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Anice Lajnef : “en favorisant les actionnaires, les dirigeants de Renault ont plongé l’entreprise dans un état de fragilité”

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Publié le

28 mai 2020

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Ancien responsable de trading dérivés à la Société Générale, Nomura et Barclays entre 2001 et 2016, Anice Lajnef est aujourd’hui consultant et entrepreneur. Il a eu un échange assez virulent avec Agnès Pannier-Runacher au sujet du plan de relance de Renault.

 

Vous avez eu une discussion animée avec Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Economie, à propos du plan de relance et des aides à l’automobile. Vous lui avez reproché une erreur d’appréciation quant à la situation de Renault, accusant l’Etat d’accorder un prêt avantageux à Renault assimilable à une subvention publique dont les actionnaires à 85% privés profiteraient, alors qu’ils ont longtemps profité d’importants rendements. Pouvez-vous préciser pour nos lecteurs ?

 

Avant la crise de 2008, Carlos Ghosn avait suivi une politique de distribution de dividendes très avantageuse pour les actionnaires. Moins de trois ans après avoir succédé à Louis Schweitzer à la tête de Renault en 2005, Carlos Ghosn avait doublé le dividende du constructeur français, au bonheur des actionnaires et de l’État. La crise de 2008 a obligé l’État à intervenir pour sauver l’entreprise. Mais une fois remise sur pied, la mégalomanie de Carlos Ghosn a repris de plus belle, et les dividendes ont atteint de nouveaux records. En 2019 par exemple, l’entreprise au losange a distribué un dividende au rendement exorbitant alors que le modèle économique du constructeur commençait déjà à s’essouffler : les actionnaires ont profité cette année-là d’un rendement de 6%, ce qui est en soi une aubaine inespérée dans un environnement où les taux sont quasi nuls.

 

Lire aussi : TRIBUNE : La prime à la conversion automobile, une folie à la française

 

Surtout que la même année, les dirigeants ont aussi fait voter par les actionnaires un programme de rachat d’actions de 3,5 milliards d’euros financé par un emprunt sur les marchés obligataires. Rappelons que le rachat d’actions consiste pour une entreprise à profiter d’un environnement de taux bas, pour racheter ses propres actions et les annuler comptablement. Cette décision est motivée par des aspects purement financiers et dans un objectif de satisfaire les actionnaires, alors que l’entreprise aurait mieux fait d’investir dans l’innovation ou dans des projets destinés à restructurer son activité. Il faudrait penser à responsabiliser les dirigeants et le capital, qui reposent trop souvent sur l’interventionnisme de la puissance publique, forts de leur chantage à l’emploi.

 

L’Etat aurait-il pu – éventuellement dû – renationaliser partiellement Renault comme l’a fait Angela Merkel avec la Lufthansa ?

 

Dans cet environnement incertain, il est normal pour l’État de venir en aide aux entreprises en difficulté afin de sauver l’activité économique et les emplois. Cependant, en favorisant les actionnaires par des politiques de distribution de dividendes et de rachats d’actions hasardeuses, les dirigeants de Renault et les actionnaires qui ont voté ces politiques, ont plongé l’entreprise dans un état de fragilité qui a commencé bien avant la crise liée au virus. Il aurait donc été normal de demander aux actionnaires de mettre la main à la poche via une augmentation de capital. Cependant, le gouvernement en a décidé autrement. Alors que l’État n’est actionnaire de Renault qu’à hauteur de 15%, il s’est porté garant pour un prêt de 5 milliards d’euros. Cette aide publique a un coût pour le contribuable français, car si Renault fait faillite, nous devrions collectivement payer la somme aux créanciers. Renault n’aurait jamais pu emprunter cette somme au taux très avantageux auquel l’État français peut emprunter (le taux est même négatif pour un emprunt sur 5 ans).

 

En favorisant les actionnaires par des politiques de distribution de dividendes et de rachats d’actions hasardeuses, les dirigeants de Renault et les actionnaires qui ont voté ces politiques, ont plongé l’entreprise dans un état de fragilité qui a commencé bien avant la crise liée au virus. Il aurait donc été normal de demander aux actionnaires de mettre la main à la poche via une augmentation de capital. Le gouvernement en a décidé autrement.

 

Avant l’annonce de l’État, le risque de crédit de Renault avait fortement augmenté, démontrant une certaine méfiance des marchés vis-à-vis du modèle économique du constructeur français. En engageant son nom dans cet emprunt, l’État engage notre nom à tous, et offre en même temps une opportunité de sauvetage inespérée aux 85% d’actionnaires privés. En somme, les actionnaires profitent de juteux dividendes quand tout va bien, et les contribuables payent les pots-cassés en temps de crise. Cette dérive du capitalisme financier qui consiste à privatiser les profits en période de vaches grasses, et à socialiser les pertes en période de vaches maigres, est de plus en plus mal vécue par l’ensemble des Français à qui il est constamment demandé de faire des efforts. Ce deux poids deux mesures à l’avantage du capital alimente les frustrations sociales. L’État aurait mieux fait d’imposer à l’entreprise des conditions plus contraignantes à la garantie de prêt, en nationalisant partiellement Renault, comme l’a si justement fait Angela Merkel avec l’aide apportée à la compagnie aérienne nationale Lufthansa. Cela aurait été plus juste pour les contribuables que nous sommes.

 

Que penser de l’emprunt européen – qui divise actuellement les Etats-membres – ? Cet endettement commun des pays européens pourrait-il encore restreindre la souveraineté des Etats-membres ?

 

L’Europe s’est construite autour de l’euro et non autour des Nations. C’est une Europe des marchés sans queue ni tête, où le dumping fiscal et social entre les États fait peine à voir. Sans harmonisation fiscale et sociale, et sans unité monétaire dans le sens d’un taux d’emprunt unique, les jours de l’euro sont comptés. Les pays du Nord ont les faveurs des marchés financiers, et ils comptent bien profiter de cette situation qu’ils attribuent à leur rigueur budgétaire et à leur dynamisme économique. En refusant la mutualisation de la dette, même en période de crise sanitaire, les pays du Nord de l’Europe démontrent que l’union des États est une union de façade. Au fil des années, les écarts de taux d’emprunts s’écartent de plus en plus, et les dettes des États du Sud se creusent. Or toute dette se traduit par une perte de souveraineté des États en faveur des créanciers.

 

Lire aussi : La décentralisation ou la mort !

 

Depuis 2015 et la politique monétaire de la BCE qui consiste à racheter de la dette publique des États, la BCE est devenue le principal créancier des États membres de l’UE. L’épicentre du pouvoir politique européen s’est déplacé à Francfort où siège la BCE, alors que cette organisation n’a été élue par aucun peuple souverain. La BCE, dont le principal actionnaire est la Bundesbank, compte bien imposer des politiques de rigueur budgétaire aux États endettés, comme ce fut le cas entre 2010 et 2020. Le risque est que les frustrations sociales éclatent et provoquent des mouvements sociaux bien plus chaotiques que ceux connus lors des grèves des retraites ou des gilets jaunes en France.

 

La monnaie forte permet la mécanique redistributive qui est le fondement de l’économie européenne : les dépenses des consommateurs sont les revenus de nos entreprises. Ce système peut-il être amélioré ?

 

Que faire pour augmenter le niveau de vie des Français et mieux former ceux qui animeront la vie politique et économique de demain ? La France souffre d’une mauvaise allocation des crédits bancaires qui sont pourtant le moteur de l’économie. Les banques favorisent depuis le début des années 2000 les crédits immobiliers sur les crédits productifs. Plus de 60% des crédits sont accordés aux ménages et aux entreprises dans le cadre d’un projet immobilier. D’une certaine manière, la frilosité des banques qui se complaisent dans le confort des crédits immobiliers, est un frein au dynamisme de l’économie française. Il serait pertinent de limiter le crédit immobilier pour libérer la prise de risque bancaire et le financement de projets innovants ou créateurs d’emplois.

 

 

Les banques ont été fragilisées depuis la crise de 2008 qui fut une crise justement liée aux excès du crédit immobilier, et rien n’a été fait depuis pour moderniser le financement de l’économie productive et locale. Sans un système bancaire au service des forces vives du pays, l’économie continuera d’être atone. Pire, le risque que fait peser la finance spéculative sur l’économie réelle est le plus grand défi auquel nous faisons face, sans que les dirigeants politiques ne prennent les décisions adéquates. Une première mesure urgente à prendre serait de séparer au sein des banques les activités spéculatives liées aux marchés financiers, des activités du financement de l’économie réelle.

 

Qiao Liang, général chinois co-auteur de l’ouvrage majeur qu’est La Guerre Hors Limite, a déclaré dans un entretien implacable : « L’essentiel n’est pas de savoir à quel point l’épidémie est terrible, mais de savoir que les États-Unis et l’Occident ont tous deux connu leur heure de gloire aujourd’hui, et qu’ils ont rencontré cette épidémie alors qu’ils déclinaient. » Il prédit que l’Occident pourrait mettre près de deux ans à se remettre du choc. Qu’en pensez-vous ?

 

Les États-Unis ont profité du « privilège exorbitant du dollar » pendant plus de 75 ans. Dans une moindre mesure, l’euro est aussi une monnaie forte et appréciée dans le monde. Bien que la crise sanitaire ait considérablement remis en question le modèle productiviste et consumériste du capitalisme financier, les mécanismes de création monétaire de la Fed et de la BCE autrefois opaques ont été mis sous les projecteurs. Les milliers de milliards de dollars et d’euros créés digitalement par les banques centrales pleuvent tous les jours, et la confiance qui est normalement le pilier de la monnaie, est mise à rude épreuve. Les États périphériques et les citoyens se posent de plus en plus de questions pertinentes sur les mécanismes monétaires. La perte de confiance dans le dollar ou l’euro risque de coûter cher aux États-Unis et à l’Europe, bien plus que la baisse de l’activité économique. Alors que les particuliers s’intéressent de plus en plus à l’or et aux crypto-monnaies, la Chine et la Russie s’organisent pour dé-dollariser l’économie mondiale. Nous vivons peut-être avec cette crise sanitaire le début de la fin du dollar et plus généralement des monnaies qui reposent sur la confiance.

 

Propos recueillis par Gabriel Robin

 
 
 
 
 

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