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[Idées] André Gorz face à la modernité
Inconnu pour certains, marxiste invétéré pour d’autres, André Gorz n’est « pas un maitre à penser » mais bien un « auteur de combat » assure Sylvain Monnier. L’enseignant-chercheur signe un ouvrage croisant la vie éprouvée de Gorz, né Hirsch en Autriche, et la genèse d’une pensée évolutive qui syncrétise, entre autres, marxisme et existentialisme. Que l’on ne s’y méprenne pas, si Gorz « est indubitablement un penseur de gauche, il n’a rien d’un marxiste orthodoxe ni d’un socialiste de bon ton ». Reste l’omniprésence de la dialectique de l’aliénation dans le travail, que Gorz ne cherche toutefois pas à éradiquer mais à restaurer comme « autopoïèse de l’humanité », c’est-à-dire en vue de l’accomplissement libre de l’homme. Clairement anticapitaliste, sa critique du travail dépasse le matérialisme marxiste qui fait fi des dimensions culturelle et spirituelle de l’homme. [...]
Penser la justice avec Michael Sandel
Parmi les grands critiques contemporains du libéralisme, Michael Sandel occupe à n’en pas douter une place de choix. Son grand œuvre : avoir porté un coup très sévère à la neutralité libérale – cette idée au fondement de la modernité d’après laquelle il faut laisser les sujets libres et indépendants choisir leurs propres finalités, de sorte que la société doit être gouvernée par des principes de justice purement procéduraux qui ne présupposent aucune conception particulière de la vie bonne. Le juste précèderait le bien. Parmi d’autres, John Rawls déclina politiquement ce libéralisme déontologique d’inspiration kantienne dans sa Théorie de la justice (1971). [...]
[Idées] Positive réactitude

L’Amérique, terre de tous les possibles ? Ancien et futur agriculteur, le journaliste Michael Warren Davies en est l’une des plantes les plus fantasques. Anarcho-royaliste et luddite de tendance décroissante et néoféodale, puisant chez Bellarmin, de Maistre et Chesterton, MWD moque les pudeurs conservatrices et assume rêver d’une restauration de la chrétienté, réhabilitant pour cela, avec le plaisir du provocateur, la vie simple du médiéval, l’Inquisition et Savonarole, autant de moyens d’accuser toutes les horreurs modernes. « Un réactionnaire naît chaque fois qu’un Occidental reconnaît à quel point le dogme du progrès s’est ancré dans notre civilisation. »

LIRE AUSSI : In God We Trust : vers un ordre postlibéral ?

Mais plus que de politique, c’est d’éthique et d’esthétique personnelles dont il est question. Son sujet : comment être heureux ? Son constat : nous sommes de tristes prisonniers du confort. Sa solution : un « coup de pied au cul réactionnaire », car la réaction est le plus sûr chemin vers le bonheur.…

Étienne Gilson, thomiste intégral
Vous venez d’éditer le deuxième tome des Œuvres complètes d’Étienne Gilson à la Librairie Vrin. Pourquoi rééditer Gilson ? Pourquoi le lire encore aujourd’hui ?  Gilson est un auteur à mon sens incontournable pour le XXe siècle philosophique et culturel. Il fut, au témoignage de Jean-Luc Marion, « le découvreur d’un continent », « l’un des rénovateurs du thomisme », et « un penseur aussi original et puissant, auquel l’université doit beaucoup en France de sa grandeur ». « À chaque détour du travail philosophique, poursuivait Marion dans un bel hommage, nous rencontrons des monuments silencieusement indicatifs et absolument incontournables, ceux d’une pensée installée sur un sol si profond que, malgré les traits de son âge, nous savons qu’elle n’a pas fini de nous aider ». Gilson (1884-1978) fut professeur en Sorbonne, à l’École Pratique des Hautes Études, au Collège de France, membre de l’Académie française, etc. Il fut en effet l’auteur d’une œuvre considérable en histoire de la philosophie, en métaphysique, en philosophie politique, qui au fil des ans apparaissait comme dispersée et dont on peinait à établir les contours exacts. C’est la raison pour laquelle Vrin a lancé le projet des Œuvres complètes, dont le deuxième volume vient de paraître. Les deux premiers tomes (2019, 2023) reprennent pas moins de 300 articles, recensions, conférences, allocutions, opuscules de Gilson. On peut enfin lire dans un même ouvrage, une même naissante collection, tous ces matériaux. Lire aussi : Le pari de Rod Dreher [...]
Alasdair MacIntyre et l’éthique de la vertu
Alasdair MacIntyre, né en 1929, est un philosophe écossais installé aux États-Unis où il a enseigné dans plusieurs universités. Il est devenu ces dernières décennies le maître de la critique de la philosophie libérale qui guide notre monde. Après une jeunesse communiste, il se tourne vers Aristote, découvre saint Thomas d’Aquin et se convertit au catholicisme en 1983. « MacIntyre, écrit son excellent biographe français, Émile Perreau-Saussine(Alasdair MacIntyre, une biographie intellectuelle : Introduction aux critiques contemporaines du libéralisme, Presses Universitaires de France, coll. « Léviathan », 2005), place au cœur de sa réflexion ce que le libéralisme tient aux marges de la politique : l’âme, la communauté et la vérité. Une constance se dégage ainsi, sous le chaos apparent. La critique du libéralisme est à la fois la basse continue et la cause finale de son œuvre. » MacIntyre s’élève ainsi logiquement contre la totale séparation du sacré et du profane : « Si notre religion est fondamentalement sans rapport avec le politique, alors nous comprenons le politique comme un royaume en dehors du règne de Dieu. Séparer le sacré et le profane, c’est ne reconnaître l’action de Dieu que dans les limites les plus étroites ». [...]
Sohrab Ahmari, maître tisserand
Dans son livre consacré à saint Thomas d’Aquin, Chesterton fit remarquer qu’« il faut argumenter en partant des raisons de notre adversaire plutôt que des nôtres, ou ne pas argumenter du tout ». Sohrab Ahmari, que nous vous présentions dans notre numéro de juillet dernier, se plie rigoureusement à ce principe dans son dernier livre, The Unbroken Thread (2021). Il y offre une critique du relativisme moral proposé par la post-modernité libérale. Comme alternative, il invite à dévider le « fil non rompu » de la tradition. Le livre s’articule autour de douze questions que la morale postmoderne laisse en jachère, et relie chacune de ces questions à une figure dont la vie et l’œuvre répondent à ces tensions à la lumière de la morale traditionnelle. [...]
Adrian Vermeule : « Les droits doivent être ordonnés au bien commun »
En quoi le « progressisme » de gauche et l’« originalisme » de droite sont-ils deux positions juridiques intenables ? Les « conservateurs » américains ne sont que des libéraux de droite, se concentrant davantage sur la liberté économique, tandis que les « progressistes » de gauche, eux aussi libéraux, se concentrent sur la liberté sexuelle. Dans le débat juridique, l’« originalisme » de la droite et le « progressisme » de la gauche ne sont que des variantes de la théorie libérale parce qu’ils partagent une hypothèse fondamentale du positivisme juridique : toute loi est créée par la volonté humaine. Certes, les deux situent différemment la volonté légitime : pour l’originalité, c’est la volonté des rédacteurs de la Constitution, alors que pour le progressiste, c’est la volonté toujours changeante des forces du progrès. Tous deux nient toutefois l’existence d’un ordre rationnel objectif du droit, telle que la loi naturelle, existant indépendamment de la volonté humaine. Ironiquement, cette conception positiviste n’est pas du tout celle des Américains du XVIIIè siècle, qui croyaient beaucoup à un ordre rationnel objectif du droit. Ainsi les « originalistes » se réfutent-ils eux-mêmes sans le vouloir puisque la conception originelle du droit était à l’opposé de celle qu’ils défendent. [...]
Les sans-grade de mai 68
Rengorgé, criard, pontifiant, voilà plus d’un demi-siècle que le soixante-huitard assomme avec ses petits faits d’armes et sa menue sagesse. Au point de figurer en repoussoir absolu. Hélas, au détriment de la vérité historique, car, pendant des décennies, les seules voix autorisées à parler des « évènements » furent celles des Cohn-Bendit et autres Goupil, qui imposèrent leur vision très parisienne, réduisant les activistes de province au rôle de figurants, faisant oublier les grèves ouvrières, forgeant le lieu commun d’un chahut de jeunes bourgeois empressés de se déniaiser avant d’embrasser leurs belles carrières. Le sociologue Erik Neveu veut restituer aux évènements leur complexité en donnant la parole à la piétaille et aux sans-grade de mai 68. Pour cela, il mène son enquête, sollicitant auprès de soixante-dix activistes bretons, moins représentatifs que « symptomatiques », des « récits de vie ». Pourquoi la Bretagne ? Parce que dans cette région tardivement modernisée, les mutations sociales firent sentir leurs effets de manière plus brutale qu’ailleurs, ce qui en fait un excellent poste d’observation. [...]

L’Incorrect

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