Illang et la brigade des loups : dystopie coréenne

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Le cinéma sud-coréen produit des chefs d’œuvre en série depuis plus d’une vingtaine d’années, dans des genres très divers. Songeons au film de vengeance Old Boy de Park Chan-Wook, au drame romantique d’une poésie bouleversante qu’est Locataires de Kim Ki-duk, à la fresque historique Ivres de femmes et de peinture de Im Kwon-taek, ou bien encore à Mother et Memories of Murder de Bong Joon-ho, deux thrillers de haut vol.

 

La production cinématographique du pays du matin calme n’est pas surestimée, mais bien estimée à sa juste valeur. Moins époustouflant que les films cités ci-avant, la dystopie Illang et les brigades des loups de Kim Jee-won vaut néanmoins le coup d’œil. Adapté de l’anime japonais Jin-Roh, la brigade des loups de Hiroyuki Okiura, et non d’un manwa, Illang est un film de science-fiction esthétiquement jouissif. Connu pour sa virtuosité caméra en main depuis Le Bon, la Brute et le Cinglé, Kim Jee-won fait de nouveau parler sa maestria dans les scènes d’action comme dans ses plans sur une Séoul post-apocalyptique, ou les fugaces passages animés (voir par exemple l’adaptation réussie du Petit Chaperon Rouge au goût extrême-oriental). Les couleurs sont somptueuses, de même que les décors.

 

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Parfois surchargée de pathos, et soulignant lourdement les scènes romantiques, la bande-originale réussit toutefois à garder le spectateur en éveil, voire à l’emporter. C’est une caractéristique des cinémas sud-coréens et japonais : l’émotion est parfois sur-jouée. On adhère … ou pas. Mais quand la sublime Han Hyo-joo – genre de poupée de porcelaine aux longs cheveux raides noirs de jais – se charge du premier rôle féminin, il est difficile d’y résister.

Le défaut d’Illang est bien de ne pas savoir choisir entre le pur film d’action futuriste doté d’un message politique nationaliste coréen et la romance. Probablement destiné à un jeune public local, friand de soaps et d’histoires d’amour impossibles, Illang échoue donc à remplir son cahier des charges initial par son trop plein de scènes annexes et dispensables. Le programme était pourtant extrêmement alléchant : une brigade de flics d’élites aux dégaines proches de Space Marines de Warhammer 40.000 ou de Stormtroopers croisés à des CRS sous hormones armés de boucliers de légionnaires romains chargés de faire régner l’ordre dans une Corée en voie de réunification, menacée par ses voisins russes, chinois, japonais et américains.

 

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De quoi donner un no-brainer efficace au potentiel culte, conformément au film d’animation de 1999. Malheureusement, Kim Jee-won préfère souvent insister sur le duel amoureux entre un membre de la brigade d’élite (Im Joong-Kyeong) chargé d’assurer l’ordre pour que la réunification de la Corée se passe sans trop de heurts et une jeune femme (Lee Yoon-hee incarnée par l’actrice Han Hyo-joo susmentionnée), sœur d’une terroriste de la « Secte » qui a commis un attentat suicide en essayant d’éliminer des membres de la fameuse Unité Spéciale.

Le discours géopolitique d’introduction du film était pourtant fécond, montrant une Corée devenue terrain de jeu de puissances supérieures, empêchée de se réunifier. On sent d’ailleurs que Kim Jee-won distille un message crypté faisant référence au Hangeul (Mouvement d’indépendance coréenne) des années 1910 et à l’armée de libération de Corée qui avait mené une terrible guérilla contre l’Empire du Japon. Une lutte qui aboutira finalement le 15 août 1948, jour férié en Corée du Sud et en Corée du Nord. Illang s’inscrit donc partiellement dans le sillage des Jeux olympiques de Pyeongchang, moment de rapprochement entre les deux parties de la péninsule, séparées par un mur physique et psychologique de 250 kilomètres de long et de 4 kilomètres de large à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

Soumis au Parti Juche, les 25 millions d’âmes errantes du Nord, qui bénéficieront prochainement des enseignements de Yann Moix, sont tenus à l’écart de la prospérité de leurs frères du Sud passés du tiers-monde au premier monde en quelques décennies. Si les Coréens veulent se retrouver, ils savent bien que les différences énormes qui se sont creusées entre eux rendront caduques toutes les tentatives et les bonnes volontés. Un fatalisme qui se retrouve dans le discours de Kim Jee-won, ethno-nationaliste résigné.

Qu’on soit au Nord ou au Sud de la péninsule extrême-orientale, un héros national fait l’unanimité, de son nom Yi Sun-sin, champion de la dynastie Choson qui, de 1392 à 1910, date de l’invasion nippone, régna sur la Corée unifiée de la période Joseon. Amiral du XVIème siècle connu pour avoir remporté la bataille de No-Ryang qui mit un terme à la guerre Imjin, Yi Sun-sin est un motif de fierté pour un peuple humilié par le Japon, occupé durant trente cinq longues années au début du siècle dernier. Illang se situe dans cette lignée : raviver la flamme du pays de la dynastie Joseon. Bien que Kim Jee-won manque un peu sa cible, l’ensemble n’est pas dépourvu de qualités. À voir pour se faire une idée de l’état d’esprit présent des Coréens, peuple soumis de toute éternité aux caprices de ses immenses cousins…

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grobin@lincorrect.org

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