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Alexandre Del Valle : « Erdogan souhaite rétablir le califat en 2023 »

Le président turc a réalisé son "rêve d'enfance" de refaire de la basilique Sainte Sophie une mosquée. Cet événement consacré en grande pompe en présence d'Erdogan le 2' juillet dernier par une prière islamique solennelle dans l'enceinte de Sainte Sophie, a été un tollé diplomatique, en particulier en Russie. Que signifie ce geste très symbolique ? Éclairage par Alexandre del Valle, géopolitologue spécialiste de la Turquie, qui alerte sur le projet de Recep Tayyip Erdogan depuis son arrivée au pouvoir en 2002. Propos recueillis par Louis Lecomte et Guillaume Duprat.

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© Louis Lecomte

Le conseil d’État turc a annulé le 9 juillet la décision du 27 Novembre 1934 visant à transformer la basilique Sainte Sophie en musée. Est-ce avant tout une provocation de la Turquie vis-à-vis de l’Europe et à ses racines chrétiennes ?

Je ne pense pas que le but premier ait été de « provoquer » sciemment l’Europe, d’ailleurs plus post-chrétienne et laïque/athée que « chrétienne » pour les Turcs et les musulmans, même si l’évènement témoigne incontestablement d’un manque d’empathie totale envers la civilisation chrétienne que Recep Taiyyp Erdogan stigmatise souvent comme hostile-« croisée-islamophobe » non pas parce que c’est vrai mais parce qu’il sait qu’elle est au contraire culpabilisée et honteuse d’elle-même. Or Le néo-Sultan irascible ne comprend pas la faiblesse et ne respecte que les forts. et son message est un message de force symbolique et géocivilisationnelle. Comme nous ne cultivons plus dans nos sociétés occidentales notre propre histoire chrétienne et discréditons toute fierté identitaire européenne, nous avons du mal à comprendre qu’un autre peuple, en l’occurrence les Turcs se réapproprient fièrement un passé impérial-conquérant et une appartenance géocivilisationnelle impériale totalement décomplexée.

Qu’on le veuille ou non, les valeurs cosmopolitiques-consuméristes (« Mc World ») que les Occidentaux pensent être universelles sont perçues très négativement par les civilisations non-occidentales au contraires fières d’elles-mêmes et parfois revanchardes.

Qu’on le veuille ou non, les valeurs cosmopolitiques-consuméristes (« Mc World ») que les Occidentaux pensent être universelles sont perçues très négativement par les civilisations non-occidentales au contraires fières d’elles-mêmes et parfois revanchardes. Face à ce que j’ai nommé « l’Occident complexé », j’observe que dans le reste du monde, en Russie, en Turquie, en Chine, en Iran, au Vietnam, au Brésil, etc, partout ailleurs, l’identité nationale et la fierté religieuse ou géocivilisationnelle sont fondamentales. Le monde multipolaire que nous vivons est fait de réappropriation identitaire. La désoccidentalisation que vient de symboliser Erdogan par la réislamisation de Sainte Sophie exprime l’idée que l’Occident est perçu non plus comme une civilisation cohérente enracinée mais comme un virus universel d’acculturation et donc de déracinement. Donc pour une fois je ne vais pas accabler spécialement Erdogan! Même si, en tant que chrétien, je suis consterné par cet acte hostile envers la foi et la mémoire des Chrétiens et de l’empire byzantin-romain d’Orient. Mais l’Occident qui empêcha deux fois les Tsars russes de « reprendre » Constantinople aux XVIII et XIX ème siècle se soucient-ils de cette partie « orientale » de leur empire romain-chrétien passé? Réponse, non! Et ceci depuis le sac de Constantinople par les plus stupides des croisés en 1204.

Du point de vue turc « national-islamiste » ou néo-ottoman fier, il est difficile de reprocher à Erdogan et à ses électeurs d’être fiers des gloires et conquêtes ottomanes. Certes, la conquête en 1453 de Constantinople capitale de l’empire byzantin fut pour les Chrétiens une horreur, et elle fut l’aboutissement de siècles de harcèlement, jihad et razzias des califats arabes et turcs à l’assaut de la chrétienté depuis le VII ème siècle. Il faut toutefois comprendre que la nouvelle Turquie post-kémaliste qu’Erdogan instaurée depuis les années 2000 sur les ruines du kémalisme, est, comme d’ailleurs la Russie post-communiste de Poutine ou la Chine néo-impériale de Xi Jinping, aux antipodes de l’état d’esprit cosmopolitiquement correct de l’Europe « repentante ». Les Turcs néo-ottomanisés sont aussi fiers de leurs empires passés que nous avons honte des nôtres… Le problème réel réside dans cette unilatéralité dans la repentance et la fierté identitaire.

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Il convient donc, au-delà de l’émotion, de voir que pour les électeurs d’Erdogan et ses soutiens Frères musulmans arabes et autres, Constantinople devenue Istanbul après 1453, demeura une « mosquée » sunnite durant cinq cent ans, que la ville de Sainte Sophie fut avant tout pour eux le siège du dernier Califat islamique, aboli par un athée laïciste, Mustapha Kémal Atatürk, qui est la bête-noire de tous les islamistes du monde entier car ce Turc d’origine européenne albanaise blond, célibataire, ultra-laïque, alcoolique, philosémite, franc-maçon et athée (tout ce que vomit un islamiste) a justement aboli le Califat ottoman puis déconsacré l’ex-basilique devenue mosquée Aghia Sophia pour en faire un musée. Un affront qui donna de l’urticaire à Erdogan et à ses mentors (Özal, Erbakan, etc) toutes leurs vies. Et pour les islamistes, transformer une mosquée en musée (même s’il elle fut un lieu de culte chrétien 5 siècles plus tôt), est le pire des sacrilèges possible, une « apostasie », pire des péchés dans l’islam. Ce que signifie le geste d’Erdogan signifie symboliquement un lavage de l’affront perpétré par celui (Atatürk) que les islamistes estiment être un « domne », nom donné aux crypto-juifs équivalents des marranes en Turquie

Pour la « rue turque », la célébration islamique de vendredi dernier à Sainte Sophie en présence du « rezi/Ghazi » Erdogan (conquérant en arabe et turc) et la disparition des symboles chrétiens résiduels de l’édifice ont constitué un message clair indiquant que le néo-sultan-calife a accompli ce qu’il a décrit comme « son rêve d’enfance »: le retour à l’islamité d’un monument ottoman sécularisé par des « traitres » à l’islam… Le message aux Kémalistes turcs, qu’Erdogan combat depuis toujours, lui qui les accuse d’être « l’ennemi intérieur » (ou « proche »), coupable d’avoir acculturé la Turquie, est clair: votre règne laïque-apostat est terminé. Tout ce qu’ont fait les Kémalistes doit être aboli, ou presque. Ne reste d’acceptable que le nationalisme turc anti-Grecs, qui fait hélas ses preuves en ce moment même en Méditerranée dans l’indifférence néo-munichoise des Européens.

Le message aux Kémalistes turcs, qu’Erdogan combat depuis toujours, lui qui les accuse d’être « l’ennemi intérieur » (ou « proche »), coupable d’avoir acculturé la Turquie, est clair : votre règne laïque-apostat est terminé. Tout ce qu’ont fait les Kémalistes doit être aboli

Recep Taiyyp Erdogan n’a pas tort d’un point de vue historique : lorsque la Turquie est devenue laïque sous Atatürk (que j’aime bien par ailleurs), elle fut occidentalisée par le haut et autoritairement par des élites acculturées comme Atatürk et Ismet Onunü, son successeur, lesquels ont interdit le voile (türban), les partis politiques islamiques, les grandes Confréries musulmanes conservatrices, la Charià, etc, au nom d’idéaux athées issus de la Révolution française, des codes juridiques suisse, italien et français, des valeurs de la République française, du socialisme, de la laïcité anticléricale (« laiklik » en turc), et même de la maçonnerie française laïciste du Grand orient: bref des valeurs « mécréantes » honnies par les conservateurs musulmans et a fortiori par les islamistes…

Erdogan fait également cela pour plaire à son électorat islamiste turc, bien sûr, mais aussi aux islamistes du monde arabe qu’il utilise pour légitimer civilisationnellement et religieusement son néo-impérialisme turc-ottoman et ses ambitions prédatrice en Méditerranée (Chypre, Grèce, Libye, Tunisie, Syrie, Gaza, etc). Comme Donald Trump, comme Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan est un leader du nouveau monde multipolaire qui veut être « maître de sa zone » et son pays « Great again ». En l’occurrence, il souhaite rétablir sa zone d’influence, la « profondeur stratégique » turque au Proche-Orient, dans les Balkans, en Mer Égée, à Chypre et dans les pays arabes du Maghreb et du Machrek. Et il est clair que la « lutte contre l’acculturation laïque occidentale » ou contre « l’islamophobie » des Européens « colonialistes-croisés » sont de formidables prétextes mobilisateurs et « paranoïsant » utiles pour berner/séduire les Arabes en leur faisant admettre le néo-colonialisme ottoman au nom de l’anticolonialism

Cette décision est-elle un signe envoyé à toute la partie de la Méditerranée qui pourrait redevenir ottomane, comme les Balkans, la Syrie et la Libye ?

Tout à fait. Cette décision n’est pas prise pour « provoquer » gratuitement les Européens, mais pour revigorer les populations arabes islamisées de l’Ouest du Maghreb jusqu’à celles du Caucase et des Balkans (Bosniaques, Albanophones kosovars, albanais, macédoniens, turco-musulmans bulgares, etc) qui firent partie de l’empire ottoman, afin de justifier idéologiquement et moralement le néo-colonialisme turc. C’est que pour les partisans turcs d’Erdogan comme pour nombre d’islamistes arabes « califalistes » ennemis du nationalisme arabe, l’empire califal ottoman a une image hyper positive qui rappelle que les Nations arabes et musulmanes ne faisaient alors « qu’une » et dominaient la Méditerranée : la Oumma al islamiyya unifiée qui a été divisée en nations après la défaite ottomane de la première guerre mondiale par les « mécréants » européens vainqueurs et leurs agents acculturant locaux (bassistes, nasséristes, kémalistes, bourghibistes, etc).

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Certains Maghrébins, qui ont la mémoire courte, oublient que l’ottomanisme fut une réelle colonisation, très dure, voir plus terrible et coercitive que la colonisation européenne, mais « islamiquement correcte ». Par exemple, la plus grande fierté de la famille royale de l’ancien bey de Tunis, c’est d’être d’origine turque. Quand vous allez en Algérie, ou dans certaines parties de la Libye, vous constatez qu’il est très bien vu d’être d’origine turque, sorte de marque de « noblesse » locale. D’où les descendants imaginaires de Turcs… En tant qu’empire panislamique, l’empire ottoman dont la mémoire justifie l’irrédentisme d’Erdogan, est bien mieux vu que les « empires de mécréants » français ou britannique qui auraient porté atteinte à l’Islam. Le symbole de Sainte Sophie, signifie par conséquent que la Turquie redonne leur « fierté islamique » aux pays qui ont été colonisés par les « chrétiens ». J’ai beaucoup travaillé sur cette prétention habile du néocolonialisme islamiste et ottoman, commun à Erdogan et aux Frères musulmans, qui consiste à présenter l’hégémonisme turc comme « anticolonialiste », comme une sorte de « seconde décolonisation » civilisationnelle, vision hypocrite qui permet à Erdogan de justifier la dékémalisation de son pays et sa présence accrue en pays arabe, dans le Caucase, en Afrique ou même dans les Balkans musulmans, comme une « libération » post-coloniale. Cela fait sourire de la part d’un des pays les plus colonialistes du monde…

Pensez-vous à la lumière de cette décision, que Recep Tayyip Erdogan a pour ambition de rétablir le Califat d’ici 2024, date du centenaire de son abolition ?

Ce n’est pas moi qui le pense, mais c’est ce que Recep Tayyip Erdogan a dit dans un discours : « cent ans après, il faudra rétablir le califat ». En fait deux dates symboliques comptent dans l’agenda d’Erdogan et de son parti AKP: premièrement 2023, l’anniversaire du centenaire de la République turque, d’où le programme « Vision 2023 » conçu en 2011 par son ex-Ministre des affaires étrangères et Premier Ministre auteur de la « stratégie néo-ottomane », Ahmet Davutoglu, visant à faire de la Turquie une superpuissance régionale musulmane et un acteur majeur de l’ordre mondial. Deuxièmement, la date encore la plus symbolique de 2024, le 3 mars exactement, qui correspond au centenaire de l’abolition du Califat ottoman qu’Erdogan voudrait ressusciter d’une manière ou d’une autre à cette occasion. Certains analyses turcs parlent de référendum pour rétablir une structure souple « caliphate office » qui ne serait pas un empire réel mais une institution politico-religieuse symbolique qui remettrait la Turquie au centre comme défenseur de la Oumma islamique mondiale. Et comme Erdogan est très lié aux Frères musulmans (il ne l’est pas lui-même, mais est leur parrain) il les utilise à cet effet et peut se prévaloir du fait que la référence théologique suprême des Frères musulman a récemment déclaré Erdogan comme « meilleur candidat possible » au rétablissement du Califat…

L’établissement d’un califat, un État islamique transnational en somme, est d’ailleurs le but originel et suprême des Frères, comme je le détaille dans mon livre « le projet » consacré aux Frères musulmans, d’où l’alliance Erdogan/Frères. Ce « rétablissement » du Califat se fera selon moi de façon progressive, à travers des institutions souples, un « leadership » turc néo-ottoman, des pressions diplomatiques et des projet de « solidarités » panislamiques politiques, socio-culturels, religieux-théologiques, éducatifs, et même économiques et stratégiques (implantations d’entreprises et bases militaires turques en plein expansion dans le Golfe et en Afrique, etc). Ce retour du Califat, qui est d’ores et déjà en marche, passe bien sûr également par l’imposition de la charia dans l’ensemble des pays musulmans, mais ce but qui n’est pas évident en Turquie, encore marquée par les lois et meurtres kémalistes, est un objectif atteignable par « par étapes », comme disent les Frères tunisiens ou marocains, également au pouvoir, un projet de longue haleine qui aboutira de façon naturelle avec la « démocrature islamique », le modèle démocratique d’Erdogan et des Frères qui utilise les révolutions démocratiques et les élections pour délaïciser et réislamiser. En attendant, le néo-ottomanisme irrédentiste turc permet aussi de justifier les apetits géoénergétiques d’Ankara en Libye et en Mer Méditerranée méridionale, où le gaz off-shore est convoité par les compagnies turques qui font de la prospection et du forage illégal et où la Marine turque menace les bateaux de forages chypriotes, grecs et même égyptiens…

Rappelons que ce rêve du Califat n’est pas que celui d’Erdogan et encore moins des seuls extrémistes jihadistes de Daech, ultra-minoritaires dans la mouvance islamiste, il est très présent dans l’inconscient identitaire arabo-musulman et pas seulement turc et il est l’ADN de l’islam politique même version plus « soft »: quand les Frères-musulmans ont gagné les élections en Tunisie après le printemps arabe, en prenant d’ailleurs comme exemple Recep Tayyip Erdogan et son parti de la Justice et du Développement (AKP), modèle également des Frères égyptiens et marocains, le Premier Ministre tunisien d’alors (frériste= parti Ennahda), Hamadi Jebali, avait horrifié les laïques en évoquant, dans un discours en novembre 2011, le « rétablissement du Sixième califat »… C’est un thème très symbolique chez tous ceux qui avancent vers l’islam politique. L’Europe ait à quoi s’en tenir. Et ce n’est pas en reniant ses racines chrétiennes que le Grand Turc futur Calife la respectera, bien au contraire, car les Turcs erdoganistes savent très bien eux-mêmes que leur pays est mille fois plus christianophobe et islamique que l’Europe ne serait « croisée » et « islamophobe ». Mais si elle culpabilise, alors Erdogan a tort de ne pas appuyer sur ce point faible, sans jamais culpabiliser lui-même…

Pour aller plus loin : Lisez la recension du livre « Le projet : la stratégie d’infiltration et de conquête des Frères musulmans en France et dans le monde », écrit en collaboration par Alexandre del Valle et Emmanuel Razavi, pour tout comprendre du plan des Frères musulmans.

Alexandre del Valle est aussi l’auteur d’un ouvrage prémonitoire sur le néo-ottomanisme d’Erdogan, La Turquie dans l’Europe, un cheval de Troie islamiste, écrit en 2002 (Editions Les Syrtes), ainsi que du « Dilemme turc », sur le même thème, co-écrit avec Emmanuel Razavi en 2005 (Les Syrtes)

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