Comment expliquez-vous votre défaite aux élections municipales et métropolitaines à Lyon ?
Il faut l’analyser à l’échelle nationale. Nombre de grandes villes ont sombré dans la bien-pensance, en se donnant à Europe Écologie-Les Verts ou au PS. À Lyon, les secteurs où EELV réalise ses scores les plus élevés sont ceux où les gens n’ont pas vraiment de problèmes, où tout le monde a un emploi et où tout un chacun a le luxe de pouvoir réfléchir à la taille du boulevard rapportée au développement de la trottinette électronique, voire, pour caricaturer un peu plus, si leurs enfants vont commencer à manger des graines en CP ou en CE1.
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D’un autre côté, il me paraît pertinent d’analyser ce résultat à l’aune de la nouvelle fracture française, puisque dans ma circonscription métropolitaine, où j’étais présent au second tour, en banlieue sud et est, il y a eu 50 000 abstentionnistes sur 67 000 électeurs inscrits, soit 75 % d’abstention ! Cela veut dire qu’aujourd’hui, la démocratie locale n’attire plus les gens, en tout cas plus ceux qui ont des problèmes, parce qu’ils ont le sentiment qu’elle ne va pas changer leur quotidien : donc ils ne se déplacent plus pour voter. Jusque très récemment, les Français votaient peu aux élections intermédiaires, qui ne les intéressaient pas, mais ils votaient massivement à la présidentielle et aux municipales. Or, ce n’est plus le cas. C’est donc qu’il y a une rupture et il faut repenser notre modèle.
Votre duo avec Agnès Marion, figure de l’aile conservatrice du RN, alors que vous venez de la gauche radicale, a-t-il si bien fonctionné que cela, eu égard à vos résultats respectifs ?
J’ai fait beaucoup de campagnes électorales et je puis l’affirmer : celle-ci fut l’une des plus belles. Pourquoi ? Justement parce que le tandem avec Agnès Marion, elle pour la ville, moi pour la métropole, a parfaitement fonctionné. Sur de nombreux sujets comme la laïcité, la République, la précarité sociale, nous étions d’accord. Ce n’est pas parce qu’Agnès Marion est supposée être de droite qu’elle est libérale ou qu’elle n’est pas sensible aux questions sociales. Il y avait une complémentarité qui n’existe nulle part ailleurs.
Au-delà d’Agnès Marion, nos candidats, réunis autour du socle appelé Rassemblement national, venaient aussi bien du PCD de Jean-Frédéric Poisson ou de la Droite populaire de Thierry Mariani, que de formations de gauche
Au-delà d’Agnès Marion, nos candidats, réunis autour du socle appelé Rassemblement national, venaient aussi bien du PCD de Jean-Frédéric Poisson ou de la Droite populaire de Thierry Mariani, que de formations de gauche. Parmi ces derniers, je ne citerai que notre tête de liste à Décines, qui est un ancien du Front de gauche – son score lui a permis d’être élu au Conseil municipal – notre tête de liste dans le IIe arrondissement de Lyon, qui est un ex-trotskiste, et le jeune chevènementiste Thibaut Garnier, qui conduisait la liste à Villeurbanne. Quels qu’aient été les résultats, chacun d’entre nous sait que la politique n’est pas du court terme. Nous poursuivrons le travail engagé en labourant le terrain.
On dit que vous venez de l’Action antifasciste : quel est votre parcours idéologique et intellectuel ?
Cette rumeur est totalement fausse : je n’ai jamais été membre de l’Action antifasciste ! À l’image de Thierry Mariani, représentant du « canal historique » du RPR, je suis issu du « canal historique » de Jean-Luc Mélenchon. Et les « antifas » n’ont jamais été ses amis – ni les miens. Souvenez-vous : pendant la campagne présidentielle de 2017, les antifas avaient attaqué un meeting de Jean-Luc Mélenchon, place de la République, à cause de la présence de drapeaux tricolores et de la tournure patriote de sa campagne. Et c’est le service d’ordre de LFI qui, à la demande de la préfecture de police de Paris, avait repoussé antifas et Black Blocks.
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Jean-Luc Mélenchon m’avait attiré parce que je voyais en lui le seul homme de gauche – mis à part Jean-Pierre Chevènement – qui était patriote, qui voulait une sortie de l’Otan et qui avait vu que la mondialisation était en train de détruire beaucoup de bassins d’emploi dans notre pays. Dans son ouvrage L’Ère du Peuple (Fayard, 2014), il avait même prédit le mouvement des Gilets jaunes. Il expliquait comment le peuple s’était constitué peuple partout, comme par exemple en Tunisie en 2011. En 2017, il ne parlait même plus de gauche et de droite, mais d’un peuple qui se constituait face à une oligarchie. L’Internationale et le drapeau rouge avaient disparu, remplacés par la Marseillaise et le drapeau tricolore. Et ça a marché.
Après la présidentielle, ça a été autre chose… Jean-Luc Mélenchon a recommencé à parler de « gauche contre droite » et il s’est tourné vers les islamo-gauchistes Danièle Obono ou Clémentine Autain, devenant ainsi communautariste. En conséquence, j’ai choisi de rallier celle qui se bat pour le peuple et la nation, c’est-à-dire Marine Le Pen.
Marine Le Pen, par sa ligne politique social-souverainiste, laïque, assimilationniste et républicaine, n’est-elle pas le leader de gauche que vous cherchiez tant ?
Ce qui est certain, c’est qu’avec Marine Le Pen, nous partageons la même conviction que le clivage droite/gauche est dépassé sur un grand nombre de sujets, par exemple sur l’Union européenne ou sur les traités de libre-échange. Lors du référendum sur le traité constitutionnel, en 2005, le PS, l’UMP, EELV, etc., tous ont voté pour l’UE telle que nous l’avons aujourd’hui. Ce sont les mêmes qui ont voté pour le Traité de Lisbonne en 2009.
Quand je suis entré en politique au côté de Jean-Luc Mélenchon, il n’était pas question de sauver l’Union européenne. Je l’ai quitté lorsque Manon Aubry a été catapultée tête de liste aux européennes. Et de fait, les électeurs ne s’y sont pas trompés : ils ont préféré l’original EELV à la copie LFI.
Vous avez été tête de liste pour les élections métropolitaines à Lyon. Comment y prôner le localisme, qui est antithétique avec la métropolisation ?
On peut être opposé à l’Union européenne telle qu’elle existe et participer aux élections européennes, être contre le principe des régions et siéger aux conseils régionaux [Andréa Kotarac a démissionné de son mandat de conseiller LFI à la région Auvergne-Rhône-Alpes après avoir rejoint le RN, Ndlr]. Si nous abandonnons tous ces terrains, nous serons hors-jeu.
Lors de notre campagne pour la métropole, nous étions seuls à dire que nous voulions une métropole des communes.
Lors de notre campagne pour la métropole, nous étions seuls à dire que nous voulions une métropole des communes. Nous prônions la proximité, par exemple en matière de sécurité ; nous avions proposé un fond de 50 millions pour aider les communes à armer physiquement et moralement leurs policiers municipaux et assurer ainsi la protection des habitants, quand Les Républicains, eux, voulaient une police métropolitaine, exactement comme le marcheur Gérard Collomb. D’ailleurs, ils ont fait alliance !
Nous, nous avons fait le choix du localisme : vivre, travailler, consommer sur son territoire. Nathalie Loiseau était allée dans une production de bœuf charolais, à une centaine de kilomètres de Lyon, pour y défendre le traité de libre-échange entre l’UE et le MERCOSUR, parce que grâce à cet accord, avait-elle expliqué, les éleveurs allaient pouvoir exporter. La belle affaire ! Nous, au contraire, nous voulons du bœuf charolais dans les cantines lyonnaises pour les enfants lyonnais, et non que cette viande soit vendue surgelée en Argentine pour hériter en retour des steaks aux hormones du Brésil !
Lorsque Thierry Mariani et Jean-Paul Garraud, anciens de LR, ont rejoint le RN, ils ont relancé la Droite populaire pour servir de sas. Va-t-on assister avec vous à l’émergence d’une initiative similaire vers LFI ?
La question m’a effectivement été beaucoup posée. Une différence est que la Droite populaire existait déjà avant que mon ami Thierry Mariani ne rejoigne, quelques mois avant moi, le Rassemblement national, alors que pour ma part, je ne dispose pas d’une telle structure. En revanche, beaucoup s’activent pour créer une sorte de réseau. Il existe déjà de manière informelle. Quantité d’ouvriers, d’Airbus notamment, nombre d’insoumis, de communistes, de radicaux de gauche m’adressent des notes sur beaucoup de sujets. Elles alimentent très utilement ma réflexion.
Quel regard portez-vous désormais sur votre ancienne formation politique ?
La France insoumise était un mouvement souverainiste, elle veut aujourd’hui sauver l’Union européenne. La France insoumise était un mouvement anticommunautariste, laïque et républicain, elle a été phagocytée par les communautaristes. Le philosophe Henri Pena-Ruiz, auteur de Qu’est-ce que la laïcité ? (Gallimard, 2003), était le maître à penser de Jean-Luc Mélenchon, ils ont rompu.
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En novembre 2015, Jean-Luc Mélenchon écrivait sur Twiter : « Je conteste le terme d’islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l’islam comme on a le droit de ne pas aimer le catholicisme. » Le 10 novembre dernier, le même Jean-Luc Mélenchon défilait derrière la banderole « Non à l’islamophobie » aux côtés de Frères musulmans et d’islamistes, sur fond de « Allahu akbar » scandés par la foule ! D’Henri Pena-Ruiz à Charlotte Girard [la rédactrice du programme de 2017 « L’Avenir en commun », Ndlr] en passant par mon ami Djordje Kuzmanovic [voir notre entretien in l’Incorrect n° 22 de juillet-août 2019], beaucoup sont partis.
La ligne de Danièle Obono, de Clémentine Autain et d’Éric Coquerel l’a emporté. Éric Coquerel était la caution souverainiste et chevènementiste de Jean-Luc Mélenchon. C’est lui qui, à chaque congrès, rappelait l’importance de la souveraineté nationale et populaire. Or, ce n’est plus du tout le même… Il y a deux ans, c’est lui qui a soutenu l’occupation de la basilique Saint-Denis par des migrants. Aujourd’hui, c’est lui qui se met à genoux pour Black Lives Matter. C’est lui qui reste muet et ne prend aucune sanction lorsque son assistante parlementaire tweete à l’issue des élections européennes que la France est un pays de fachos et que chaque Français devrait aller niquer sa mère. Sans doute, quand on est élu dans le « neuf-trois », est-il plus payant électoralement de ne pas parler de souveraineté ou de patriotisme et d’aller marcher contre l’islamophobie ou d’applaudir Assa Traoré…
Au fond, êtes-vous toujours de gauche ?
Oui, mais encore faudrait-il se mettre d’accord sur sa définition. Je vois une fracture sociale évidente, mais je crois que c’est désormais la fracture territoriale qui reflète la fracture sociale. Les Gilets jaunes n’étaient pas des habitants des grandes métropoles. C’était plutôt des gens qui se sentaient complètement abandonnés, car ne disposant plus de services publics chez eux, dans ces zones sinistrées en raison de pans entiers délocalisés. L’exemple de Whirlpool est à cet égard frappant. Le premier marché européen pour le sèche-linge, c’est la France. Et pourtant, cette entreprise a décidé de délocaliser en Pologne pour nous revendre ensuite le produit, puisque nous restons, comme je l’ai dit, le principal marché en Europe.
La fracture territoriale est immense entre les villes intra-muros et celles qui se trouvent au-delà des périphériques que certains bobos voient comme des murailles de Chine derrière lesquelles vivent des « Gaulois réfractaires »
Je crois qu’à force d’abattre les frontières nationales, on crée des frontières au sein même de notre propre pays, entre les départements, entre les bassins d’emploi et ceux qui ne le sont plus puisque les usines ont été délocalisées. La fracture territoriale est immense entre les villes intra-muros et celles qui se trouvent au-delà des périphériques que certains bobos voient comme des murailles de Chine derrière lesquelles vivent des « Gaulois réfractaires », c’est-à-dire, à leurs yeux, des beaufs, barbares et illettrés. Nous avons des frontières à l’intérieur de notre pays parce qu’il n’y a plus de frontières autour de la patrie. L’objectif de la mondialisation est de transformer les États-nations en une multitude de confettis au sein même des pays. Être de gauche, c’est combattre cela, et rien d’autre.
Mais où sont vos fameux patriotes de gauche ?
Il y a beaucoup de patriotes de gauche. Il y a eu Jean-Pierre Chevènement, Jean-Marie Le Pen l’a rappelé dans ses Mémoires. Nous assistons à une islamisation de la France, et nombreux sont les Français de gauche qui s’indignent qu’on finance l’Institut de la civilisation musulmane à Lyon, et qu’on le fasse en compagnie de l’Arabie saoudite. Comment peut-on être laïque, républicain et patriote en travaillant avec un royaume théocratique ? Sur des sujets majeurs comme celui-ci, il y a des convergences.
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Je ne nie pas qu’il y ait encore des incompréhensions à lever, qui peuvent relever d’un problème générationnel : quand des gens de gauche, comme mon ami Djordje Kuzmanovic, qui, à mon avis, partage 90 % de ce que je dis, pense que « Le Pen = méchant », c’est peut-être dû à son histoire, au fait qu’il a été formé dans les années 1980 par des mouvements type SOS Racisme.
Ce que je regarde, ce sont les Français. Eux se moquent complètement des alliances de partis. Il est possible de les rassembler en leur proposant une république laïque et souveraine, intransigeante avec les racialistes et les communautaristes. Contrairement à la plupart des hommes politiques, les Français ne sont pas paralysés par la moindre larme de crocodile de « racisé ». Ils savent voir les Frères Musulmans se cachant derrière. Je suis persuadé qu’ils sauront faire confiance à celui ou celle qui n’aura pas la main qui tremble le jour venu.





