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« L’Accident de Piano » et « Reflet dans un diamant mort » : plaidoyer pour la fin du cinéma autophage
Tout le monde ou presque se souvient de la citation apocryphe d’André Bazin qui ouvre Le Mépris : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs » - phrase qu’on doit en vérité au critique Michel Mourlet, mais Jean-Luc Godard n’était certainement pas à une approximation près… Une belle définition qui met sur un même plan regard, monde et désir, soit la Sainte Trinité par laquelle devrait s’opérer le geste cinématographique. On pourrait dire que sans une bonne histoire, ces trois éléments se contrecarrent l’un l’autre, voire s’annulent. Car si le cinéma s’inscrit bien dans le « romanesque » au sens large, c’est parce  que la fiction permet précisément de suspendre le jugement moral, comme le disait Kundera, afin de permettre les conditions d’émergence de sa formidable universalité. Un cinéma qui ne croit plus en ses fictions serait donc un cinéma déjà-mort, autophage, entièrement tourné vers lui-même, un cinéma du pur fétiche. [...]
« Les Amants astronautes » : les duellistes
Un jeune gay à moitié espagnol retrouve en Argentine un ami d’enfance qui lui propose de simuler avec lui un couple homo afin de susciter de la jalousie chez son ex pour la reconquérir. Dixième long-métrage de Marco Berger (quatre seulement ont été distribués en France, dont le dernier, le splendide Colocataire, malheureusement en plein COVID), Les Amants astronautes sera probablement l’occasion d’un malentendu puisque le film semble ressortir du genre comédie romantique. S’il présente les invariants du cinéma de Berger – le huis clos dans une maison de vacances, les sexualités divergentes de deux possibles amants – un élément nouveau perturbe ce qui semblait une recette établie, la parole qui se déploie avec une agressivité inédite jusqu’à la logorrhée. Il n’est pas question ici de séduction mais pratiquement d’annexion, et les deux personnages principaux – l’hétéro qui attaque et l’homo qui se défend – sont pris dans un combat où ne pourra triompher qu’un et un seul. La redondance des obscénités – assez clairement inspirée des premiers Almodóvar – apparaît d’autant plus gênante que Berger resserre rapidement l’intrigue sur le prétendu couple. [...]
« L’Aventura » : cacaphonie
Tenante d’un micro-cinéma bébête, Sophie Letourneur avait vu l’horizon s’élargir avec Voyages en Italie, splendide et audacieux premier volet d’une trilogie sur le couple. L’Aventura marque la fin de l’embellie puisque le film est un échec global. Cette fois-ci, Jean-Phi et Sophie sont en Sardaigne avec les enfants, une ado chieuse et l’adorable Raoul, 3 ans, filmé comme un petit animal imprévisible. [...]
« L’Accident de piano » de Quentin Dupieux : junkfood
On avait dit qu’on arrêtait mais on a craqué comme devant un MacDo filmique suintant la mauvaise graisse. On a vu L’Accident de piano, le nouveau Quentin Dupieux (et on aurait dû prendre la salade César). Une youtubeuse insensible à la douleur qui fait des vidéos où elle se mutile – un monstre – est convaincue par son assistant personnel – un minable – de donner sa première interview à une journaliste qui la fait chanter – une salope – parce qu’elle connaît un sale truc sur l’influenceuse. Le tout se terminera dans du gore France Bleu près de chez nous. [...]
BD : Chabouté, un vérité du bitume
Alexandre est gardien de nuit dans un parking. Alexandre dessine des animaux sauvages. Alexandre attend avec impatience de partir en vacances en Alaska. Chabouté, maître du noir et blanc, champion de l’expressionnisme du quotidien, dessine le parking d’Alexandre. Il en tire une poésie du béton et de la guérite qui enchante, surtout après son magnifique Musée (2023) qui nous promenait dans les architectures grandioses du musée d’Orsay. Mais voilà qu’Alexandre est bloqué en France, le voyagiste a fait faillite. Alexandre part quand même : il s’installe dans un hôtel en face de chez lui et décide de parcourir sa ville, qu’il connaît à peine, comme si c’était une forêt vierge, un volcan islandais, une ruine orientale : un pays inconnu qui n’attend que son crayon et son carnet de croquis. [...]
Opéra : Tosca, un manque enfin comblé ?
Bien que Tosca figure parmi les opéras les plus joués au monde, sa discographie récente – en dehors de quelques lives remarquables – souffrait d’un manque criant : depuis au moins trente ans, aucune intégrale ne pouvait rivaliser avec les références du passé. Une lacune enfin comblée… ou presque. Deutsche Grammophon réunit une distribution de premier ordre, par les qualités individuelles et par l’équilibre de l’ensemble. Eleonora Buratto incarne une Tosca juvénile et sensible, ni matronne ni vampire ; son chant, techniquement admirable, séduit par la pureté du phrasé et la finesse des nuances, toujours à l’écart d’emportements véristes. Ludovic Tézier, s’il a peut-être dépassé son zénith vocal – et malgré quelques effets un brin appuyés – reste somptueux : un Scarpia sadique et manipulateur, que le baryton sculpte mot à mot avec un sens du sous-texte rarement entendu. [...]
Sorties musique : critiques du meilleur et du pire

TOUCHÉ PAR LA GRÂCE

HERS, Matt Maltese, Tonight Matthew, 14 €

Comme la grâce est rare. D’autant qu’elle s’échappe sans cesse. Pour lui, Matt Maltese, elle perdure. Il faut dire qu’il ne s’est pas aventuré en des territoires inconnus : il continue son œuvre, comme en son cloître. Ses courts albums ont de vastes perspectives. On sent le musicien minutieux, tendance autiste (il faut l’être toujours un peu). On pourrait penser à un Randy Newman ayant la délicatesse d’un Chet Baker. Sur la pochette, des jambes de filles. Dans ses chansons, elles ne sont jamais bien loin, les filles. À la fois dans sa tête – et souvent trop loin, parties. Ces chimères sont des mélodies qui trainent sous la pluie. Je n’ai pas envie d’en parler autrement. Qui s’intéresse aux titres des chansons ? Je laisse courir les phrases, un casque sur mes oreilles. Il faudrait divorcer chaque semaine pour écrire de si belles choses.…

Kiyoshi Kurosawa : l’enfer subjectif
À la fin des années 90, le cinéma asiatique devient brusquement à la mode en France, en partie grâce à la démocratisation des DVD qui permettent au plus grand nombre de découvrir des cinéphilies jusque-là réservées à des élites pointilleuses. Le cinéma fantastique japonais, porté également par la mode des mangas, commence à s’exporter dans le sillage du film Ring (Hideo Nakata, 1998) qui remporte un succès mondial, porté par une réputation de film « le plus terrifiant depuis Shining » Et il est vrai que l’horreur japonaise, qui porte en elle les traces d’une culture profondément animiste, insulaire et surtout une croyance enracinée aux fantômes (aujourd’hui encore, une grande majorité de Japonais affirment avoir vécu des expériences paranormales) allait considérablement modifier les canons de l’horreur cinématographique, jusque-là dominée par le canon anglo-saxon. Avec Ring, cette fascinante histoire de vidéo virale et maudite, de spectre féminin capable d’ubiquité et dont la seule vue suffit à provoquer une crise cardiaque, les spectateurs occidentaux se prennent une claque – pourtant le film n’est jamais que la continuation de toute une tradition cinématographique qui existe depuis le cinéma muet : le kaidan eiga (film de fantômes). Si Hideo Nakata se révèle par la suite un honnête faiseur (parfois très inspiré, voire son crépusculaire Dark Water, sorte de tragédie surnaturelle sur les familles monoparentales), le succès de Ring révèle un homme de l’ombre : Kiyoshi Kurosawa. Ce scénariste non crédité au générique du film inspire à Nakata ses éléments les plus terrifiants. Kiyoshi Kurosawa, comme beaucoup de réalisateurs japonais, a fait ses armes dans le V-cinéma (cinéma à petit budget réservé au marché de la vidéo, souvent imaginatif et racoleur) et plus particulièrement dans le pinku (film érotique). Pour contextualiser, il faut rappeler que le pinku (ou « roman-porno ») n’a que peu à voir avec le cinéma érotique occidental et a toujours été un terrain d’expérimentation pour des cinéastes énervés et en quête de reconnaissance, de Koji Wakamatsu à Seijun Suzuki. [...]

L’Incorrect

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