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L’ESSENCE DE L’HUMOUR
Le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes vient de publier un rapport analysant le taux de sexisme et d’accoutumance au sexisme dans l’humour français. C’est qu’on ne déconne pas au Nouveau Tribunal de l’Inquisition. Les femmes peuvent être voilées dans les quartiers islamisés et partout ailleurs ; encouragées, devant les facs, à se prostituer avec des « Sugar Daddies » pour payer leurs études ; humiliées en permanence sur le réseau virtuel par la pornographie de masse ; bientôt esclavagisées ici et là pour porter les enfants des classes supérieures ; mais l’urgence est de traquer la mauvaise blague, sait-on jamais, ça pourrait relancer un holocauste. C’est en effet assez drôle que le gouvernement s’imagine qu’une telle politique, financée à grands renforts de subsides publics, ait une quelconque pertinence. En humour comme en littérature, je me tiens pour ma part à la position d’Oscar Wilde : il n’y a pas de blagues sexistes ou antisexistes, il n’y a que des blagues drôles et d’autres qui ne le sont pas. Surtout, cette appréhension du problème, ce flicage des consciences à faire passer la Stasi pour une amicale de concierges, est fondée sur une ignorance totale de ce qu’est l’humour, cette chose qui nous distingue des animaux et des féministes. En effet, si l’humour a des vertus sociales (et existentielles profondes), ce n’est pas par le prisme d’une conformité bienveillante au groupe, mais, comme l’exprimait l’humoriste Walter dans un récent entretien avec nous, par celui d’une « transgression bénigne ». J’irais même jusqu’à prétendre que l’humour ressortit à une pulsion destructrice. L’humour tient au fait de casser un code ou une hypocrisie nécessaire – mais sous l’angle de la représentation ; de démasquer une tare sans qu’il y ait de pilori ; de dénoncer un groupe en l’absolvant. Réussir un trait d’esprit, c’est tirer à blanc mais toucher la cible. Si Pierre Jourde, qui nous a accordé un long entretien ce mois-ci, est si excellent satiriste, s’il est capable de se montrer si drôle, c’est peut-être parce qu’il pratique la boxe et que comme tout esprit noble, il aime à se faire des ennemis. On rit parce qu’on accepte que le réel cogne et pour déjouer l’angoisse qui en résulte. Sinon, on évite la confrontation directe, on ne s’étonne pas des différences, on les nie (et on condamne ceux qui les désignent en imaginant que cela les fera disparaître). On n’exorcise pas les ratages de la relation véritable, on expulse le déviant en renforçant l’unité artificielle de la secte. On se martèle le torse en bramant que nous appartenons aux justes, au camp du siècle, à celui de Sofia Aram. On ne rit pas de l’autre et de soi, on jubile de sa petite élection socio-culturelle et on jouit de piétiner, et on jouit d’autant mieux qu’on s’autorise de la morale. On ricane. Parce que les médiocres et les peine-à-jouir qui, pour oser un trait d’humour, ont besoin d’un Ausweis de La République en marche, ne rient pas ; ils ricanent. Ils ne tournent pas en dérision les conditions de la catastrophe, ils prennent très au sérieux leur contre-monde en toc. Ils moquent ceux qui ne goûtent pas au goulag. Ils ne rient pas, ils ricanent, comme Satan et les comiques de France Inter.
Alain Bashung au salon des refusés
À l’initiative de sa veuve, Chloé Mons, et dix ans après la sortie du dernier album original, Bashung nous est revenu d’entre les morts avec un disque pour le moins difficile à cerner. On a lu, çà et là, les réticences initiales du label, puis celles de l’arrangeuse Édith Fambuena, avant que finalement tous ne se lancent dans l’étrange aventure. Laquelle exactement ? Celle consistant à exhumer, orchestrer et publier des morceaux écartés lors des sessions préparatoires de Bleu Pétrole – des maquettes vocales et des premiers jets que l’on pose pour voir s’il sera nécessaire d’aller plus avant, laissant, de fait, quelques candidats sur le carreau – certaines chansons recalées ayant même été entre-temps reprises à leurs comptes par leurs auteurs.
L’ALPHABET DES ASTRES de Jean-Paul Marcheschi
Ami de longue date de l’écrivain Renaud Camus, Jean-Paul Marcheschi, peintre et sculpteur d’origine corse, expose en cette rentrée à Toulouse. Son œuvre, parmi les plus passionnantes de notre époque, fait l’objet d’un incompréhensible snobisme de la part des grandes institutions et des gens « en place ». Incompréhensible ? « Il est pourtant un domaine où les amateurs en très grand nombre peuvent espérer satisfaire sans courir à leur ruine des fantasmes de possession, c’est celui de l’art le plus contemporain. On trouve à toutes les époques, pour trois sous, des œuvres de très jeunes artistes. Or, choisir parmi elles, avant qu’aucun discours critique constitué ne les ait soutenues ni seulement désignées à l’attention, c’est échapper par définition au stéréotype qui menace toute relation de type muséographique avec l’art: l’admiration n’est pas requise d’autorité, la beauté n’est pas officiellement établie avant le regard qui la reconnaît et le jugement personnel qui la consacre ». Ces phrases sont extraites d’Esthétique de la solitude que Renaud Camus dédiait, dans les années 80, à l’ami Flatters – Jean-Paul Marcheschi, ainsi surnommé par l’écrivain qui le connut rue Flatters, à Paris.
[RECENSION] Les collabos américains de Vichy
Charles Zorgbibe revient avec son talent habituel sur une période douloureuse de notre histoire. Mais il le fait sous un angle original : la collaboration américaine à Vichy. Ce récit, parsemé de dialogues authentiques, est indispensable pour saisir le mépris de Roosevelt pour la France. Tandis que les Anglais prennent le parti du général de Gaulle, Washington fait le pari de la diplomatie humanitaire avec Pétain et Weygand. L’amiral Leahy, ambassadeur à Vichy et ami proche de Roosevelt, ainsi que son complice Robert Murphy, délégué du président en Afrique du Nord, échangent un soutien logistique avec le régime et la promesse que la France n’entre pas davantage dans la collaboration avec le Reich hitlérien.
Rue Salazar
Salazar est un nom qui a fait couler beaucoup d’encre. Né il y a juste 130 ans, il aurait pu n’être qu’un universitaire modeste, enseignant l’économie et la finance. Mais c’était un homme de son temps. Un temps où les idées n’étaient pas seulement des mots mais où elles s’incarnaient… pour le meilleur ou pour le pire. Salazar, une doctrine, une politique Dans l’imaginaire moderne ce nom est associé à ceux de Franco et de Mussolini mais pour comprendre la pensée de ce dictateur portugais il faut dépasser ces rapprochements hâtifs. Le Portugal, lorsque Salazar est appelé au pouvoir, connaît l’une de ses pires crises, tant économique que politique. Le nouveau dictateur veut refonder les institutions et l’État dont la pérennité est compromise. En seulement un an il réussira son pari, équilibrera le budget et stabilisera la monnaie.
Les travelos, c’était mieux avant
L’élection de Bilal Hassani pour représenter la France au prochain concours de l’Eurovision (du 14 au 18 mai prochain à Tel Aviv) a exaspéré Patrick Eudeline. On en viendrait, d’après le furieux rock critic, à regretter Conchita Wurst, laquelle n’était déjà qu’un pâle reflet d’un certain flamboiement queer. Quand la fausse subversion est devenue le vrai consensus macronien, voilà pourquoi Bilal Hassani est un signe des temps. J’ai de la tendresse, bien sûr, pour l’Eurovision. Pour « Tom Pilibi », pour la grande Sandie Shaw, l’immense Petula, Séverine, Brotherhood of man, Frida Boccara, Gene Pitney, Bobby Solo et Cliff Richard, Abba, Serge et la grande France. Même si depuis des années, je ne la regarde guère. Rien à voir avec Bilal Hassani, l’ectoplasme élu « chance pour la France » 2019. Le morceau est indigent, le personnage niais à pleurer et son look à se vomir dessus. On le compare à Conchita Wurst, le gagnant trans autrichien de 2014. En fait, cela est injuste. Certes, notre ami(e) Conchita n’était pas Shirley Bassey et la chanson n’était pas Walk on by ou Goldfinger.
FEDERICO FELLINI ÉCRIVAIN CINÉMATOGRAPHIQUE
L’Europe de Brussel. Parce qu’il y a une autre Europe que celle des technocrates, Samuel Brussell nous présente chaque mois l’un des écrivains qui en perpétuent le génie. Il est des livres qui créent une rencontre magique : il suffit de les laisser parler, de cueillir une à une les répliques et la créature sort vivante de la glaise. Le livre de Rita Cirio sur Fellini est de ceux-là. Les 256 pages de cet album de conversations donnent toute la dimension du poète-cinéaste, du maestro romain, venu de Rimini, qui déclarait à son ami l’acteur Sordi, quand tous deux mouraient de faim et rêvaient de faire du cinéma : « Un jour, Alberto, tu verras, je serai le plus grand cinéaste au monde ». Il ne mit pas longtemps à le devenir. Fellini est une source d’inspiration pour tout amoureux de la littérature. Rita Cirio fait parler le phénoménal raconteur d’histoires sur tous les sujets. L’inamovible patron de la Démocratie-Chrétienne lui-même, Giulio Andreotti, fait une brève apparition dans ces pages : « Ne pas faire confiance est un péché, dit le grand cynique de la politique italienne, mais on y prend goût. » La sublime Anna Magnani, symbole de Rome, fixant effrontément la caméra dans le film Fellini Roma, dira elle aussi : « Je n’ai pas confiance, Federì… » Tout le cinéma de Fellini est une immense conversation, où la même histoire, inépuisable, l’histoire de la vie, est reprise et racontée, puis recréée à l’infini, comme dans Les Mille et Une Nuits. (...) À découvrir dans le dernier numéro de L’Incorrect et en ligne pour les abonnés.
Tristan Garcia : la fresque impossible
Après avoir écrit des romans, des nouvelles, de la philo, de la SF, Tristan Garcia se lance dans le péplum métaphysico-civilisationnel. Mégalo, lui ? Tristan Garcia est doté d’une qualité précieuse pour un romancier : il possède une imagination galopante, débordante même, qui semble lui rendre incroyablement facile d’inventer des histoires, des histoires de toutes sortes et de tous les genres. Lire aussi : L'éditorial de Jacques de Guillebon : Face à face De fait, il est doué dans tous les registres : récit réaliste ou sciencefiction, roman ou nouvelle, et même roman par nouvelles comme dans 7, prix du Livre-Inter en 2016. Sans compter ses travaux de philosophe (il publie justement le mois prochain chez Léo Scheer un épais recueil d’essais, Kaléidoscope). La [...] Suite dans le dernier L'Incorrect et en ligne pour les abonnés.

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