enfants, a une identité de genre innée, semblable à une âme religieuse, que l’on découvre et cultive. Mais, comme l’ont récemment écrit les auteurs  William J. Malone, Colin M. Wright et Julia D. Robertson dans Quillette, le concept d’identité de genre est douteux.

Ce terme désigne la sensation « interne, profonde » d’être un homme ou une femme (ou, dans le cas d’un enfant, un garçon ou une fille), les deux, ou aucun des deux. Il est aussi devenu commun d’affirmer que cette sensation d’identité peut être exprimée de manière fiable par des enfants dès l’âge de 3 ans. Bien que ces postulats sur l’identité de genre n’aient pas fait l’objet d’examens systématiques dans le passé, ils sont maintenant remis en cause par un nombre croissant de scientifiques, philosophes et professionnels de santé. Certaines études montrent que les jeunes enfants n’ont (au mieux) qu’une vision superficielle du sexe et du genre. Par exemple, jusqu’à l’âge de sept ans, beaucoup d’enfants pensent souvent que si un garçon met une robe, il devient alors une fille. Cela nous donne des raisons de douter de l’existence d’un concept cohérent d’identité de genre chez les jeunes enfants. Quand bien même il existerait une identité de la sorte, ce concept dépend de stéréotypes qui encouragent l’amalgame du genre et du sexe.

Il est certain que les thérapeutes ne devraient pas chercher à imposer leur conception de ce qui est « normal » à un patient qui se sent transgenre. Ils ne devraient pas non plus essayer de rallier l’individu à leur façon de penser.

Le thérapeute doit résister à la tentation de s’interdire toute curiosité, en prenant l’exposé du patient au pied de la lettre, sans aucun recul critique, pour ensuite se féliciter d’avoir contribué au passage à l’acte concernant des traitements de changement de sexe qui auront des conséquences à vie.

Cependant, comme dans tout contexte, le thérapeute doit résister à la tentation de s’interdire toute curiosité, en prenant l’exposé du patient au pied de la lettre, sans aucun recul critique, pour ensuite se féliciter d’avoir contribué au passage à l’acte concernant des traitements de changement de sexe qui auront des conséquences à vie. Le but de la thérapie exploratrice devrait plutôt être de comprendre le sens caché des paroles du patient, afin de l’aider à se comprendre lui-même, à identifier notamment les désirs et les conflits qui motivent son identité et ses choix.

Dans une certaine mesure, la déférence extrême à l’égard des enfants se présentant comme transgenres pourrait être liée à un changement plus général dans la manière dont les médecins et les figures d’autorité sont perçus sur internet. Si dans le passé ces figures d’autorité étaient libres d’évaluer leurs patients selon leur expertise, un tel « obstructionnisme » est maintenant vu comme dirigiste et même répressif. De nos jours, de nombreux patients viennent consulter selon une approche consumériste en vertu de laquelle le client a toujours raison.

 

Lire aussi : Dossier LGBT – Esther Pivet : « L’Éducation nationale réduit la différence sexuelle à une différence biologique »

 

Lorsque les médecins donnent aux patients ce qu’ils veulent (ou pensent vouloir), les conséquences peuvent être désastreuses, comme nous l’avons vu avec la crise des opioïdes. Et il est tout à fait possible qu’un traitement médical inapproprié des enfants présentant une dysphorie de genre puisse suivre le même chemin. Naturellement, les professionnels de santé veulent protéger leurs patients d’une souffrance psychique. Mais ces arrangements rapides fondés uniquement sur l’auto-déclaration peuvent avoir des conséquences tragiques à long terme. Et déjà, un nombre croissant de transgenres s’étant « désistés » (aussi connus sous l’appellation détransitionneurs) demandent des comptes aux médecins qui avaient approuvé leur demande de changement de sexe les yeux fermés. En 2019, lorsqu’une femme britannique jadis transgenre nommée Charlie Evans rendit public son désistement, c’est-à-dire son retour à son sexe de naissance, elle fut contactée par des « centaines » d’autres dans son cas, à la suite de quoi elle forma un groupe nommé le Réseau de Défense de la Dé-transition, afin de leur donner une voix et de les aider dans cet environnement litigieux, dominé par une idéologie transgenre dogmatique.

 

 

 

Marcus Evans

 

 

 

 

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