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Le pari de Rod Dreher
Si les États-Unis sont devenus le laboratoire à idées folles de l’Occident, ils n’en sont pas moins le quartier général de la résistance. Nous n’avons à l’esprit l’image d’une insupérable « marée woke » qu’à cause de nos œillères – les réseaux sociaux et l’américanisation portée par Hollywood et les multinationales. Mais la bataille fait rage, toujours ; elle n’est ni perdue, ni gagnée. Et des figures militantes et combattantes, nombreuses – et plus ou moins sympathiques – témoignent de la fécondité américaine en produisant un véritable arsenal d’arguments et contre-arguments, et en élaborant, livre après livre, une défense et illustration du conservatisme. [...]
Patrick Deneen : « Nous assistons aux prémices de la fin de l’ordre libéral »
En quoi la conception libérale de la liberté a-t-elle renversé la liberté classique ? La liberté classique était pensée comme condition de l’autonomie, obtenue par la culture des vertus et de la discipline classiques puis chrétiennes. Il ne s’agissait pas de « faire ce que l’on voulait », mais plutôt de cultiver le type de caractère qui permet aux individus de faire ce qui est juste et bon. Cela exigeait un ordre politique, social, économique et religieux qui aidait les humains à s’autodiscipliner (notamment à domestiquer leurs instincts) pour devenir autonomes. C’est pourquoi la tradition classique et chrétienne, Platon comme saint Paul, considérait que l’incapacité ou le refus de discipliner ces éléments inférieurs de notre nature faisait de la personne quelqu’un d’« asservi ». La définition moderne de la liberté, issue de la théorie puis de la pratique libérales, renverse ces définitions. La liberté est définie par Hobbes et Locke (via la fiction de l’« état de nature ») comme la possibilité de faire ce que l’on veut, de disposer de soi-même et de ses biens comme on l’entend. La liberté se définit comme l’absence de contraintes externes et internes. Parce que cette forme de liberté est destructrice, elle doit être limitée dans une certaine mesure par la loi ; mais parce que cette forme de liberté est conforme à notre nature, elle doit être célébrée et étendue dans la mesure du possible. [...]
[Idées] Les menaces de la science politisée

Dans un premier tome – Greta a tué Einstein –, Jean-Paul Oury montrait comment l’écologisme, incarné par la jeune Greta Thunberg, était une sorte de foi dans une Nature déifiée, et visant en fait à démanteler tout ce qui fonde notre civilisation. Dans ce deuxième opus – Greta a ressuscité Einstein –, l’auteur montre que les tenants de cet écologisme très peu scientifique sont allés plus loin et utilisent maintenant la science comme argument d’autorité pour faire taire les récalcitrants. Le sous-titre décrit très bien cela : « La science entre les mains d’apprentis dictateurs. » Riche, documenté, argumenté et rigoureux, cet essai est à mettre entre toutes les mains pour comprendre notre époque, et ne pas se faire manipuler. Le schéma d’action de ces « prophètes » est toujours le même : susciter la peur devant des dangers plus ou moins avérés, abuser du principe de précaution pour empêcher tout progrès scientifique et technique (on ne peut jamais garantir qu’une technologie est sans risque), s’appuyer sur des idéologues déguisés en scientifiques pour faire taire toute discussion au nom du consensus.…

In God We Trust : vers un ordre postlibéral ?
Gladden Pappin est professeur de politique à l’Université de Dallas et chercheur invité au Mathias Corvinus Collegium de Budapest. On dit souvent qu’il n’existe pas de vraie droite aux États-Unis et que le conservatisme américain se réduirait à la défense du libéralisme – malgré les protestations de théoriciens comme Russell Kirk. Il faut dire que les États-Unis n’ont pas été épargnés par la trajectoire générale du libéralisme progressiste, et qu’ils sont même la source principale de ses développements les plus radicaux, souvent issus du monde des affaires que le Parti républicain a soutenu. Cette dernière décennie, il est toutefois devenu évident que le consensus « libéral conservateur » ou « libéral de droite » américain n’a rien conservé. La définition traditionnelle de la famille a été détruite, la propagande sexuelle s’est déchaînée sur les enfants, les industries ont déménagé en Chine et les présidents républicains ont mené des « guerres éternelles » qui ont écorné la crédibilité américaine. En réaction, la droite intellectuelle américaine a changé profondément en quelques années. Elle a commencé à construire un cadre intellectuel nouveau pour critiquer notre régime libéral, pour proposer aussi de nouvelles approches du droit et des politiques publiques afin de réorienter l’action de l’État en faveur de la préservation du mode de vie traditionnel. [...]
Éditorial idées de mars : Times They Are a-Changing

Le moins que l’on puisse dire, depuis trois ans, c’est que l’époque se précipite. L’histoire revient sous la forme de catastrophes qu’on percevait comme à jamais bannies de la sphère occidentale. Épidémies, guerres de haute intensité menaçant de se mondialiser : en l’espace de quelques mois le monde a plus changé qu’en vingt ans, retrouvant ainsi la narration brutale qu’on croyait seulement circonscrite aux livres d’histoire. Ce faisant, l’humanité européenne a dû commencer à renoncer à ce qu’elle tenait pour acquis : la paix perpétuelle à peine dérangée par un terrorisme métastatique, le confort de la civilisation et la mort houellebecquienne que l’on goûte après une vie rationalisée par la jouissance et épuisée par l’ennui. Craignons donc qu’à l’avenir les choses empirent, que la violence s’impatronise, que le chaos devienne la norme, bref, comme le chantait Dylan, que les temps changent.

Nous pouvons le craindre et nous devons nous y préparer ; aussi, déjà, il faut commencer de se méfier des enchanteurs qui se parent du beau nom de réalistes, et qui ne sont que des cyniques ; qui disent que nous pourrions demeurer tranquilles, à l’abri de ce qui se trame ; que la guerre est atroce – en quoi ils ont raison, parce qu’elle l’est toujours – et que la paix est forcément bonne – ce qui est à moitié vrai, donc nécessairement faux.…

Antoine Blanc de Saint-Bonnet : apôtre de la douleur
Le XIXe siècle, on le sait, a une capacité à revenir sans cesse hanter notre modernité, en partie parce que c’est la matrice de notre histoire moderne. Le XIXe siècle à travers les âges, disait Philippe Muray : et effectivement, le XIXe semble avoir cette capacité à émarger dans le passé autant que dans le futur, à s’étoiler à travers le temps comme un rhizome de coïncidences fatales. Le XIXe, c’est surtout la matérialisation d’un monde « ignoblement futile et contingent » (Léon Bloy), porté sur des ailes de charogne. Autant de phénomènes quasiment irréversibles et contre lesquels s’élèvent quelques pourfendeurs de tropes, tous porteurs du legs contre-révolutionnaire maistrien : Barbey d’Aurevilly, ou Léon Bloy bien sûr, « l’homme couronné d’étrons ». On observe, au mitan de ce siècle, un retour en force du dolorisme, de la mystique, et les apparitions mariales qui se succèdent créent de véritables poches de contestation catholique radicale, s’élevant contre une élite cléricale jugée molle et avinée. Lyon, ancienne capitale de la Gaule, évêché du grand saint Irénée qui combattit l’hérésie gnostique, « ville aux deux fleuves » et haut lieu de l’occultisme pendant la Renaissance, sera le théâtre privilégié, depuis le dernier tiers du XVIIIe jusqu’à 1850, d’une véritable « école mystique » qui agrège traditionalisme et spéculations métaphysiques. Un réveil catholique qui prend des atours parfois mystérieux, et dont Blanc de Saint-Bonnet n’est pas la moindre des apparitions météoriques. [...]
[Idées] Peut-on encore être conservateur ?
Armand Rouvier signe un ouvrage intéressant sur l’histoire du conservatisme en France, souhaitant par-là retrouver une école de pensée trop longtemps assimilée au seul monde anglo-saxon. Son grand mérite : au moment d’en tracer les origines, il dépasse la rupture apparente mais facile de la Révolution pour remonter jusqu’aux guerres de Religions. Le conservatisme est alors l’une des solutions élaborées pour répondre à l’éclatement du consensus sur la vérité, qui prend la forme du scepticisme avec Montaigne. Sans accord collectif en absolu, il fallait descendre d’un niveau et s’en remettre aux coutumes historiques pour appuyer l’ordre politique. S’ensuit une histoire bien ficelée du courant jusqu’à sa situation contemporaine. [...]
Henry Méchoulan : Spinoza, ou le totalitarisme libéral

Vous prêtez un projet militant à Spinoza, dissimulé sous l’apparat de la rigueur philosophique, quel est ce projet ?

Spinoza a un projet militant : ruiner le pouvoir des théologiens et des religieux et mettre fin à sa collusion avec le politique. L’union du sabre et du goupillon aura un double effet : l’élaboration d’une religion minimale et nationale destinée à anesthésier le peuple et l’abolition des guerres fratricides.

Lire aussi : [Idées] Science du divin 

Or, lorsque Spinoza naît en 1632, personne à Amsterdam ou dans la République des Provinces-Unies n’est obligé d’adopter une religion sous la contrainte. Le politique tient la bride courte au religieux et impose une efficace tolérance. Spinoza se bat donc pour remporter une victoire déjà gagnée par d’autres. Pour ce faire, il lui faut néanmoins désacraliser la Bible. Mon livre analyse les moyens mis en œuvre par Spinoza pour parvenir à ses fins : mensonges, trucages, contradictions, travestissement de l’histoire, à quoi s’ajoutent les passions tristes qu’il déclare combattre, tous artifices indignes de la part d’un philosophe.…

L’Incorrect

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