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Annette : notre critique

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Publié le

8 juillet 2021

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Le splendide opéra rock de Leos Carax a sans aucun doute marqué l’ouverture du festival de Cannes. Adam Driver et Marion Cotillard, respectivement star de stand-up et cantatrice de renommée internationale, y incarnent un couple dont le destin sera bouleversé par l’arrivée d’une fillette mystérieuse. Grandiose théâtre d’ombres.
Annette

Ça commence dans un studio d’enregistrement, quelque part dans la Cité des Anges. On branche les guitares, on tourne les potards, les tensiomètres s’excitent, quelque chose grésille dans l’air, l’imaginaire retient son souffle. Les regards, concentrés, se tournent vers le groupe qui occupe la cabine insonorisée. « May we start ? » questionne l’ingé-son. Le chanteur du groupe, un sexagénaire aux yeux pétillants, en fera immédiatement son refrain : « So may we start ! » entonne-t-il en forme de réponse à l’injonction du maître d’œuvre, alors que le groupe, débordé par l’énergie des commencements, finit par sortir de l’immeuble, emmenant au passage les protagonistes du film, comme sortis d’un chapeau invisible.

Lire aussi : La Pendue : rêver avec Carax

La grande procession du cinéma de Carax peut commencer, déjà gorgée d’électricité : musiciens, acteurs et figurants scandent à leur tour cet ordre originel, mantra de la création, prescription démiurgique transformée en ritournelle pop. Toute la poétique de Carax s’inscrit ici, dans cet imaginaire élégiaque qui prend forme devant nous, dans ce plaisir presque enfantin qui consiste à montrer les coutures, l’envers des masques, à révéler ses secrets de fabrication et à jouer sur toutes les tonalités du faux. Pas de vérité sans un spectacle qui la contredise radicalement, semble nous dire Carax, qui professe à chaque plan cette reconnaissance de l’artifice comme force prééminente, capable de débroussailler le réel, de révéler l’authentique.

Annette est d’abord un hommage au spectacle, à ses deux formes les plus antagonistes et les plus complémentaires : la tragédie et la comédie. La première sauve, la seconde assassine. Ici, un acteur de stand-up vénéneux – Adam Driver, monstrueux – s’éprend d’une soprano au succès planétaire – arcadienne Marion Cotillard. Les deux stars convolent et le fruit de leur passion sera une petite fille en forme de pantin. Drôle de Pinocchio promis à un destin de chanteuse star, qui sera aussi le réceptacle silencieux d’une relation toxique frappée par la mort.

Carax épuise son propre univers, le presse pour en tirer cet ultime dégorgement d’imaginaire, fatalement superlatif et flamboyant, évitant parfois le ridicule au prix d’une incroyable souplesse dramatique

Sur cette trame pondue par les deux frères du groupe Sparks, icône de la scène alternative californienne, Carax pond un opéra-rock à la fois flamboyant et intimiste, personnel et universel. Une réflexion sur la création, sur le couple, mais où le symbolisme laisse bien vite sa place à la pure jouissance du voir, au pur plaisir du trucage – et à une bande-son fabuleuse. En bref, du cinéma total. Un film testament qui semble compiler toutes les ardeurs et toutes les névroses du Carax-verse, dans un ultime pied de nez au cynisme contemporain.

Les amours de Carax sont plutôt à chercher du côté du cinéma muet, des faiseurs d’images et des plasticiens fous : comme David Lynch dans Inland Empire – autre grand spectacle panoptique et testamentaire – Carax épuise son propre univers, le presse pour en tirer cet ultime dégorgement d’imaginaire, fatalement superlatif et flamboyant, évitant parfois le ridicule au prix d’une incroyable souplesse dramatique. Un formidable livre d’images qui cite autant King Vidor que Kobayashi, Abel Gance et De Palma, dans un déluge d’effets et de techniques qui nous rappelle la force élémentaire du cinéma : celle de l’illusion. Et qui culmine lorsque celle-ci précisément prend chair, dans un final bouleversant. Un aboutissement total.

Annette de Leos Carax avec Adam Driver, Marion Cotillard et Simon Helberg, 2h20, sortie le 6 juillet

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