Skip to content
Éditorial culture de janvier : Résolutions

– Ne plus traiter mon voisin de « puceau inculte » parce qu’il récrimine contre le volume sonore auquel je hausse les morceaux de Poni Hoax à minuit pour faire face à la baisse de tension hivernale. 

– Cesser de prendre de haut les artistes auto-proclamés d’avant-garde au prétexte que toutes leurs boutades ont déjà été accomplies pour de rire il y a un siècle et qu’ils n’ont même pas l’audace de se tuer. 

– Apprendre à m’extasier avec Augustin Trapenard devant toute banalité à la mode, surtout si cette mode est aussi récente qu’éphémère et cette banalité bien conne, ce qui constituerait une assurance de passer l’essentiel de mon temps dans un état de béatitude induit par une somme effarante de micro-orgasmes tels que doivent en vivre à répétition les êtres en accord avec la vulgarité de leur époque. 

Ne plus me moquer d’Édouard Louis, ne plus le traiter de « Tintin prognathe »

– M’intéresser à la littérature de la francophonie. …

Les critiques littéraires de décembre

Superbe et glaçant

Plexiglas mon amour, Éric Chauvier, Allia, 150 p., 10€

On connaît la maxime de Chesterton, le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais celui qui a tout perdu sauf la raison. C’est en ce sens que la femme du narrateur de Plexiglas mon amour semble devenir folle. Elle ne détruit pas le mobilier sans raison, ne pousse aucun cri, ne commet pas d’excentricité. Mais tout est calcul pour elle, depuis que l’épidémie s’est déclenchée. Jusqu’aux mots qu’elle prononce à l’égard de son mari qu’elle jette peu à peu hors du domicile puis chez les fous (mais on finit par ne plus savoir qui est le fou de l’autre), tout en lui répétant que c’est pour son bien et celui des enfants, « (mon amour) ». Et Kevin, cet ami d’enfance que retrouve le narrateur par hasard, mué en survivaliste intempérant, est-il autre chose qu’un fou qui s’applique à bannir de lui-même toute forme d’humour, de second degré, se préparant à affronter le pire et voulant l’embarquer avec lui dans la marginalisation extrême ? Quand la pandémie soudain arrive, le monde entier semble vaciller et perdre ses repères, laissant grand ouverte la porte à la folie qui prend l’aspect de la raison la plus rationnelle. Le narrateur est-il finalement le vrai fou, lui qui ne souhaite qu’une chose, reprendre sa vie d’avant, dans son doux foyer, avec une femme qui l’aime et ses enfants qui regardent « Les Ch’tis à Miami » ? Avec la férocité lucide d’un Houellebecq, dans une langue épurée, factuelle et précise qui rappelle celle de Baudouin de Bodinat, Éric Chauvier nous offre une fable contemporaine d’une ironie glaçante, si juste dans son exagération. Lecture obligatoire pour tous.  Matthieu Falcone

Bribes avec perles

Jouer Dantzig sur un match de football, carnets intimes 1909-1942, Pierre Drieu la Rochelle, Gallimard, 256 p., 19€

Les Cahiers de la NRF publient des inédits de Drieu qui sentent un peu le fond de tiroir puisqu’il s’agit du contenu de plusieurs carnets ayant survécu à l’incendie du garde-meuble de l’écrivain, dont plusieurs litanies de noms propres. Du lycéen en voyage linguistique en Angleterre observant les préraphaélites au directeur de la NRF occupée tentant de rassembler des troupes en passant par des notes sur la préparation de certains romans ou les obsessions géopolitiques de l’auteur, ces bribes rescapées environnent toute la destinée de l’écrivain. Livre pour passionnés, ceux-ci n’en recevront que de rares lueurs sur l’énigme Drieu : son acharnement d’observateur esthète de la peinture comme clinique de lui-même, quelques plans de roman, sa remarquable précocité. Restent, surtout, une brillante préface de Julien Hervier et un certain nombre de perles, soit légères : « Si j’étais femme, je n’aimerais pas beaucoup coucher avec un radical-socialiste » ; soit violentes, comme ce mystérieux haïku : « J’ai bu avec les marins / il faut que tout soit détruit / ils ont raison. » Romaric Sangars[...]

Les critiques musicales de décembre

Langoureux voyage

If words were flowers, Curtis Harding, Anti/Epitaph, 15,99€

On entre dans le dernier album de Curtis Harding comme on descend les escaliers d’un club de jazz enfumé. Les premières notes de cuivres nous rappellent les Sketches of spain de Miles Davis. Souvenirs sévillans, parfums andalous. En descendant les marches, le reflet du miroir révèle notre tenue pour la nuit : complet-croisé aux couleurs sombres, Fedora en feutre pourpré, boots fraîchement cirées et délicat foulard aux teintes explosives. Comme ce disque, nos manières sont excellentes et nos pensées licencieuses. On pense souvent à la série The Deuce dont il aurait pu signer sans mal la bande-originale. L’élégance des orchestrations avec ses violons, ses saxophones et ses trompettes distingués, l’influence du gospel avec les chœurs langoureux rendent l’écoute de ce disque parfaitement plaisante et le voyage particulièrement réussi. Emmanuel Domont


Rebelles sans un pli

Crawler, Idles, Partisan Records, 12,99€

Malheureusement pour nous, si Margaret Thatcher a enfanté des Sex Pistols et du Clash, Boris Johnson aura fait naître Idles. Avec les groupes comme Shame, Murder Capital ou Idles, donc, une nouvelle scène post-punk nous fatigue les oreilles. Encore, s’il n’y avait que la musique, nous serions sauvés. Hélas, ils parlent. Ces rebelles s’inquiètent pour le monde. Comprenez : ils vont au marché-bio en lendemain de cuite, votent contre le Brexit et manquent autant d’à propos en matière politique que de mélodies dans leurs chansons. Évidemment, l’immense majorité de la presse est élogieuse à leur sujet. On se demande bien pourquoi. L’autre fois, lors d’une interview dans Gonzaï, ils espéraient que « la normalité des choses revienne » et que « le bon moment était venu pour être plus tolérant et plus conscient de l’environnement » : avec de tels marginaux, le pouvoir peut trembler. On entend ici et là qu’ils sont surtout bons lors des concerts : qu’ils nous épargnent donc leurs albums. ED [...]

Henri de Toulouse-Lautrec : la fureur de peindre

Il était si petit qu’son nez était à vingt centimètres de la table. Moi y m’faisait rire ! Pour moi c’était un gosse à Poulbot qu’avait d’la barbe ». Aux yeux de Louise Weber, alias La Goulue, la célèbre créatrice du cancan, Henri de Toulouse-Lautrec reste avant tout un joyeux compagnon de beuverie. Il est aussi celui qui a immortalisé son image par le biais d’affiches, de dessins et de peintures débordant de vitalité, toujours présents dans les mémoires. Mais ce qu’ignorait peut-être la danseuse du Moulin-Rouge, c’est que son « petit ami » descendait en droite ligne de Raymond V, comte de Toulouse, duc de Narbonne et marquis de Provence au XIe siècle, et de Constance de France, fille du roi Louis VI le Gros.


Henri est issu d’une branche cadette, et discrète, de l’illustre lignée, celle des Toulouse-Lautrec-Monfa. C’est le 24 novembre 1864 que voit le jour le fils aîné du comte Alphonse et de son épouse et cousine germaine, Adèle Tapié de Céleyran. Lorsque ses parents se séparent, l’enfant est d’abord élevé par ses grands-parents au château du Bosc, dans l’Aveyron. À l’âge de 8 ans, sa mère l’emmène à Paris. Henri couvre déjà ses cahiers de classe de croquis et de caricatures. Hélas, il est de santé fragile. Sans doute souffre-t-il d’une affection héréditaire qui fragilise son ossification. Coup sur coup, il se brise les deux fémurs, passe de longs mois de convalescence à Barèges et à Nice, durant lesquels il s’adonne plus que jamais à sa passion du dessin. À 15 ans, il ne mesure qu’un mètre cinquante-deux. Il ne grandira plus, malgré les traitements barbares qu’il a endurés, à grand renfort de poids de plomb accrochés aux pieds ou de décharges électriques. Avec son torse large planté sur des jambes rachitiques, ses lèvres lippues, son zézaiement et son énorme nez, Toulouse-Lautrec est affligé d’un physique qui ne passe pas inaperçu. Mais plutôt que d’en désespérer, il saura en jouer dans les salons mondains, mais aussi en se faisant photographier nu sur la plage de Trouville, déguisé en enfant de chœur hirsute, ou paré d’un boa en plumes ! [...]

Cartons magiques
Éva Jospin travaille le carton, matière rêche, pauvre, brune et souple. Elle le découpe, le perce, l’effiloche, l’entasse, le superpose, le creuse et en tire des forêts très précises, des lianes convaincantes et des Palmyre en réduction, un désert syrien avec un palais nabatéen ou une ruine romaine qu’on jurerait sortie d’un tableau d’Hubert Robert. L’hôtel de Guénégaud, ses boiseries et ses décors XVIIe et XVIIIe voient surgir au milieu des salons des caprices, des cénotaphes, d’immenses maquettes imaginaires, et même un arc antique, la Galleria, tout un univers architectural en réduction et en trompe-l’œil, pierres et végétaux factices résonnant avec les arts décoratifs baroques d’il y a trois siècles, et même au-delà : ce goût de la ruine et des architectures éphémères est aussi romantique que renaissant, cet amour pour le décor est antique. [...]
Sélectron : les grands romans de 2021

10 – PLEXIGLAS MON AMOUR d’Éric Chauvier

On connaît la maxime de Chesterton, le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais celui qui a tout perdu sauf la raison. C’est en ce sens que la femme du narrateur de Plexiglas mon amour semble devenir folle. Avec la férocité lucide d’un Houellebecq, dans une langue épurée, factuelle et précise qui rappelle celle de Baudouin de Bodinat, Eric Chauvier nous offre une fable contemporaine d’une ironie glaçante, si juste dans son exagération. Lecture obligatoire pour tous.

Allia, 150 p., 10 €

9 – MA VIE EXTRAORDINAIRE de Benoît Duteurtre

Ayant passé l’an dernier le cap de la soixantaine, Benoît Duteurtre fait ses comptes et se souvient dans un beau roman qui complète son cycle autobiographique. Il réfléchit notamment sur les hauts et les bas de sa carrière d’homme de lettres, sur son image incertaine dans les médias, sur son goût en littérature pour une certaine « ligne claire », mêlé de répugnance pour les modes et l’intellectualisme ; plus généralement, il médite sans amertume sur ce qu’il croit être, avec le recul, un insuccès relatif, en dépit de fortunes occasionnelles, une difficulté à être pris au sérieux, mais c’est aussi ce défaut qui lui attache des admirateurs nombreux, fidèles et complices que réjouiront ce livre exquis.

Gallimard, 322 p., 20 €

8 – LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin

Dans cette satire au carré, le jeune écrivain fait s’affronter anciens et nouveaux antiracistes, génération « potes » et génération « woke », en un drame brillant, angoissant et caustique, qui lui valut le prix de Flore. Quatre cents pages de satire pour mettre à nue la dictature du tweet, pour prendre le temps d’en désamorcer l’effet toxique par un éclat de rire salvateur ; quatre-cent pages pour découvrir non des silhouettes à adorer ou abattre, mais des personnages ambigus, faibles ou nobles, irritants ou touchants, qu’aucune grille idéologique ne saurait résumer, voilà qui prouve la pertinence du roman en 2021, ce vaccin toujours efficace contre les nouveaux variants de la bêtise idéologique et de la putride jouissance des meutes. [...]

The Card Counter : film-testament
Le premier plan du film résume l’ambition à la fois formelle et narrative de Schrader : un gros plan sur un tapis vert, tellement rapproché qu’on pourrait le prendre pour un jardin vu du ciel. On l’a compris, tout dans The Card Counter sera une question de distance, de « prise de vue ». Le Mal est-il encore du Mal si l’on regarde de près, si on l’expérimente de l’intérieur ? [...]
Tromperie : Desplechin en mode mineur

Après son sublime Roubaix, une lumière, Arnaud Desplechin revient à ses premières amours, un cinéma plus littéraire où le verbe et l’image s’enchevêtrent pour mieux révéler les chemins sinueux du sentiment, les atermoiements du couple, les flammes et les douches froides de la passion. Si le cinéaste français ouvre son film dans les loges du mythique théâtre des Bouffes du Nord avec Léa Seydoux face caméra comme pour mieux nous préparer à la théâtralité de ce qui va suivre, c’est pourtant bien de l’autre côté de la Manche que Desplechin plante son décor. Nous nous retrouvons à Londres en 1987, dans l’appartement de Philip, un célèbre écrivain américain temporairement exilé sur l’île perfide. Sa maîtresse vient régulièrement le retrouver dans son bureau, refuge des deux amants. Ils y font l’amour, se disputent, se retrouvent et parlent des heures durant ; des femmes qui jalonnent sa vie, de sexe, d’antisémitisme, de littérature, et de fidélité à soi-même…

Un ratage plein de fulgurances

En adaptant Philip Roth, notre plus grand cinéaste français contemporain ose une audacieuse réflexion sur la relation de l’artiste et de sa muse dans un monde moderne qui renifle partout de la masculinité toxique, dans l’intimité de notre plumard comme dans la galanterie élémentaire d’une ouverture de portière. Desplechin n’est pas dupe, et va même jusqu’à s’en moquer dans un vrai-faux procès de l’auteur accusé de misogynie par une cohorte de femmes. Philip les écoute, collecte leurs doutes, leurs rages et leurs joies pour nourrir son œuvre. Seul problème, les obsessions et le narcissisme de Philip Roth ne se révèlent guère passionnants. Si quelques répliques font mouches : « Tu es l’Albert Schweitzer de la baise multiculturelle », les échanges des amants peinent à s’émanciper de leur intimité qui tourne vite en rond. [...]

L’Incorrect

Retrouvez le magazine de ce mois ci en format

numérique ou papier selon votre préférence.

Retrouvez les numéros précédents

Pin It on Pinterest