Slobodan Despot : « nous vivons en Europe de l’ouest dans une véritable réserve d’Indiens »

Crédit : L'incorrect

Slobodan Despot est le créateur d’Antipresse, un média constitué d’une lettre hebdomadaire et d’un site. A la confluence entre journalisme et littérature. Antipresse fête ce 17 décembre son troisième anniversaire à la Nouvelle librairie.

 

Pourquoi ce nom d’Antipresse et quel constat t’a poussé à sa création ?

Je crois que l’appellation est assez explicite. Elle est apparue spontanément lors d’une conversation en 2015 avec mon compère et cofondateur Jean-François Fournier. Comme l’on déplorait le niveau culturel lamentable et le conformisme des médias de grand chemin, quelqu’un a dit: «nous devrions lancer une antipresse»… Et il n’y avait pas à chercher plus loin. Nous sommes depuis le départ une contreculture médiatique, c’est-à-dire une alternative articulée et non une opposition du tac au tac comme nombre de sites de «réinformation». En même temps, par cette contestation même, nous retournons à l’essence même de ce qu’est la presse: indépendance de jugement, impartialité, ouverture sur le monde. Comme l’a dit l’un de nos fidèles lecteurs: «En ces temps orwelliens, Antipresse, c’est LA presse.»

 

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Quels sont les moyens de diffusion de ce média et quels pays atteint-il ?

On nous confond souvent avec un blog ou un site, mais nous avons démarré comme une lettre et lettre nous sommes restés, malgré l’ouverture d’un site extrêmement fouillé. Tout l’esprit de l’Antipresse tient dans cette forme originelle: un rendez-vous hebdomadaire et épistolaire avec chacun de nos lecteurs. Nous nous adressons à toute la francophonie, mais l’immense majorité de nos lecteurs se répartissent entre la France et la Suisse.

 

Quelles évolutions l’Antipresse a-t-elle connues ?

Les deux premières années, 2016–2017, l’Antipresse était un simple e-mail adressé gratuitement à ses abonnés et financé par leurs dons. Fin 2017, lorsque le nombre des correspondants a dépassé les 4000, nous avons professionnalisé en partie le concept en proposant la lettre sous la forme d’un magazine PDF, le Drone, avec un abonnement de base de 50 € par an, soit 1 € le numéro. 

Il faut savoir en effet que nous n’avons jamais changé d’horaire — tôt le dimanche matin — et que nous n’avons pas manqué une seule semaine de parution depuis le 6 décembre 2015.

 

Retrouvez Slobodan Despot sur son site Antipresse

 

Après une espèce de glaciation de la pensée, ne sommes-nous pas en train de connaître un renouveau du pluralisme ?

Oui et non: cela dépend de quoi et d’où l’on parle. Dans notre aire culturelle, la bien-pensance universaliste de gauche, qui tenait tout, a été largement discréditée à la faveur du chamboulement de tout l’espace médiatique initié par l’avènement de l’internet. Cela dit, si elle enregistre défaite sur défaite dans le débat public, elle n’en reste pas moins l’idéologie officielle des institutions, où elle règne sans partage, indifférente même aux alternances électorales. Pour le moment, dans les pays de l’aire atlantique, le pluralisme des idées n’est qu’un bac à sable, un «gueuloir» où les contestations se vident et s’apaisent. 

 

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Il ne faut jamais perdre de vue que nous vivons en Europe de l’ouest dans une véritable réserve d’Indiens, le dernier coin de la planète où l’utopie du melting-pot global continue de dicter la destinée des sociétés en abolissant les frontières, imposant l’indifférentiation ethnique, culturelle, sexuelle, etc. Le véritable pluralisme existera lorsque les populations auront réellement la possibilité de se choisir un autre projet de société.

 

Tu es par ailleurs éditeur et écrivain, ces rôles se nourrissent-ils les uns les autres ou au contraire sont-ils parfaitement distincts ?

Je suis un vieil éditeur, ayant commencé très jeune comme traducteur aux éditions L’Age d’Homme et ayant peu à peu grimpé les échelons. En revanche, je suis un très jeune romancier. J’avais 47 ans à la parution de mon premier roman, Le Miel. Il m’a fallu des années pour trouver un équilibre entre ces deux carrières, évidemment très opposées. L’éditeur doit s’effacer pour aider ses écrivains à déployer leur art. Et l’écrivain, s’il est sérieux et sincère, ne peut penser qu’à lui-même et à son message.

 

 

Pierre Gripari, qui avait hautement conscience de ces incompatibilités, préconisait aux écrivains d’exercer des métiers humbles, pratiques et sans aucune implication intellectuelle. Il est plus facile de développer son œuvre personnelle en étant postier, comme Bukowski, qu’en étant par exemple journaliste. Un auteur-éditeur est toujours suspecté de négliger les auteurs dont il a la charge. D’un autre côté, son propre imaginaire est vampirisé par les mondes intérieurs d’autrui qu’il aide à éclore.

 

Quel est selon toi, enfin, la qualité la plus essentielle et la plus rare d’un journaliste ?

D’être un véritable écrivain. Les plus grands — Hemingway, Orwell, Londres, Béraud, Kapuciski, Naipaul, etc. — sont des écrivains qui font du journalisme. On a surtout affaire aujourd’hui à des journalistes qui dans leur temps libre se prennent pour des écrivains. Or un écrivain, justement, n’a pas de temps libre. L’écriture englobe et irradie toute sa vie. C’est pourquoi le journalisme des vrais écrivains se distingue par une densité et une vérité qui transcendent les circonstances.

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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