Skip to content

Ferdinand Tönnies, penseur de la communauté

Par

Publié le

4 novembre 2021

Partage

Galvaudé de nos jours à cause de l’immigration, le beau mot de « communauté » a trouvé le siècle dernier toute sa force conceptuelle dans les travaux du sociologue allemand Ferdinand Tonnïes, qui y voyait un mode d’organisation traditionnel des relations sociales, opposé à la « société » individualiste et libérale.
tonnies

Il est des mots élémentaires de l’imaginaire de droite qui s’en sont trouvés chassés, quand ils n’ont pas complètement atterri dans le camp d’en face. La diversité, en ce qu’elle suppose le respect des identités et des traditions qui jonchent de part en part la Création, est l’un d’eux. La communauté en est un autre : bien qu’historiquement piégée par la matrice jacobine qui a irradié tout semblant de vie s’interposant entre l’individu et l’État, et désormais carrément péjorative à cause de l’immigration et des communautarismes sécessionnistes qu’elle secrète, la communauté – du moins telle que conceptualisée par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies – charrie une anthropologie et un rapport au cosmos consubstantiels au conservatisme.

Né en 1855 de riches fermiers dans le Schleswig-Holstein, Tönnies étudie la philosophie avant de devenir, à Kiel, un professeur au piètre succès?: en 1883, il ne lui reste qu’un seul élève ! Pour avoir soutenu la grève des dockers, le pouvoir conservateur freine d’ailleurs sa carrière. Le sociologue décide alors de se retirer et publie en 1887 Gemeinschaft und Gesellschaft (Communauté et société). L’ouvrage n’a pas plus de succès que ses cours, et il lui faudra attendre la troisième édition en 1912 pour voir sa réputation bondir, au point d’être considéré comme l’un des pères fondateurs de la sociologie allemande. Entretemps, et bien que contemporain des géants Max Weber et Werner Sombart, c’est à lui qu’a été confiée la présidence de la naissante Société allemande de sociologie en 1909, jusqu’à ce que les nazis l’en écartent en 1933. Il s’éteint trois ans plus tard.

Lire aussi : Antonio Gramsci, réquisition générale

Originaire d’un milieu rural, il a assisté au délitement des structures sociales traditionnelles sous les coups de l’individualisme et de l’industrialisation, et a cristallisé ce bouleversement sans précédent des rapports sociaux par la distinction tout à fait essentielle entre communauté et société. Son point de départ est psychologique et sa finalité sociale : il existe chez l’homme deux types de volonté, dont la mise en action débouche sur deux modes d’agencement des relations humaines.

La première, dite volonté organique, est une énergie intérieure relative à la vie végétative, qui se manifeste par le plaisir, l’habitude et la mémoire. À forte tonalité instinctive et affective, tout orientée vers le passé et sa perpétuation, elle accouche socialement de la communauté, ce mode d’organisation où l’individu est inscrit de facto dans un réseau complexe et hiérarchique de relations qui le précèdent et le transcendent. Le sang, le sentiment, la coutume et la religion sont le ciment social. Bâtie sur la famille mais vite étendue aux amitiés, elle est avant tout une communauté d’esprit : la morale y est vécue charnellement, se confond au droit, régit les rapports économiques. Ces solidarités organiques font une place prépondérante à l’honneur, à la vertu et à la charité.

La seconde, dite volonté réfléchie, est un pur « produit de la pensée » : par la réflexion et la décision, l’individu se pense abstraitement et se gouverne en vue d’un objectif – la quête du bonheur – dont les ressorts sont la vanité, l’égoïsme et la domination. Mus par la rationalité marchande, les hommes s’associent par contrat, et la société n’est plus alors qu’une collection d’individus vivant parallèlement les uns aux autres mais sans rapports concrets. Plutôt que par la tradition, elle est régie par le droit naturel moderne, et la politesse ; très prégnante en ville, cette sociabilité utilitariste prépare le changement d’échelle de la mondialisation. En clair, la société est ce XIXe siècle que John Locke et Adam Smith avaient préparé dans leurs écrits ; Tönnies touche ici du doigt ce qu’est fondamentalement le libéralisme, à savoir une anthropologie – un homme soliste, égalitaire et rationaliste – bien plutôt qu’un agencement des institutions.

Tönnies résume ainsi le passage du Moyen Âge aux temps contemporains : « À l’époque de la communauté succède l’époque de la société »

Certes, il ne s’agit que d’idéaux-types à la mode wébérienne, et les sociologues les ont ci-et-là amendés, sans jamais pouvoir les écarter. C’est que le travail de Tönnies n’est pas un traité romantique allemand, mais bien un travail sociologique appuyé sur des données empiriques systématisées. Son véritable tour de force est d’avoir su le premier saisir l’essence de la modernité alors qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements, et de l’avoir ramassée en deux petits concepts. Il résume ainsi le passage du Moyen Âge aux temps contemporains : « À l’époque de la communauté succède l’époque de la société ».

Mais plus qu’un processus historique, ces idéaux-types sont combinables à une même époque : la famille moderne reste une communauté quand la Florence marchande du XVe siècle fonctionnait déjà sur le type sociétaire. Et c’est là que Ferdinand Tönnies est d’une modernité terrifiante. En poussant les principes de la société à leur paroxysme, à savoir une atomisation sociale telle qu’elle aboutirait à la guerre du tous contre tous, il a pressenti l’appel que la société lancerait à la communauté, et à ce vieux fond organique dont l’homme ne peut se départir. Comment ne pas y voir notre époque ?

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest