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Julien Freund : de la mesure avant toute chose

Philosophe et sociologue, Julien Freund fut incontestablement en France un grand maître de la philosophie politique, et probablement de la philosophie en général puisqu’il rappela aussi son essence métaphysique refusant ainsi de la réduire à la stricte observation des choses humaines. Né en 1923, résistant au courage exceptionnel durant la guerre, introducteur de Max Weber et de Carl Schmitt en France, penseur de la mesure, aristotélicien, dont la rigueur égale une prodigieuse intelligence sans cesse aux aguets, il est, en raison de la débilité de l’époque et d’une pensée unique universitaire incapable de tolérer ce qu’elle ne comprend pas – et elle ne comprend plus grand chose – un quasi proscrit, sinon de droit, de fait puisqu’on n’édite plus ses livres et que certains d’entre eux sont même devenus introuvables ou alors, pour l’un d’entre eux en version numérique : le fabuleux La Fin de la Renaissance. Aussi, c’est à propos que les éditions de La Nouvelle Librairie, après avoir publié l’année dernière Le Politique ou l’art de désigner l’ennemi, récidive avec ce recueil épistolaire, s’étendant de 74 à 76, composé par Freund lui-même en vue d’être édité et qui l’est donc pour la première fois à présent, vingt-huit ans après qu’il nous a quitté. […]

Lire aussi : Marcel Gauchet : « Macron est devenu le garant de l’ordre et du statu quo »

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Marcel Gauchet : « Macron est devenu le garant de l’ordre et du statu quo »

Pourquoi republier votre livre sur le clivage droite-gauche en même temps que votre livre sur l’échec d’Emmanuel Macron ?

Parce que la question retrouve une actualité intéressante avec lui : il est le premier chef d’État qui a réussi en se positionnant sur la base du « et de droite et de gauche » – contrairement à ceux qui avaient auparavant essayé, comme François Bayrou. C’est une nouveauté dans la politique française. A-t-il réussi à incarner la chose ? Suffisamment, en tout cas, pour être élu et vraisemblablement réélu. Il se passe quelque chose d’important par rapport à une tradition d’un âge vénérable.

Vous dites pourtant que ce clivage existe encore.

Je le crois. On peut partir d’une expérience simple qui trouble l’esprit des sondeurs d’opinion : les gens répondent volontiers par la négative quand on leur demande si le clivage droite-gauche a encore un sens, mais ils n’ont aucune peine à se situer eux-mêmes sur cet axe. Il faut y voir le signe d’un changement de fonction de ce clivage qui a complètement bouleversé les comportements électoraux. Les gens peuvent se dire de gauche et voter à droite, ou se dire de droite et voter à gauche – et ils le disent d’ailleurs ! Ils reconnaissent la pertinence du clivage comme repère pour se situer eux-mêmes, mais il guide de moins en moins leurs choix électoraux. D’ailleurs, où sont aujourd’hui les personnalités véritablement incarnatrices de ce clivage dans le champ politique français ?

On pourrait dire qu’il y a Zemmour d’un côté et Mélenchon de l’autre.

Ce sont en effet les seuls. Ils doivent du reste une bonne part de leur visibilité dans le paysage au fait que l’on sait où ils se situent, contrairement aux autres. Mais ce brouillage n’empêche pas le clivage d’avoir acquis un autre rôle, qui est d’incarner la perplexité des citoyens. Ils se sentent partagés tacitement : suis-je majoritairement de droite bien qu’un peu de gauche, ou inversement ? Les citoyens ont intériorisé la contradiction qui est au cœur de la vie de nos sociétés en fonction même de leurs principes. Ce n’est pas une question de flottement personnel ; ces contradictions sont dans la nature de nos sociétés, et c’est ce qu’ils reconnaissent en se situant sur cet axe, qui est pour eux un axe de leur propre dilemme de citoyen. Une illustration d’actualité assez pittoresque de ce flottement : la pauvre Marine Le Pen est obligée de dire qu’elle est vraiment de droite parce que Zemmour et son père disent qu’elle est une femme de gauche. Ce n’est pas absurde : il y a objectivement des éléments de gauche chez elle.

Vous les verriez aussi chez Zemmour ?

C’est plus compliqué, je l’admets. Je dirais que l’élément de gauche chez lui est la passion des idées, une dimension assez étrangère à sa tradition politique. Il pense qu’on peut gagner intellectuellement. Ce n’est pas dans les gènes de la droite, dont la pente fondamentale est le pragmatisme.

Mais que Zemmour parle au peuple de droite en réinscrivant des idées dans une histoire, cela semble trouver un écho.

Pas uniquement dans le peuple de droite : je pense que Zemmour touche un public beaucoup plus large. Le clivage, parce qu’il est brouillé, n’est plus mobilisateur électoralement, ce qui se traduit dans une grande partie de la population par de l’indifférence politique. Beaucoup ne comprennent plus les règles du jeu politique, ou les ramènent au simple choc des ambitions et du positionnement le plus payant, sans véritables convictions derrière. Zemmour, lui, ramène à une politique classique en rupture avec la post-modernité pratico-gestionnaire qu’incarnent tous les autres candidats. Voilà pourquoi il est une exception dans le paysage, et touche bien au-delà de l’électorat de Marine Le Pen. Il faut revenir aux origines de l’aventure Zemmour : il lui a suffi d’une tribune à la télévision pour toucher des gens qui ne lisent pas Le Figaro et provoquer un électrochoc dans une partie très significative de la population. Ils ont eu l’impression d’un extraterrestre qui ramenait le passé perdu, c’est-à-dire un discours politique articulé sur une vision de l’histoire et une projection de l’identité nationale dans le futur. Cet effet de discours déstabilise tous les autres. Zemmour a un effet délégitimant très profond, il met en accusation le discours politique ambiant. Voilà le secret de la fascination horrifiée qu’il suscite jusque dans les rangs de ses adversaires. […]

Si Trump écoutait Zemmour, il se demanderait ce qu'est cet intellectuel égaré en politique

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Memento mori : vers la fin de la chrétienté ?

« Memento mori ». La légende raconte qu’un esclave répétait cela à l’oreille du général romain au moment de son triomphe. « Souviens-toi que tu vas mourir ! » Et le général est mort et l’empire qu’il servait a disparu comme sont morts tous les hommes qui sont nés un jour et se sont effondrés tous les empires qu’ils ont érigés. Il n’empêche que malgré l’évidence et malgré l’histoire, malgré Valéry, malgré les églises désertées qui s’apparentent désormais presque plus à d’étranges musées funèbres qu’à des temples, malgré tout cela, chacun peine à envisager la réalité de sa mort et, paradoxalement, peut-être moins encore celle de sa civilisation ; surtout pour un chrétien lorsque cette civilisation s’est confondue avec sa foi de telle sorte qu’il a pu croire, l’espace de presque deux millénaires, que la chrétienté s’incarnait sous la seule modalité du triomphe romain. Mais « Souviens-toi que tu vas mourir » vient répéter à l’oreille de ses lecteurs stupéfaits, Chantal Delsol, « Souviens-toi que tu vas mourir » parce que si tu n’es pas déjà mort, tu agonises…

Il est parfois de salubrité publique de désespérer un peu les gens

C’est l’agonie de cette civilisation vieille de seize siècles que la philosophe entend mettre en lumière et dont elle discerne les traces jusque dans le catholicisme même, tant et si bien qu’il se trouve à son tour en décalage avec l’espace géopolitique qu’il a surplombé tout ce temps : la chrétienté. Première marque de la mort, ce divorce entre la civilisation occidentale et le christianisme, la première entendant bien continuer sa route sans le second. Disciple de Freund, Delsol sait qu’une des spécificités de la civilisation occidentale est précisément d’en accumuler en elle plusieurs, aussi l’évacuation du catholicisme en tant que référent morale capable d’astreindre les corps et les cœurs, ne saurait préfigurer un quelconque déclin de l’Occident mais sa mutation en autre chose que, pour sa part, Delsol assimile à la restauration d’une sorte de paganisme au travers d’une déification de la nature dont l’écologie pourrait être la nouvelle théologie. [...]

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Histoires d’eau

Olivier Rey, notre nouveau philosophe et mathématicien, entreprend dans sa dernière œuvre de « réparer l’eau ». Étrange projet, tel qu’il le reconnaît lui-même dans son exorde : et cependant, s’inscrivant dans les pas du Bachelard de L’Eau et les rêves, et surtout à la suite du poète Francis Ponge, il tente par là, à travers l’étude de cet élément primordial, d’élucider ce qui fait le fond de notre modernité. Celle-ci dont il situe évidemment la naissance vers 1 500 aura tout entrepris pour nier l’aspect poétique et symbolique de la nature dans laquelle l’homme croît pour uniquement s’attacher à son étude scientifique : l’eau, dit-il, n’est plus conçue et envisagée aujourd’hui que comme un H2O, liaison de molécules dont on peut déduire d’innombrables propriétés physiques et chimiques qu’en fin connaisseur l’auteur prend le temps d’énumérer. […]

Lire aussi : Éditorial essais de décembre : Le XXIe siècle sera spirituel ?

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Menace sur les gauchistes : un pamphlet truculent

Pour truculer, on peut dire que les auteurs truculent ! C'est un pamphlet sévèrement burné, mordant et très drôle que cosignent Papacito et Julien Rochedy. Construit en forme de dialogue épistolaire, chacun des auteurs commence par expliquer pourquoi il aurait pu devenir un affreux gauchiste woke, et les raisons concrètes qui lui ont évité cette grande peine. Leur parcours personnel, touchant parce que sincère, se complète d’une grande lucidité : c’est la réalité qui les a sauvés. C'est très drôle, rafraîchissant, acide, et sous les coups de boutoirs envoyés au politiquement correct, il y a un propos fort juste sur la société, et sur les ornières dans lesquelles nous nous sommes fourrés.

Le style de Papacito, à l'écrit, fait penser à celui d’un Frédéric Dard. Par certains aspects, furieusement libres et anti-collectivistes, il peut aussi se rapprocher de la pensée d'un Laurent Obertone. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si Papacito et Obertone (ainsi que Rochedy) se retrouvent dans le projet La Furia. Seul petit reproche stylistique : comme chez beaucoup d’auteurs de droite, l'utilisation du mot « anthropologie » semble abusive (dans un sens assez éloigné de celui du dictionnaire). À préciser, donc. [...]

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Éditorial essais de décembre : Le XXIe siècle sera spirituel ?

On se désole souvent du manque de spiritualité qui serait un marqueur de notre décadence. Rien ne va plus ma bonne dame, les gens ne croient plus en rien sinon à leur petit confort et à leur santé, c’est la biopolitique, c’est l’ordre sanitaire, c’est la fausse vie, c’est… C’est rien du tout ! Car, outre le fait qu’il faudrait expliquer aux contempteurs de la « dictature sanitaire » la réalité du concept foucaldien de biopolitique et comment il s’imbrique dans un système capitaliste de telle sorte que la Suède tant vantée en aura été récemment le meilleur exemple, il est de moins en moins question de matière aujourd’hui – et de plus en plus d’esprit.

Le XXIe siècle est – et il est spirituel ! À tout le moins, il se dirige vers l’esprit faute de pouvoir y monter

« Le vingtième-et-unième siècle sera spirituel ou ne sera pas », écrivait Malraux que l’on aime à citer, et, en effet, le vingt-et-unième siècle est – et il est spirituel !…

La mentalité de marché est obsolète

En 1947, trois ans après La Grande Transformation, l’économiste hongrois Karl Polanyi publie La Mentalité de marché est obsolète, court texte dans lequel, sans innover sur le plan conceptuel, il met en mouvement sa célèbre thèse de l’encastrement. Son point de départ est le suivant : loin d’être naturelle comme le prétendent libéraux et marxistes, la société régie par le principe économique est une invention du XIXe pour accommoder les relations humaines à l’irruption de la machine. L’activité économique s’est alors transformée en un système de marchés où les hommes et la terre ont été appréhendés comme de vulgaires marchandises, donc transmutés par le marché, sur lequel tout interagit en vue de deux incitations uniques : la faim et les gains. […]

Lire aussi : Moi, Moshe Dayan

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Christophe Dickès : « Saint Pierre s’estimait indigne de sa charge »

Dans cette biographie, vous croisez les disciplines, brassant notamment histoire sociale, théologie, exégèse, archéologie ou histoire de l’art. Pourquoi avoir choisi cette approche très diverse ?

L’approche pluridisciplinaire est toujours un risque, mais j’ai souhaité l’assumer en pensant à la phrase du grand historien Jacques le Goff : « La séparation des savoirs, la spécialisation en domaine isolé nuit considérablement au développement de la recherche. » Dans les faits, écrire une biographie de Pierre n’a pas vraiment de sens, au regard du peu d’éléments que nous avons en notre possession. En effet, saint Pierre n’est cité « que » 154 fois dans le Nouveau Testament. L’idée était donc d’élargir ma vision en abordant des thèmes peu explorés ou qui sont l’apanage de travaux très spécialisés. Prenez le cheminement de saint Pierre d’un point de vue théologique : il est essentiel pour aborder un tel personnage. Même remarque à propos de sa place dans les arts : la façon dont il était représenté dans les premières communautés chrétiennes me semble essentielle. On le voit représenté sur des coupes, des petits médaillons mais aussi de beaux tombeaux. Quant à l’archéologie, elle n’est pas en reste, de sa maison à Capharnaüm à la fameuse tombe romaine, qui a donné lieu à des fouilles très récentes puisqu’elles datent du XXe siècle.

Quelle était la personnalité de saint Pierre ? Existent-ils des différences entre le Pierre de Matthieu, Marc, Luc et Jean ?

Schématiquement, on va dire qu’il existe une différence importante entre Marc d’une part et les trois autres évangélistes d’autre part. Nous savons en effet que d’après les Pères de l’Église (Justin de Naplouse au IIe siècle ou Eusèbe de Césarée au IVe siècle), saint Pierre a influencé l’écriture de Marc. Dans le texte, il s’est donc mis en retrait, s’estimant indigne de sa fonction. Ce qui nous indique un élément essentiel de sa personnalité : Pierre ne cherche pas les places. Bien conscient de ses propres faiblesses, Simon-Pierre n’a pas de prétention et ne cultive aucune ambition personnelle. Sincère et généreux, il manque de fermeté et se montre irréfléchi. J’écris que son esprit est brut et instinctif. Il l’empêche d’apprécier les événements qui se déroulent sous ses yeux. Pierre est aussi l’homme de la conciliation et de la voie moyenne avec tout ce que cela suppose d’accommodements et de petits arrangements. Il n’en est pas moins enthousiaste et son amour de Jésus ne souffre aucune contestation : il est le premier à poser un acte de Foi. [...]

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