Pelléas et Mélisande (1902) est un cas unique dans l’histoire de l’opéra. Trois siècles après la naissance du « recitar cantando » (inventé avec l’opéra pour éviter l’ennui du récitatif), Debussy ramène le chant au plus proche de la déclamation. Le drame de Maeterlinck n’a rien d’un livret traditionnel : sa prose dépouillée est surtout faite d’allusions et de non-dits. Une brume épaisse enveloppe la plus ordinaire des histoires, le triangle amoureux : un mari jaloux de la complicité qui s’installe entre son frère et sa femme. La tragédie sera inéluctable, quoiqu’à peine esquissée. […]
« Tiens, maman, regarde, c’est bizarre, non ? De placer les couverts comme ça, la fourchette à droite et le couteau à gauche… C’est pas l’inverse, en général ? », demanda la jeune fille en faisant le tour de la table, gracieuse comme un faon mais curieuse comme une pie.
– Anna, s’il te plaît ! lui répondit sa mère en la foudroyant du regard. Ça ne se fait pas, quand on est invité, de commenter ce genre de choses ! À quinze ans, tu devrais le savoir tout de même, ce n’est pas la première fois que je te le répète !
– Allons, Charlotte, laissez-la donc s’exprimer ! pouffa E., qui venait d’entrer dans la salle à manger. La vérité sort de la bouche des enfants, nous en avons une preuve supplémentaire. D’ailleurs, vous n’ignorez pas que notre chère Chantal, quoique née Trompier-Gravier, a toujours eu, en ce qui concerne les arts de la table, des manières disons… peu conventionnelles.
– Pourquoi ça, peu conventionnelles ?
Comme dans les vaudevilles ou les feuilletons télévisés, Chantal était arrivée à l’improviste derrière lui, et avait saisi suffisamment de bribes de la conversation pour en deviner la tonalité générale. […]
Tout ceci ne tient aucun compte de la diversité, ni de la minorité trop longtemps opprimée des gauchers, ni des droitiers qui ont décidé qu'ils ne voulaient plus l'être
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On trouve, dans plusieurs régions de France, des terres de castanide. Des sols granitiques, acides, pentus, dur à travailler. Des sols froids dans des climats froids et rugueux. Des régions pauvres, loin des plaines de froment et de bonnes céréales. Dans ces régions, en Bretagne, Corse, Limousin, Ardèche, le châtaignier seul pousse. Un arbre dur à la peine, qui offre son bois pour la construction des maisons et des meubles et ses châtaignes, pour la nourriture des hommes et des cochons. Bienvenue en terre de castanide. Au XXe siècle, le châtaignier a failli disparaître, devenu inutile tant pour son bois que pour sa farine, dont la population a fini par se lasser. Puis, redécouvert, apprécié de nouveau, il a sauvé sa tête et poursuivi son histoire. […]
Dans les campagnes, on ramasse les châtaignes et, dans les villes, on les grille au coin des rues quand retentit de nouveau ce cri de « Chaud les marrons ! »
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Galgano naît dans une famille de la noblesse de Sienne, en 1148. Dès qu’il tient vaguement sur ses guiboles, son père lui donne toute l’éducation que le pognon peut offrir : maniement de l’épée, équitation, latin et arts de la table. Ces plaisirs terrestres conviennent parfaitement au jeune Galgano. Adolescent, il partage son temps entre hacher consciencieusement ses ennemis et scandaliser allègrement la bonne société. Bref, c’est un très gros toquard, mais pas un mauvais bougre.
Un jour, il part en tournée sur ses terres pour vérifier que tout le monde gratte assez bien ses terres et qu’aucun malfrat ne prend trop la confiance. Sur la route de Montesiepi, un petit bled du coin, il est pris d’une vision extatique. Comme Galgano est chevalier de son état, Dieu sort l’artillerie lourde : saint Michel Archange, Prince des Archanges, Archange du Premier Rayon, Défenseur de la Foi, Prince de tous les anges du Bien, chef des forces du ciel, de la milice céleste, champion du Bien. Pour le jeune Galgano, c’est le choc : un envoyé céleste beaucoup trop fort en baston lui parle. Michel l’invite à se rendre dans une chapelle abandonnée située sur les hauteurs du village. Sur place, une nouvelle vision lui est révélée : Jésus et Marie sont assis autour d’une table ronde, entourés de douze apôtres. Ok, reçu mon capitaine, on arrête les frasques.[…]
Sa vie est à Dieu, ceux qui ne sont pas contents vont se faire voir chez les Maures
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Fugue latine Continent’italia, Samuel Brussell, Stock, 272 p., 19,90€ Notre complice Samuel Brussell nous offre un beau livre sur l’Italie où cet esprit mercuriel de l’Europe, toujours en partance, carnet à la main, œil alerte, mémoire bouillonnante, sourire malicieux, compile des dérives sur le corps aimé de la sœur latine, laquelle, à force qu’on y […]
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On s’est récemment félicité de l’élection de l’écrivain d’origine péruvienne Mario Vargas Llosa, lauréat du prix Nobel en 2010, au dix-huitième siège de l’Académie française. Au vu de son élection dite de maréchal par un vote quasi-unanime, il semble bien que soit passé inaperçu, parmi les sages, le fait que le candidat n’ait jamais écrit en français.
Les sièges se comblent difficilement compte tenu du faible taux de grands écrivains, dit-on. Quelle merveilleuse occasion pour adopter une politique de « diversification », comme on les connaît en Union européenne ! Ces derniers jours, on parlait donc dans les médias de littérature mondiale, de cosmopolitisme, d’un esprit d’ouverture ou encore d’une ouverture internationale, pour renchérir. Pour une institution qui avait longtemps dédaigné Corneille et carrément barré la route à Molière pour cause de chichis ridicules, on aurait pensé les quarante immortels plus exigeants, conformément à la tradition et à l’histoire de la maison.
Il n’a jamais rendu l’hommage suprême à notre langue, qu’il se vante d’adorer, en y trempant sa plume comme l’ont fait d’autres académiciens nés à l’étranger
Il est vrai : l’œuvre magistrale de Vargas Llosa est nourrie d’une tradition française et est éprise de nos idées de liberté, d’humanisme et d’universalisme. L’écrivain a longtemps vécu à Paris, s’y est réfugié et y a appris la langue française. Ses opinions politiques marquées à droite n’étaient pas, non plus, pour déplaire au conservatisme de l’Académie et on peut également dire qu’il a contribué à la diffusion d’une certaine philosophie française. Toutefois – et c’est l’essentiel –, il n’a jamais contribué au génie des lettresfrançaises. Il n’a jamais rendu l’hommage suprême à notre langue, qu’il se vante d’adorer, en y trempant sa plume comme l’ont fait d’autres académiciens nés à l’étranger : citons les exemples actuels d’Andreï Makine, François Cheng, Maurizio Serra et Michael Edwards qui se sont donné cette peine et qui se sont chargés de cet honneur. [...]
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Tricky, le Mozart du trip hop britannique, avait sorti l’an dernier un disque exquis : Fall to pieces, que le confinement planétaire ne lui permit pas de défendre sur scène. En compensation, il prit la direction d’un projet collectif où se prolonger, fantomatique, derrière des invités solitaires tel que Joe Talbot des Idles, le regretté Lee Scrach Perry ou la mythique Marta qui avait déjà sublimé son dernier album. De celui-ci, on retrouve l’esthétique d’épure et d’élégance extrêmes, avec des morceaux qui ne dépassent jamais trois minutes, hormis le dernier. Sombre, suave et expérimental, le disque est varié et d’une qualité variable. Mais les sommets sont systématiquement atteints avec ses collaborations féminines, notamment le magique « Under » avec la Danoise Oh Land. Tricky excelle à distiller ces mélopées envoûtantes dans une orchestration minimale comme un essor fragile parmi de scintillants lambeaux. De l’audace, de la maîtrise, des tentatives plus ou moins heureuses, et puis d’imparables moments de grâce. Romaric Sangars
La contrebasse dans tous ses états
Le souffle des cordes, Renaud Garcia-Fons, E-motive Records, 15 €
Un énième album atypique pour Renaud Garcia-Fons, l’un des plus grands contrebassistes du monde. Henri Texier, autre pointure de cet instrument, déclare lui-même, au sujet du Souffle des cordes : « L’écriture de cet album est bouleversante, la musique éblouissante. Phrasé impeccable, interprétation sans hystérie et parfaitement placée ». Vingt ans que Renaud Garcia-Fons envisage la contrebasse comme un instrument soliste capable de s’exprimer dans un langage varié, élargi par ses propres recherches – tantôt, ici, comme un oud ou une guitare flamenco – et susceptible, par conséquent, d’échapper au seul rôle rythmique où on la cantonne la plupart du temps. Le disque reflète aussi un désir d’aller plus avant dans la composition et l’improvisation à partir de la rencontre entre instruments à cordes classiques et d’autres, issus de différentes traditions de par le monde. Si vous appréciez ce nouvel opus, ce peut être l’occasion de redécouvrir également les plus beaux joyaux d’une brillante discographie comme Silk Moon, ou La Vie devant soi [...]. Alexandra Do Nascimento
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Nouvelle poule aux œufs d’or pour les plateformes de diffusion, la science-fiction s’offre une seconde jeunesse. Après le succès de The Expanse, c’est la mythique saga Fondation qui passe entre les mains des « créatifs » sous la houlette bienveillante d’Apple TV, bien décidée à profiter elle aussi du butin. Intrigues à rallonge, univers complexes : si l’opéra spatial peine encore à rencontrer le succès au cinéma, le format télévisé, plus explicatif, semble lui aller comme un gant. Et tant pis si, au passage, il faut le retaper aux couleurs vulgaires du wokisme ambiant, du soft power américano-progressiste et autres fadaises LGBT-compatibles. D’ailleurs, la science-fiction n’est-elle pas fondamentalement transhumaniste ? C’est en tout cas la question qu’on peut se poser à voir cette adaptation – fabuleusement ratée – du grand chef-d’œuvre utopiste d’Isaac Asimov, pape de la science fiction darwiniste et technolâtre. Tout en réduisant les problématiques soulevées par le roman à de simples marqueurs générationnels, la série se vautre dans une complaisance « inclusiviste » qui fait peine à voir : dans le futur imaginé par les scénaristes d’Apple, tout le monde est noir – sauf les méchants blancs qui gouvernent l’Empire… Vous vous demandez si Asimov, athée convaincu et scientiste auto-proclamé, est soluble à ce point dans la culture woke ?
Oui. Asimov est un transhumaniste
À l’inverse du gourou gnostique Philip K. Dick ou de l’écolo-fasciste Franck Herbert, Isaac Asimov était un solide optimiste. Ce biologiste de formation a construit tout le succès de son œuvre sur une foi sincère dans le progrès et les capacités illimitées de l’homme à s’adapter à son milieu. Si son histoire du futur n’est pas exempte de machinations florentines, elle met en scène des univers presque utopiques où l’homme s’est libéré de toute contrainte grâce à l’intelligence artificielle et la robotique. Discernant dès les années 50 la perspective fabuleuse qu’offrait l’informatique, Asimov alla jusqu’à envisager « l’obsolescence possible de l’humanité ». En techno-darwiniste conséquent, l’écrivain n’avait aucun mal à imaginer un futur dans lequel les vieilles antiennes de l’humanité biologique, de sa faculté de procréation à son goût pour l’adversité, seraient mises au rancart. L’univers de Fondation peut se voir comme une ruche à l’échelle galactique dans laquelle les êtres humains ne sont que des variables d’ajustement. D’où la fameuse « psychohistoire » que défend le héros du roman, une science de la prospective adossée à des modèles mathématiques qui permettrait tout simplement de prédire l’avenir sur des milliers d’années. Réduire l’homme à un paquet de chiffres pour en tirer ensuite une grande substance romanesque et scientifique, tel était bien le projet de l’âge d’or de la SF américaine, souvent avocate optimiste du progrès. [...]
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