17 avril 2020
Vous expliquez qu’au sortir de la guerre d’Algérie, l’appareil d’État français congédie sa longue histoire coloniale, les administrations coloniales sont démantelées, des fonctionnaires spécialisés dans le monde arabe sont mutés ou mis en retraite, de sorte que l’État se sépare de sa compétence très poussée sur le monde musulman…
Oui, l’État a délibérément perdu cette expertise longuement acquise sous la colonisation, car de Gaulle et ses hauts fonctionnaires sont persuadés en 1962 que la France n’aura plus jamais à faire avec cette histoire et ces populations. Mais l’installation en Europe de populations musulmanes qu’ils ont pourtant orchestrée, les a rattrapés. Il est vrai qu’ils la considéraient comme temporaire. Mais le regroupement familial change tout à partir de 1979. De Gaulle était déjà mort depuis longtemps, et tout le monde a feint l’ignorance jusqu’aux années 1980. Que ce soit en France ou en Afrique du nord, le lien s’est distendu avec les populations musulmanes. C’est ce qui explique que l’on soit passé à côté des enjeux religieux de la guerre civile algérienne entre 1992 et 2002. On n’a pas vraiment compris non plus les événements du 11 septembre, qu’on a mis sur le dos des Américains alors même que la guerre en Irak a été faite à leur suite.
On a effectivement décroché. La Guerre Froide avait polarisé toutes les énergies vers le monde communiste, et on a refoulé le religieux dans la sphère privée : c’est l’ensemble de la société qui est restée sur des idées anciennes. Mais l’offensive islamiste a profondément transformé l’islam maghrébin dans les années 1980-1990, à tel point que les islamistes algériens ont tenté une révolution islamiste dans leur propre pays contre le gouvernement du FLN. Nos dirigeants et nos ONG s’intéressaient au développement, à la géopolitique, en excluant le facteur religieux. Les printemps arabes n’ont pas été compris non plus. Le gouvernement français a été très surpris que les Maghrébins réclament le respect de valeurs qui sont celles des démocraties d’Europe (liberté, dignité, fin du mépris et de la corruption, élections libres…). Aussi, quand les organisations islamistes ont voulu faire main basse sur ces révolutions pour instaurer leur théocratie, cela nous a paru normal, et nos gouvernants se sont empressés de faire ami-ami avec les Frères musulmans (en Égypte, en Libye, en Tunisie, en Syrie), au grand dam des démocrates, des féministes et des libéraux de ces pays.