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Corinne Royer : hurlements en faveur de la terre !

Dans une langue tour à tour sobre et lyrique, Corinne Royer construit un récit à la fois introspectif et haletant où alternent les déboires de Jacques Bonhomme au moment de sa cavale et les souvenirs qui remontent comme des bulles à la surface de sa mémoire. « Les bêtes sont le Christ ! » Les mots que Jacques Bonhomme hurle à la face des fonctionnaires vétilleux, hissé sur son vieux Ferguson, tournant autour d’eux comme une mouche avec des étrons, sont ceux d’un amoureux désespéré. Un amoureux de la terre, de ses bêtes, un homme qui a sué pour nourrir de ses mains, du labeur de ses muscles, ces grosses vaches de contrôleurs qui lui ont apeuré le troupeau, un an plus tôt, sous prétexte de vérifier que les veaux nés de ses vaches étaient bien ses veaux, lui faisant perdre au passage cinq bovins effrayés dans la rivière. Et les voici qui reviennent pas même honteux – presque ! – pour achever leur œuvre : achever leur homme, un paysan qui n’a fait que son travail, à qui l’on arrachera tout, sauf sa dignité.

L’extermination de la paysannerie

« Puis le tracteur s’est éloigné, il s’est dirigé tout droit vers la rivière. Tout le monde a cru qu’il allait s’y jeter. Jacques l’a sûrement imaginée, lui aussi, cette fin tragique ». La scène est saisissante, crucifiante, mais ce n’est pas encore la fin. Jacques Bonhomme ne mourra pas ainsi, de sa propre main. Il faudra qu’il périsse de la main de l’État, de ses fonctionnaires, pour que tout soit accompli. Cela paraît exagéré, trop largement pathétique ? C’est pourtant la vérité vraie et insoutenable : qu’un agriculteur ou paysan se suicide chaque jour dans notre jadis beau pays de France. [...]

Memoria : une merveille

Apichatpong Weerasethakul s’est imposé en quelques films comme le maître de l’invisible. Ses films tournés en Thaïlande avaient le don de capter des forces occultes et des magnétismes étranges, à la lisière du fantastique et du documentaire éthéré. Avec ce premier métrage tourné hors de son pays natal – avec le gouvernement duquel il s’est brouillé pour avoir bravé la censure – il continue dans son sillage et livre peut-être son œuvre la plus aboutie – et la plus austère. Ici, il s’attache aux pas d’une Américaine qui rend visite à sa sœur malade à Bogota (Tilda Swinton, impénétrable). […]

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On est fait pour s’entendre : torrent d’insouciance
On est fait pour s’entendre, c’est la rencontre d’Antoine, quinquagénaire touché par des problèmes d’audition, et de sa voisine d’en-dessous, Claire, une veuve qui élève sa petite fille murée dans un silence total depuis la mort de son père. Entre le mutisme de la fille de Claire et la quasi-surdité d’Antoine, la magie opère. [...]
Amants : luxueux téléfilm

D’abord actrice chez Claude Sautet ou Maurice Pialat, Nicole Garcia en a conservé une solide croyance dans les vertus du réalisme. Voilà neuf films que la réalisatrice tente d’imposer sa vision, entre naturalisme et académisme policé, sans parvenir vraiment à convaincre. Avec Amants, elle s’essaye au thriller intimiste, sans aucune autre prétention que de plonger dans la psyché trouble d’un triangle amoureux. […]

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Frank Carter and the Rattlesnakes : une autre version du punk

Pour ce quatrième album, Sticky, on ne change pas une équipe qui gagne, même si, comme le confie Dean Richardson, le processus d’enregistrement ne fut pas tout à fait le même. En effet, alors qu’ils avaient à peine fini leur cycle de tournée pour le précédent album, End of Suffering, les serpents à sonnette furent, comme le reste de la planète, stoppés net par un pangolin. « On tourne tellement que d’habitude, on enregistre nos albums très rapidement. On a généralement trois semaines entre la tournée britannique et la tournée américaine, et c’est le temps imparti pour faire le disque. Mais là, on a eu quasiment deux ans. Ce fut totalement différent. J’ai produit le disque, de façon organique, avec des démos, en huit ou neuf sessions différentes. On s’est enfermés pour composer et enregistrer dans une cabane, puis on est allés dans un petit studio du Nord-Est de Londres, avant de poursuivre dans un grand studio pour les batteries. On a donc eu une approche différente, un peu patchwork, en construisant petit à petit, au lieu de tout faire d’un coup », explique-t-il. […]

Si la pandémie a pu modifier le processus créatif du groupe, on retrouve le même humour

Tre piani : la messe est finie

En 2021, Nanni Moretti ne présente plus d’intérêt qu’en tant que cas d’école. L’irrévérence névrosée et contestataire qui faisait plus ou moins le charme de ses premiers films s’est depuis longtemps diluée, succès aidant, jusqu’à tourner en son contraire, le mauvais lait d’un contentement conformiste et bouffi. C’est particulièrement visible dans Tre Piani, premier scénario non-original signé par il maestro, d’après un roman israélien de Eshkol Nevo.

Quittant sa zone de confort depuis longtemps sinistrée (Habemus Papam et Mia Madre rivalisaient de hideur sénile), Moretti se réfugie dans le tout venant de la « sitdram » avec trois histoires imbriquées se développant sans relâche sur fond d’immeuble bourgeois où chaque étage abrite un mal à la mode. Charge mentale, emprise du patriarcat, #metoo avec soupçons de pédophilie se passent les plats, remplis jusqu’à ras bord, dans une farandole de rebondissements qui sembleraient moins forcés sur la longueur d’une série. Parti pour tourner son Julieta (le probable chef-d’œuvre d’Almodovar), Moretti se retrouve à la tête d’Une famille (pas très) formidable. [...]

Michel Bernard : « L’histoire dépasse toujours la fiction »

Pourquoi vous être intéressé au rapport entre Rodin et le maire de Calais ?

Rodin a créé l’œuvre mais celui qui l’a fait accepter est le maire de Calais, son commanditaire. Ce qui est très étonnant, c’est que cette œuvre, qui a révolutionné la sculpture mondiale, qui a un caractère inédit, surprenant, soit le fruit d’une commande publique d’une ville française. Cela renverse complètement les clichés d’une petite bourgeoisie étriquée, repliée sur l’académisme. C’est précisément de là qu’on l’attendait le moins que surgit l’impulsion politique qui permettra à un sculpteur encore peu connu de produire le chef-d’œuvre qui le fera immédiatement reconnaître comme un très grand sculpteur, voire un génie. Parce qu’en vérité, on ne sait pas d’où sort cette œuvre. Quelles en sont les influences, on a du mal à le dire. Elle ne se rattache à aucune tradition, aucune école de l’époque. C’est un geste isolé, dont on ne soupçonne pas la source. L’œuvre est bouleversante : six hommes face à la mort. Le roman est une enquête que j’ai menée pour tâcher de comprendre ce qui rend cette œuvre si étonnante et bouleversante. En me documentant, j’ai très vite vu apparaître le maire de Calais.

Comment en est-il arrivé à faire cette proposition à Rodin ?

Il a eu l’idée de commander une sculpture en hommage aux bourgeois de Calais, ces héros du début de la Guerre de Cent ans. Il a alors demandé à un sculpteur calaisien qui il pourrait solliciter pour accomplir cette œuvre. Celui-ci lui a indiqué un sculpteur parisien peu connu mais plein de talent, dont il subodorait qu’il allait percer. Aussitôt, le maire de Calais se rend à Paris pour rencontrer Rodin dans son atelier. Comme mû par l’intuition. Dans le livre, j’avance le fait que le nom Rodin lui plaisait : c’est un nom solide qui inspire la confiance. Alors, il le rencontre et il est tout de suite subjugué. Par le personnage et par le lieu : le dépôt des marbres à Paris. Un atelier de sculpteur est un endroit étonnant. En l’occurrence, c’est un grand hangar qui est tout à la fois entrepôt et atelier. Il m’est arrivé de visiter le dépôt des sculptures de la ville de Paris. Une sorte de halle ferroviaire emplie de centaines de sculptures, notamment les maquettes de concours. C’est une ambiance tout à fait étonnante. Au sens propre, surréaliste. Vous vous trouvez au milieu de soldats, d’écrivains, de quantité de femmes nues, d’allégories, d’animaux. Omer Dewavrin, le maire de Calais, s’est d’un coup trouvé parmi un tel monde. Ce bon bourgeois de Calais a dû être ébahi. [...]

Littérature pour salles obscures

Le cinéma comme la télévision ont régulièrement eu recours au patrimoine littéraire français, et ce dès le début de leur histoire. « Le cinéma est en posture de dette vis-à-vis de la littérature. Dès le début du cinéma, il fallait bien trouver des histoires et c’était le cinéma narratif qui dominait le marché. Les cinéastes pillaient donc la littérature mondiale pour trouver les sujets de leurs films, même si les films étaient très courts. On piochait chez Hugo et Zola. Le premier Germinal de Capellani est un très grand chef-d’œuvre. C’est d’ailleurs la plus belle adaptation et c’est un muet », raconte Françis Vanoye, agrégé de lettres, professeur émérite d’études cinématographiques à l’Université de Paris X Nanterre et auteur de L’Adaptation littéraire au cinéma (Armand Colin, 2019). Si 80 % des films étaient des adaptations, les productions se sont peu à peu émancipées pour osciller selon les années entre 30 % et 50 % aujourd’hui. « Avec l’arrivée du cinéma parlant et son succès, le métier de scénariste est devenu plus important et le recours aux scénarios originaux s’est développé, même si les adaptations littéraires se sont poursuivies » poursuit-il.

On peut même dater de la fin des années cinquante et de la Nouvelle Vague une première rupture stylistique : « Truffaut, Godard, Chabrol et les autres ont commencé par affirmer que les adaptations c’était du vieux cinéma, mais en réalité, ils ont très vite eu eux-mêmes recours aux adaptations mais irrespectueuses, au sens où ils ne faisaient pas des illustrations fidèles du récit. Ils le modernisaient, le transposaient d’une époque à l’autre, adaptaient le récit tout en admirant l’œuvre originale ». Si on se rappelle l’excellent Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), de son plus académique Hussard sur le toit (1995) ou de la Reine Margot baroque de Patrice Chéreau (1994), le film en costume français se signale quand même par sa rareté.

L'art se nourrit de ce qu'il brûle. Le cinéma est par nature la transfiguration d'une réalité ou d'un livre. Sinon à quoi bon ?

Xavier Giannoli

La garantie des grands noms

« Adapter un classique, c’est réaliser un film « patrimoine » et un film « en costume », deux critères qui ont eu pendant longtemps mauvaise presse dans le cinéma français alors que ce genre, produit par des Américains ou des Anglais, était bien mieux accepté », affirme la scénariste franco-américaine Natalie Carter qui compte déjà à son actif une adaptation de Balzac, de Mauriac, et dont on attend un Emma Bovary début 2022. « Alexandre Dumas nécessite des moyens. Le cinéma américain n’hésite pas à mettre le budget, et il faut avouer que le film de cape et d’épée français n’a pas brillé. Les Américains en sont plus familiers. Les acteurs, formés à l’équitation à l’escrime, sont plus convaincants. Jean Marais ne fait pas le poids à côté », ajoute Francis Vanoye. [...]

L’Incorrect

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