Qu’est-ce qui a présidé au choix de textes de cette nouvelle édition ?
Nous avons fait ces choix en commun avec Michel Pastoureau et j’étais très honoré de travailler avec ce grand médiéviste. Personnellement, je me suis occupé surtout de la première partie, jusqu’en 1220, 1230 et j’ai choisi des textes en fonction de leur beauté, de la qualité du récit, d’où ce choix de Kulhwch et Olwen. J’aime aussi beaucoup Geoffroi de Monmouth. Ce clerc d’Oxford, qui deviendra évêque au pays de Galles, est un vrai génie du latin, sa prose est très agréable et c’est un conteur extraordinaire, que ce soit pour narrer la conception d’Arthur ou l’histoire du roi Lear, qu’il invente, et que, plus tard, reprendra Shakespeare. Il donne à la geste arthurienne une dimension politique puisque cet homme, qui est probablement d’origine bretonne armoricaine, une fois arrivé avec son père et les conquérants normands au pays de Galles, entre en syntonie avec les Bretons de l’île, les Celtes autochtones.
« Le mythe d’Arthur émerge dès les années 600, quand un poète compare à Arthur un guerrier mort au cours d’une bataille »
Martin Aurell
Leur langue ne lui pose aucun problème : un de ses contemporains, Giraud de Barri, dit qu’en haute mer, lorsqu’ils se rencontrent, les pêcheurs gallois et les pêcheurs armoricains se comprennent parfaitement. Geoffroi admire les Bretons et constate que les Normands ne cessent de les dénigrer. Il veut leur rétorquer que les Bretons sont un peuple épris de liberté qui ne supporte pas d’être conquis par d’autres, qu’ils sont, comme les grands peuples d’Occident, issus des Troyens, et que Brutus, le fondateur supposé de la (Grande-) Bretagne, aurait préféré, avec son peuple, plutôt qu’une vie douillette sous la domination des Achéens, partir à l’aventure jusqu’à découvrir cette île à l’ouest de l’Europe.
Kulhwch et Olwen, le premier texte du recueil, traduit du gallois, nous renvoie à l’univers celtique originel.
Il s’agit du premier récit un peu cohérent et développé qui évoque le mythe d’Arthur, un mythe qui émerge dès les années 600, quand un poète compare à Arthur un guerrier mort au cours d’une bataille. À partir de là, on trouve plusieurs poèmes bardiques qui l’évoquent, qui sont des « mythes », c’est-à-dire des poèmes offerts aux dieux pour s’attirer des grâces.
On a des échos du mythe avant Kulhwch et Olwen mais ce texte, qui est constitué de plusieurs strates, contient des éléments qui prouvent que nous avons affaire à une histoire très ancienne : par exemple, quand il est fait allusion aux friches qui reprennent du terrain, ce qui se rapporte aux grandes crises démographiques du VIe siècle, ou encore par les mentions précises de rituels celtiques archaïques : le chef qui n’arrivait plus à faire des dons empruntait, distribuait, puis se faisait décapiter.
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Ce qui est frappant, dans le mythe d’Arthur, c’est qu’il demeure fondé sur très peu de choses concrètes : on ne sait toujours pas quel héros a pu l’inspirer. Quant au récit de propagande de Monmouth, il est totalement fantaisiste, au contraire de La Chanson de Roland, par exemple.
C’est vrai. Pour nous, l’Histoire est la recherche d’une certaine vérité, mais au temps de Geoffroi de Monmouth, c’est l’exemplarité qui primait. « L’Histoire, maîtresse de vie », déclarait Cicéron, alors Monmouth propose aux Gallois l’exemple de rois ayant fait l’unité de leur peuple et qui se sont montrés héroïques au combat. Il prétend avoir trouvé par hasard un manuscrit gallois relatant l’histoire des premiers rois de Bretagne, mais ça ne tient pas la route ! Il a en réalité fait œuvre de création littéraire et rassemblé des vieux mythes.
Il n’empêche que son Histoire des rois de Bretagne est le livre d’histoire du Moyen Âge dont on a retrouvé le plus de manuscrits, beaucoup plus que pour La Chanson de Roland ! À partir du XIIe siècle, période où l’écrit se répand, l’aristocratie se montre plus sensible à ces romans de chevalerie qu’à la chanson de geste, parce qu’ils étaient plus attirants, plus subtils, proposaient des personnages plus nuancés, doués d’une psychologie plus développée.
Aujourd’hui, la légende arthurienne passe pour appartenir à la culture anglaise. Pourtant, quand on vous lit, on s’aperçoit bien que si les sources sont celtiques, la légende arthurienne recouvre surtout la première littérature française.
C’est juste, et les premiers écrits français, au sens propre, ont d’ailleurs été rédigés en Angleterre. Les Normands qui avaient conquis l’île se distinguaient des paysans locaux en écrivant en français, la langue du colonisateur. Si la première poétesse française n’avait pas vécu à la cour d’Angleterre, on ne la connaîtrait pas sous le nom de Marie « de France », c’eût été une précision inutile ! On est dans un monde où la langue française est très importante, mais ensuite, à la cour de Troyes, Chrétien récupère ces récits de jongleurs pour rendre françaises des thématiques bretonnes venues de l’autre côté de la Manche. Le français est donc vite devenu la langue qui a véhiculé la légende arthurienne. Il y a aussi eu des traductions en allemand, mais le français est resté prédominant, surtout grâce au génie de Chrétien et de ses successeurs.
« Le français est vite devenu la langue qui a véhiculé la légende arthurienne »
Martin Aurell
En arrachant la légende arthurienne à sa prétention historique pour en faire le cadre d’aventures individuelles, Chrétien de Troyes ne fait-il pas franchir à la littérature un cap beaucoup plus décisif que ce que l’on peut estimer aujourd’hui ?
C’est vrai que Chrétien a innové. Il est profond, il sait décrire la psychologie des personnages par des monologues, il présente des cas de conscience et offre des descriptions précises de l’amour. Une autre de ses inventions géniales, c’est ce qu’on appelle « l’entrelacement » : on suit plusieurs actions en même temps et au moment de suspens maximum, on repasse à l’histoire parallèle, ce qui fait qu’on reste toujours pris par le récit. C’est ce procédé sophistiqué qui est systématiquement utilisé dans les séries contemporaines.
Justement, ce régime narratif médiéval, réticulaire, proliférant, ne connaît-il pas son grand retour avec le succès des séries ?
Il a une actualité certaine. On retrouve également aujourd’hui cette passion de la discussion autour de chaque épisode. Au Moyen Âge, à la fin du récit du soir, on restait en haleine, curieux de savoir ce qui serait raconté le lendemain, et les gens discutaient alors de ces histoires qui se prolongeaient parfois dans des méandres interminables.
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Le goût pour le fantastique représente une autre reviviscence médiévale : Chrétien pratiquait une sorte de « réalisme magique », puisque si ses personnages étaient bien enracinés dans le quotidien d’un noble de son époque, on devine, derrière ses effets de réel, des héros antiques, des fées ou des dieux réincarnés dans ces personnages contemporains. Cela se sent même dans l’onomastique puisque Guenièvre signifie : « la fée blanche ».
Vous avez montré dans votre livre La Légende du roi Arthur (Perrin, 2007) que l’Église n’avait jamais censuré cette littérature, bien qu’elle puisât à des sources païennes.
Non, l’Église, comme toujours et depuis ses origines, n’a pas cherché à acculturer, c’est-à-dire à imposer une culture déterminée. En tant qu’institution « universelle » (ce que signifie « catholique »), elle a préféré « inculturer », s’introduire au sein de chaque nouvelle culture en la respectant. Ainsi, quand les prêtres sont arrivés dans des pays celtiques et qu’ils ont pris connaissance d’un certain nombre de mythes, comme celui du retour d’Arthur, lequel était lié aux cycles de la nature et à la reverdie, ils s’en sont servi pour véhiculer leurs messages. Chrétien de Troyes lui-même, qui était chanoine, présente le Graal comme un vase portant l’hostie, quoi que cet objet charrie aussi certains éléments du chaudron magique celtique.
« Chrétien de Troyes lui-même, qui était chanoine, présente le Graal comme un vase portant l’hostie, quoi que cet objet charrie aussi certains éléments du chaudron magique celtique »
Martin Aurell
Quel est votre roman préféré parmi cette sélection ?
J’aime beaucoup Yvain, de Chrétien, parce qu’il y a une grande cohérence et l’histoire est très belle. Elle porte un thème essentiel pour l’aristocratie : quand le chevalier, qui aime le nomadisme et les aventures militaires, se marie et que la conjugalité devient difficile pour lui parce qu’il demeure fasciné par l’aventure. Sa femme lui donne la permission de partir mais comme il ne respecte pas le délai de retour, le couple est brisé et le chevalier sombre dans la folie. Après de nombreuses péripéties, le livre s’achève par la réconciliation du couple.
J’aime aussi beaucoup Le Conte du Graal, également de Chrétien, qui oppose dans ce livre la prodigalité d’Alexandre le Grand à la charité chrétienne de son mécène, Philippe, comte de Flandre, qui finira ses jours au siège d’Acre, en Terre Sainte, en 1190. Il y a aussi une belle progression dans ce roman qui est malheureusement resté inachevé, sans doute parce que Chrétien est mort. Mais en restant inachevé, ce roman entraînera des continuations à profusion.
Dans l’inachèvement de ce livre s’engouffreront ensuite plusieurs générations d’écrivains pour définir le Graal…
C’est quelque chose d’extrêmement touchant. Cela fait partie aussi de la tradition orale, ces discussions sans fin sur le même thème et ces relais de narration. Au Moyen Âge, le public participait à la confection des contes, les auditeurs apostrophaient les jongleurs, proposaient des solutions, improvisaient à leur tour, car c’était un signe de distinction pour ces nobles qui n’étaient absolument pas des brutes épaisses. J’ai d’ailleurs écrit un livre pour le démontrer ! Ce sont donc des œuvres qui se faisaient en équipe et qui comptent un nombre infini de variantes.
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Le Français contemporain a une image de cette littérature davantage inspirée de sa version anglaise, plus tardive, fondée sur le roman de Thomas Malory.
Oui, à l’époque de la première imprimerie, Malory a eu l’idée géniale de faire une synthèse cohérente assez ramassée de toute l’histoire, même s’il y a un millier de pages, et cette nouvelle base sera ensuite utilisée par les auteurs des siècles suivants. C’est vrai que les Anglais ont eu une relation très complexe avec la légende arthurienne. Encore au XIXe siècle, ils se définissaient avant tout comme des Anglo-Saxons ayant conquis les îles bretonnes et méprisaient les Celtes, qu’ils persécutaient en Irlande. Pour la dynastie des Hanovre, le roi-héros, ce n’était pas Arthur, mais Alexandre le Grand. Ils étaient aussi fascinés par Bède le vénérable, qui était anglo-saxon et méprisait les Celtes… Et puis les deux guerres mondiales ont opéré un renversement, renvoyant la barbarie non pas du côté des Celtes, mais du côté des Germains.
Dans son célèbre discours de 1940, Churchill, alors qu’il appartient, lui, à l’aristocratie anglo-normande, récupère la figure d’Arthur et les chevaliers de la Table Ronde. Cette fascination pour l’univers celtique s’accentue alors en Angleterre durant les années 50, coïncidant avec la reviviscence galloise et l’indépendance de l’Irlande. Cette fascination pour le monde celtique n’existait pas auparavant, chez les Britanniques, à part peut-être chez les peintres préraphaélites, mais il s’agissait d’artistes en rupture, un peu bohèmes.
« La légende arthurienne finit très mal, avec une lutte parricide et l’effondrement de tout un monde, mais c’est malgré tout, à l’origine, une littérature de résistance face à l’envahisseur »
Martin Aurell
On a l’impression que la littérature arthurienne est justement une littérature de perdants qui compensent leur défaite politique par le mythe.
Je suis tout à fait d’accord. C’est bien vu, dans mon milieu d’historiens, de dire que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire : en l’occurrence, ce n’est pas le cas ! C’est vrai que la civilisation celtique a été anéantie, persécutée, alors que les Celtes avaient d’abord été les maîtres de l’Occident grâce à la maîtrise du fer qu’ils avaient introduite en Europe. La légende arthurienne finit très mal, avec une lutte parricide et l’effondrement de tout un monde, mais c’est malgré tout, à l’origine, une littérature de résistance face à l’envahisseur.
J.R.R. Tolkien, au XXe siècle, fait un peu le contraire des Français, qui avaient christianisé des légendes celtiques, puisque lui ranime un légendaire purement païen, quoi qu’il lui fasse illustrer une morale chrétienne.
Disons qu’il reprend des valeurs profondément enracinées dans cette littérature, qui sont des valeurs chrétiennes et qu’il les met en valeur dans un monde où il n’y a pas d’allusion au christianisme. La puissance du péché, la fascination que le mal peut exercer, l’hybris : tout cela est très ancien et très chrétien. Il faut savoir aussi que Tolkien, fasciné par ses origines germaniques, était plus spécialiste de ce monde que du monde celtique. On est chez les ennemis des Celtes ! Mais son fils a trouvé un très beau poème que Tolkien aurait écrit sur Arthur et la mer.
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Le mythe du roi caché qui reviendra un jour redonner la gloire à son peuple est un mythe très commun.
Qu’est-ce qui distingue Arthur des autres « rois dormants » ? Ce qui caractérise Arthur, c’est sa proximité avec l’ours. « Arth » signifie « ours » en gallois, et certains pensent que le retour d’Arthur fait référence au retour de l’ours au printemps après son hibernation. En outre, les derniers ours bruns de Grande-Bretagne se sont réfugiés dans le pays de Galles, comme les Celtes, dans les monts Cambriens.
Assistons-nous actuellement à un regain d’intérêt pour cette période et cette littérature ?
Oui, il suffit de voir en France ce que fait Alexandre Astier avec Kaamelott, mais il y a eu aussi de nombreux films inspirés par la légende arthurienne depuis le début des années 2000. Il y en a eu un récemment encore, réalisé par Guy Ritchie, et puis aussi une série assez particulière qui présentait un Merlin noir. On assiste sans cesse à des réfections du mythe, savantes ou populaires, mais c’est normal puisqu’il s’agit d’une matière très malléable, qui s’adapte aux idéologies à la mode. Pour parler comme Chrétien de Troyes, la « conjointure » consiste à adapter des thèmes très anciens aux problématiques actuelles.

Quarto/Gallimard, 1 080 p., 34 €





