


Vous achevez un cycle de trois dictionnaires en consacrant celui-ci au progressisme, après deux autres sur le conservatisme et sur le populisme. Quel sens donner à cette grande œuvre de près de 3500 pages ?
Olivier Dard : Merci de qualifier cet ensemble de grande œuvre. Après les deux premiers, les lecteurs jugeront du troisième. Il est certain que pour nous, leurs directeurs, il s’agit bien d’une trilogie. Nous n’avions pas prévu la chose comme telle en publiant le Dictionnaire du conservatisme en 2017. En revanche, lorsque deux ans plus tard nous avons sorti le Dictionnaire des populismes, il nous est apparu qu’il manquait un volet au triptyque pour prétendre brosser le panorama idéologique des années 2020. Entreprendre un Dictionnaire du progressisme relevait donc de l’évidence et nous espérons que cette somme, au sens déjà littéral du terme, donnera aux lecteurs de 2022 un tableau assez complet des doctrines politiques dominantes de notre temps en France, bien sûr, mais aussi en Europe et aux Amériques.
En histoire des idées, quand et comment apparaît le concept de « progressisme » ? Contrairement à l’éthique conservatrice, qui au fond est vieille comme le monde, s’agit-il d’un état d’esprit nouveau et inédit dans l’histoire ?
Frédéric Rouvillois : La question est intéressante, l’une des particularités du progressisme étant que, contrairement au conservatisme et au populisme, on peut dater, non seulement le mot, qui apparaît en France sous la Monarchie de juillet, mais également la notion. En effet, le progressisme se construit à partir d’une idée capitale, l’idée de progrès, selon laquelle tout ce qui se rapporte à l’homme, sans exception, est amené à se perfectionner au cours du temps, de façon nécessaire et illimitée. [...]




Difficile de trouver un équivalent de Platon dans le domaine de la philosophie. Disciple de Socrate, avec lequel sa pensée se confond assimilant, pour la postérité, celui-ci à ses Dialogues, sa position chronologique en fait le père de sa discipline si bien que toute personne qui prétend penser philosophiquement pense à partir de Platon, avec ou contre lui ; ainsi, son plus grand élève, Aristote qui, lui seul, peut revendiquer une importance égale à celle de son maître dans l’histoire des idées. Grec, athénien, aristocrate descendant de Solon, engagé malheureux auprès du Tyran de Syracuse, il considérait la politique comme l’activité humaine la plus noble, mais son admiration n’égalait que le mépris qu’il éprouvait envers la déchéance dans laquelle elle se trouvait.
Il ne s’agit donc pas de transformer le monde selon les idées, mais de les adapter au monde pour le rendre un peu moins pire
En ces temps de décadence qui furent les siens. Pour autant, il figure à présent et par bien des aspects dans l’imaginaire collectif le philosophe des nuées, celui des belles idées désincarnées dont on ne peut pas faire grand-chose. Car la tradition platonicienne a traversé les siècles, de Plotin à Hegel en passant par saint Augustin, jusqu’à certains sectateurs des totalitarismes rouge ou brun saisissant son effigie pour asseoir sur son cadavre leur légitimité intellectuelle – à tort ou à raison... plus certainement à tort mais aussi à raison. C’est que l’idéaliste naïf perdu dans ses sphères et l’idéologue déterminé que le sang n’effraye pas font ensemble la tête de Janus bifrons. Alors, penseur de l’ordre préfigurant Kant ou révolutionnaire archétypique comme Nietzsche le définit dans le merveilleux cours qu’il lui consacre ? Sûrement tout cela en même temps et rien de cela pourtant, parce que Platon excède, comme tous les grands parmi les grands, les interprétations de ses interprètes et qu’il surplombe ceux qui le combattent tel le barrage qui n’empêche pas le source d’exister indépendamment de lui. [...]


L’Incorrect
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