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[Idées] Taguieff face au « grand remplacement » : tir précis, cible manquée

Taguieff prend au sérieux le « grand remplacement ». Il refuse toutefois de le prendre à la lettre et, le considérant comme un mythe, renvoie dos à dos tenants de l’identité pure et partisans de l’égalité parfaite, contempteurs et zélateurs de la créolisation du pays, tout ce beau monde demeurant prisonnier d’une infernale rivalité mimétique qui paralyse la réflexion. Cet essai entend établir une généalogie de ce mythe politique, et apaiser les angoisses que l’immigration et son corollaire, l’islamisme, peuvent légitimement susciter dans l’opinion. Bref, il tente de le rationaliser, et partant de contribuer à une démystification de la politique. Difficile exercice comme en témoigne cet essai hybride, très descriptif mais hélas trop peu argumenté.

Comme d’habitude, le travail de Taguieff est très documenté. Il faut néanmoins attendre le chapitre 14 intitulé « démystifier la politique », pour que soient avancés quelques arguments visant à désamorcer ce mythe. Il y apporte notamment des précisions importantes sur l’émigration africaine en s’appuyant sur les travaux du politologue néo-conservateur Bruno Tertrais. Pour atteindre son but manque sans doute à ce chapitre le renfort de statistiques ethniques, l’occasion de constater combien leur absence se retourne aujourd’hui tragiquement contre les partisans d’une approche apaisée de l’immigration (mais existeraient- elles, seraient-elles pour autant apaisantes ?) [...]

Éditorial idées de février : Pas de vérité sur la carte

La vérité n’est pas essentiellement une chose aisée, et ce d’abord dans la mesure où elle est déplaisante. Elle s’impose à nous comme un accident qui nous dévie de notre chemin, alors que nous étions en terrain connu avec pour but précis d’aller où nous désirions nous rendre. Voici donc que nous quittons la route pour dévaler hors des sentiers battus, non pas pour nous distraire et découvrir de nouveaux points de vue, mais parce que nous avons perdu notre équilibre, que notre assiette est désaxée, bref qu’on s’est paumé sans s’en être aperçu suffisamment tôt pour ne pas l’être entièrement. Il fait sombre, c’est moche, on dirait qu’il va pleuvoir, et on ne sait ni le nord ni le sud, le ciel est noir, on ne voit rien. Ajoutons à cela la nausée qui persiste bien trop longtemps après l’étourdissement qui nous a fait quitter la route sans carte, et la trouille d’être blessé au beau milieu de nulle part, on aura une idée un peu plus précise de ce qu’est être aux abords de cette vérité qui nous a précipités dans le ravin pour s’enfuir aussitôt.…

[Idées] Charles Larmore : raison américaine
Quoique son nom qui fleure bon nos côtes de l’Ouest ne l’annonce pas, Charles Larmore est l’un des grands philosophes américains de ce temps. Réputé en France depuis une fameuse querelle avec le kantien Alain Renaut en 2004 (Débat sur l’éthique. Idéalisme ou réalisme, Grasset), il est l’un des ténors d’une conception « réaliste » de la philosophie, qui nous revient de rivages ultra-marins, notamment sous l’influence d’un Charles Taylor ou d’un McIntyre. Disciple universitaire de WVO Quine et à ce titre enfant de la pensée analytique anglo-saxonne, à qui il reconnaît devoir l’un de ses principes, celui de la clarté (« la valeur de cette pratique consiste en ce qu’elle oblige chacun à expliciter les raisons de croire ce qu’il dit »), il est néanmoins familier de philosophie continentale et s’il n’est guère inspiré par la phénoménologie (« ses analyses se sont avérées si précieuses, non pas grâce à la méthode dite « phénoménologique », mais plutôt en dépit d’elle »), il demeure un grand lecteur des Français Montaigne, Bergson ou Girard. [...]
[Idées] La vie réelle des anges
Que reste-t-il des anges en 2023 ? Quelques putti joufflus dans nos églises, des décorations kitsch ou des images pour primo- communiants, quand hors du catholicisme, comme par compensation, ils envahissent les nouvelles gnoses et les délires New Age sous des noms divers, trompeurs, la confusion bénéficiant au pire. L’enquête menée par la spécialiste de l’histoire de l’Église, Anne Bernet, grand succès réédité par Artège, offre un bilan salutaire sur ces créatures invisibles mais omniprésentes, s’appuyant sur l’angélologie juive, la Bible et deux mille ans de théologie et de témoignages de mystiques pour dresser un panorama complet et cohérent. [...]
[Idées] Le genre du capital : inexactes inégalités
« Notre ouvrage invite à revisiter et à redéployer le concept bourdieusien de stratégies familiales de reproduction depuis un point de vue féministe ». Passons sur l’utilisation (d’ailleurs erratique) du « point médian » dans cet ouvrage : de bonne foi, on peut y trouver des chiffres passionnants et une question utile, voire nécessaire : comment se fait-il que, malgré toutes les méthodes compensatoires mises en place par la société occidentale, les femmes demeurent globalement, et prises isolément (ce qui est aussi une fiction sociologique), plus pauvres que les hommes ? Les deux chercheuses axent ici leur étude non d’abord sur la question des salaires, mais, comme le titre l’indique, sur la possession du capital et surtout sur sa transmission en tant que celle-ci constitue bien entendu son fondement. Entendant la « famille » (qui n’est d’ailleurs jamais vraiment définie, ni en elle-même, ni dans ses variations sociologiques, historiques et géographiques) comme institution économique, elles s’attachent à démontrer, avec un biais « féministe » tel que la phrase que nous avons citée au début mais qui n’arrive que vers la fin du livre le prouve, que partout et dans toutes les classes sociales, les femmes seraient victimes de « stratégies » misogynes ou patriarcales les dépouillant d’héritage matériel. [...]
[Idées] Nazisme et écologie : 50 nuances de vert-de-gris
Après Le Rose et le Brun, dans lequel il étudiait l’influence des homosexuels dans leur arrivée au pouvoir, le journaliste Philippe Simonnot se penche sur la pensée écologique des nazis. Et c’est un voyage effarant qu’il nous propose, au travers d’abord des théories de Haeckel, inventeur de l’écologie et nazi avant l’heure, de Schoenichen, l’« inspirateur du nazisme vert », de Darré, théoricien du lien entre du Blut und Boden, ou de Göring, maître des forêts du Reich ; au travers ensuite des pratiques (anthroposophie, biodynamie, aménagement esthétique du territoire) et de la législation nazie (protection des animaux, encadrement de la chasse, création de réserves naturelles) qui à beaucoup paraîtraient d’une surprenante avant-garde. Du nazisme, on réapprend que le productivisme industriel était limité, même en temps de guerre, par les visées idéologiques du régime, à savoir la protection de l’âme allemande. [...]
[Idées] Allons dire à Sparte
Le très érudit Michel De Jaeghere, directeur du Figaro histoire notamment, est en sus parfois très drôle : au terme de ces près de 700 pages serrées, admirablement écrites, où l’histoire entière de la Grèce antique, des Guerres médiques à la chute définitive d’Athènes, suivant à la trace Hérodote, Diodore, Plutarque et Thucydide, défile sous les yeux du lecteur captivé, on tombe sur cette annotation : « Merci à François d’Orcival pour m’avoir encouragé, en 1990, à terminer ce livre le plus rapidement possible ». Aussi lent et magnifique qu’une armée du Mède, De Jaeghere a mené à son terme, six lustres plus tard, son Enquête à lui : renouvelée, admirablement contée, l’entreprise inouïe du monde hellénique, celle de la constitution d’une « patrie », prend une dimension supplémentaire en tant qu’il cherche à en faire un écho lointain de nos péripéties contemporaines. [...]
Sir Roger Scruton : the conservateur

Conservateur, Roger Scruton le devint en France, pays qu’il aima passionnément (l’Anglais intelligent se remarque à sa francophilie) au point qu’il lui emprunta sa première épouse. Diplômé de Cambridge devenu pour un an professeur à Pau, le jeune Roger assiste indigné au tohu-bohu nihiliste de mai 68 et vire conservateur, malgré le syndicalisme de son père instituteur. De retour en sa capitale, il embrasse la carrière universitaire et devient professeur de philosophie et d’esthétique au Birbeck College, son poste qu’il quittera alors que la diabolisation et la cancel culture sévissent, dans son cas après la parution de The Meaning of Conservatism (1980). Le reste de son existence sera partagé entre les invitations dans les plus grandes universités du monde anglo-saxon, les actions clandestines de l’autre côté du rideau de fer et les chasses à courre dans sa ferme du Wiltshire. Son point d’orgue : l’anoblissement par la reine en 2016.

Lire aussi : Edmund Burke : la prudence conservatrice

Prodigieux théoricien en esthétique et en architecture, pourfendeur pénétrant de la gauche déconstructrice (L’erreur et l’orgueil. Penseurs de la gauche moderne), précurseur d’une écologie de droite (Green Philosophy : how to think seriously about the planet), c’est toutefois son œuvre programmatique, dont De l’Urgence d’être conservateur constitue le morceau le plus abouti, qui le fit entrer au panthéon intellectuel occidental. Dans une veine burkéenne, et quoique validant les postulats libéraux, il s’y fait l’un des grands critiques contemporains du contrat social. Plutôt que la rencontre théorique entre des individualités, celui-ci requiert, pour exister et subsister, une relation d’appartenance concrète entre ses membres, et cela pour deux raisons au moins. Primo, parce qu’une institution civile pérenne, comme la famille ou l’amitié, n’est pas finalisée en dehors d’elle-même, auquel cas elle s’effondrerait à la première défaillance : elle est sa propre fin (de fait, la théorie du contrat social signe pour lui la translation de la nation en une association d’entreprise banalisée, base nécessaire d’un pouvoir progressiste et planificateur). Deuxio, parce que la bonne tenue du contrat nécessite une relation de confiance entre contractants et l’inclusion des générations futures, deux éléments qui trouvent leur source en dehors du contrat (en l’occurrence, l’homogénéité culturelle et le réseau d’obligations parents-enfants). [...]

L’Incorrect

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