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« Daddio » : crescendo émotionnel
Le dispositif est d’une simplicité confondante : « Girlie », jeune et jolie programmeuse, rentre de son Oklahoma natal pour regagner son appartement new-yorkais. Le chauffeur de taxi se révèle être non seulement un véritable moulin à paroles, mais aussi un être doté d’une sensibilité rare, qui parviendra – en une heure et demie filmée quasiment en temps réel – à tirer de la jeune femme une vérité qu’elle ne soupçonnait pas sur elle-même. [...]
© Les Enfants après eux
« Leurs Enfants après eux » : à l’est de Metz
À la suite de L’Amour (patap)ouf, Leurs Enfants après eux remet le couvert avec une romance adolescente repulpée en saga sur fond d’années 90. Si l’adaptation du prix Goncourt de Nicolas Mathieu paraît aussi longue, pompeuse et hors-sol, c’est que l’argument naturaliste est soumis à un traitement grandiloquent. La recherche du mythe hollywoodien (À l’Est d’Eden) débouche hélas sur sa version française, du lourdingue à la louche. [...]
« Limonov, la ballade » : êtes-vous plus Russe que lui ?
Kirill Serebrennikov est un pur produit du cinéma russe contemporain : on peut le détester pour ses affèteries, pour son maniérisme parfois daté, pour son lyrisme exacerbé et ses emprunts au théâtre – vieux réflexe du réalisateur soviétique qui tient le cinéma pour une sorte de spectacle total, puisant autant dans l’agit-prop et le spectacle vivant que dans l’esthétique publicitaire. Exilé à Berlin pour des raisons évidentes d’incompatibilité avec le régime, on le soupçonne au premier abord d’avoir un peu tiédi, tant s’accumulent les appels du pied un peu lourdingues à l’occidentalisme bienveillant : des acteurs russes qui jouent en anglais, une narration sans risque qui se complait un peu trop dans la reconstitution appliquée des années 80. D’autant que s’il s’attaque à la vie trépidante de l’écrivain Édouard Limonov, figure du poète russe exilé, sorte de marginal punk auteur de journaux très gonzos, il le fait par le prisme de la biographie d’Emmanuel Carrère, notre rasoir entrepreneur de biographies journalistiques bien sous tous rapports. [...]
Les critiques littéraires de novembre

BOMBE EN COULISSE

JOURNAL TOME V, Richard Millet, Les Provinciales, 608 p., 32 €

Le tome V du journal de Richard Millet était sans doute le plus attendu par ses lecteurs parce qu’il couvre les années 2011 à 2019, c’est-à-dire celles de sa chute, de sa résistance et de sa clandestinité. Après les années Gallimard, rapportées dans le volume précédent, l’écrivain triomphe à nouveau comme éditeur en 2011 en décrochant le Goncourt pour L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni, avant que le milieu ait sa peau l’année suivante, en 2012, au prétexte de son prétendu éloge d’Anders Breivik, le grand commandeur des lettres se voyant banni sous la pression d’Annie Ernaux et une cohorte de plumitifs pour crime contre la morale de son temps. L’écrivain organise la riposte avec l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux puis sous l’égide de Léo Scheer qui lui donne la direction de La Revue Littéraire où une descente magistrale de Maylis de Kerangal lui vaut éviction définitive de chez Gallimard.…

© Pierre Deram par Romée de Saint Céran
Pierre Deram : baroque flamboyant
Dans le jour morne de cette rentrée littéraire médiocre et convenue, Nuits offre une superbe éclaircie. Suite de souvenirs éparpillés autour de la nuit, de l’alcool, de la perte de soi, du désir vrillant et de l’amour raté, le roman, déjà, évite le petit récit linéaire de reconstruction de soi. C’est tout le contraire, ici on plonge : un homme convoque les morceaux en désordre de sa vie à la dérive, hanté par l’attraction du vide, de sa propre perte, après l’échec d’un amour qui aurait pu le sauver. Les fragments alternent d’une ville à l’autre, de l’Afrique à l’Europe et de l’enfance à l’âge adulte, mais tous magnétisés par le mystère nocturne et ce qu’il implique : désespoir, aveux, pulsions, tendresse, misère, impasses sinistres et grâces paradoxales. En somme, tout ce qui constitue la matière littéraire brute : l’ensemble de ce qui est caché derrière les costumes repassés du jour et qui dévore les êtres de l’intérieur. Ainsi ne trouve-t-on pas, dans Nuits, le récit narcissique avançant la nuque raide dans sa blouse idéologique, mais une fresque fragmentée où défile une faune d’ivrognes mythiques, d’égarés émouvants et de filles perdues, une toile qui baigne, plutôt que dans la morale victimaire, dans la grande miséricorde des bannis dessillés. [...]
Serge Safran : profession éditeur
Commençons par retracer votre parcours… Passons sur les tentatives de jeunesse, chansons non retenues pour Sheila ou Françoise Hardy, BD, drame, premier roman, etc., et des centaines de poèmes. Ayant découvert une maison d’édition à Bordeaux dont je suis originaire, je les ai envoyés par la poste. C’était le Castor Astral, qui les a acceptés. Plusieurs recueils ont paru, avec un accueil favorable. J’ai même eu un articulet dans L’Express. Le Castor avait la particularité d’être bicéphale, une antenne à Bègles, une à Pantin ; comme je faisais l’aller-retour Bordeaux-Paris, je suis devenu leur go-between. Je me suis investi dans leur revue, Jungle, et suis devenu apporteur de textes et d’auteurs. Parallèlement, je suis entré au Magazine littéraire, époque Jean-Jacques Brochier, et à Sud-Ouest-Dimanche, époque Pierre Veilletet. [...]
LA RÉVOLUTION DE MAXIME D’ABOVILLE

Si la comparaison avec Fabrice Luchini est sans doute facile et doit peut-être gêner l’intéressé, elle n’en est pas moins tentante. Pour ces deux autodidactes passionnés, la mission est autant d’apprendre que de transmettre leur savoir à un public plus large. Par le biais des grands textes du XIXe siècle (de Michelet à Dumas, de Lamartine à Hugo), nous avançons pas à pas dans la folle densité de cinq années révolutionnaires. De la mystification républicaine de la prise de la Bastille en 1789 à la Terreur impitoyable de 1793, Maxime d’Aboville incarne avec une puissance, un lyrisme et un art dramatique majestueux cette période aussi fascinante qu’inquiétante, véritable clé de voûte de notre société moderne. Si le comédien est au service des textes, il n’oublie pas d’ajouter une profondeur singulière à ce spectacle en nous montrant, des débuts euphoriques à la rage aveugle de la fin, que l’exaltation des foules et la tyrannie idéologique ne font pas bon ménage.…

ÇA ARRIVE : UN HUIS-CLOS CAPTIVANT

Sur le papier, Ça Arrive a tout d’un projet un peu trop « de son époque ». Une mise en scène minimaliste pour un huis-clos dans un commissariat marseillais, en immersion dans la Brigade des Mœurs où se succèdent, heure après heure, les plaintes pour viol. On craint légitimement le pensum néo-féministe post-#metoo. C’est mal connaître la jeune réalisatrice Sabrina Nouchi, qui ne se reconnaît pas tellement dans cette vague de dolorisme instrumentalisé. Au contraire, grâce à une économie d’effets qui laisse la part belle au jeu des acteurs – ainsi qu’à une écriture ultra précise et rythmée – son film réfute habilement tout manichéisme. Et laisse entrevoir à quel point les policiers sont de vrais travailleurs sociaux, qui passent leur temps à démêler des situations parfois inextricables, des cas-limites ou des situations qui défient la morale. Le jury du festival du polar de Cognac ne s’y est d’ailleurs pas trompé puisqu’elle vient de remporter le grand prix cinéma.

L’Incorrect

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