Avec les uniates de Roumanie

Alin Valentin Borcea

On les connaît encore assez peu. Pour le français moyen, le chrétien qui suit le rite byzantin, est un orthodoxe. Ou un chrétien d’Orient. Pourtant, c’est aussi un européen pas très loin de chez nous. Un européen qui parle une langue issue du latin, comme c’est le cas en Roumanie. Petit retour sur un séjour en Transylvanie.

 

 

2 juin 2019, 5 heures du matin : départ d’Alba Iulia, cette ville de Transylvanie avec sa forteresse Vauban, pour Blaj, où la béatification des évêques martyrs roumains par le pape François doit avoir lieu. Cet événement était très attendu. Les gréco-catholiques – ces chrétiens de rite byzantin rattachés à Rome à partir de 1700 – voient enfin leur persécution sous le communisme reconnue. Ils sont surtout présents en Transylvanie.

Mais aujourd’hui, les gréco-catholiques vivent une véritable renaissance.

En 1948, alors que la Roumanie subit la mise au pas typique aux démocraties populaires, ils sont rattachés de force à l’Orthodoxie. Leurs églises sont affectées au culte orthodoxe. De 2 millions, ils seraient aujourd’hui 200 000. Certains fidèles ont préféré rester dans l’Église orthodoxe. Mais aujourd’hui, les gréco-catholiques vivent une véritable renaissance.

 

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La plupart de leurs églises plupart n’ont pas été restituées par les orthodoxes, mais ils construisent, comme c’est le cas à Cluj avec une nouvelle cathédrale déjà haute. Outre un clergé jeune et nombreux, les fidèles sont fervents et assument sans complexe leur histoire. C’est cette communauté que je suis allé rencontrer. 6 heures moins le quart : il y a du monde à Blaj. Les cars arrivent en nombre. La Roumanie catholique s’est donnée le mot pour la cérémonie. Il faut ensuite se rendre à pied pour la béatification. Dans la ville de Blaj, on pavoise pour le pape. Des affiches avec François et des banderoles de bienvenue. On s’est mis sur son 31. Comme si la Roumanie avait exorcisé son passé de dictature sous Ceaucescu. Si je croise la Jandarmeria, la police est aussi appelée… Securitate. Petit clin d’œil ironique : les chrétiens ont pris leur revanche sur les persécuteurs. La Securitate est là pour protéger, plus pour espionner les roumains… Enfin, après avoir traversé des avenues avec quelques immeubles grisonnants, nous arrivons sur le site où la divine liturgie doit être célébrée en présence du pape François : le Câmpia Libertii (« Champ de la liberté »). Autre lieu symbolique pour la Roumanie.

 

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En 1848, en plein printemps des peuples, les roumains avaient prêté serment pour défendre leur revendication face à l’empire autrichien, qui n’était pas encore l’empire austro-hongrois. Un lieu de parole. Bref, en Transylvanie, à chaque coin, on a toujours rendez-vous avec l’histoire… On entend quelques chants. Religieux ou non. 11 heures passées : le pape arrive. Au cours de la cérémonie, il se contentera surtout de dire l’homélie ; le rite byzantin, c’est un peu compliqué pour un pape jésuite. Ce sont les roumains qui ont la main sur cette belle liturgie. On entend quelques répons du pape en latin, comme le Pax vobis ou la bénédiction finale. Les 7 évêques gréco-catholiques sont béatifiés sous les acclamations des fidèles. Emprisonnés, ils sont décédés entre 1950 et 1970. Parmi eux, Mgr Iuliu Hossu que Paul VI avait créé in pectore cardinal en 1969. La nouvelle ne fut rendue publique qu’en 1973. Une belle icône avec les 7 martyrs est même présentée au public. La cérémonie est émouvante.

 

Il y a aussi des hommes politiques. Le président roumain, Klaus Iohannis, issu des Saxons de Transylvanie, est présent. Il incarne la revanche sur une classe politique longtemps issue de l’ancien régime communiste. Il est applaudi. Par contre, Viorica Dancila, premier ministre originaire du parti social-démocrate, est huée… On est rattrapé par l’actualité. Comme dans tout pays européen, la Roumanie est politiquement divisée.

La Roumanie doit, en effet, beaucoup à ces chrétiens mal-aimés.

Mais la cérémonie marque par son grand sens de l’unité. Unité entre les catholiques : il y a des gréco-catholiques, quelques latins, mais aussi des catholiques venus d’autres pays ; unité entre les chrétiens du pays : des orthodoxes nous accompagnent : les martyrs sont aussi ceux de la Roumanie entière ; unité politique : je croise un roumain avec un drapeau national aux armes du défunt roi Michel, décédé en décembre 2017 !

 

Par-delà les péripéties des régimes, République et monarchie ne se conspuent pas. Les roumains sont fiers d’accueillir en grande pompe le pape. Pas de complexe dans ce pays qui a beau avoir souffert de son passé et de ses divisions, mais qui reste digne. Impossible n’est pas roumain !

 

Des uniates fiers de leur histoire

 

La cérémonie est achevée. Elle aura duré au total deux bonnes heures. Chacun repart. Les chemins que nous empruntons sont embouteillés. Mais la bonne humeur et la ferveur sont toujours là. Après avoir quitté les stands, nous allons vers la place centrale de Blaj, celle qui comprend à la fois la cathédrale gréco-catholique, une faculté de théologie et l’archevêché. Une grande pelouse marque cette place. L’ambiance est alors au pique-nique. Quelques statues nous rappellent ces figures du gréco-catholicisme qui ont joué un rôle dans l’essor de la culture roumaine. Comme celle de l’évêque loan Inocentiu Micu-Klein (1692-1768), traducteur d’une bible en roumain. La Roumanie doit, en effet, beaucoup à ces chrétiens mal-aimés. En s’arrimant à la romanité, ils ont aussi contribué à la roumanité. Ils ont fait de ces paysans valaques les préfigurateurs de la nation roumaine.

 

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Si la Roumanie a une identité forte, c’est aussi grâce à l’importante action culturelle et éducative de l’Église gréco-catholique. La place de Blaj nous rappelle aussi les prodromes de l’identité roumaine, qui devait conduire à la Romania Mare (la « Grande Roumanie) de 1918 confirmée par le traité de Trianon de 1920. En effet, le rattachement de la Transylvanie fut proclamé à Alba Iulia. 1848, 1918, 1948 : les grandes dates se terminent toutes par 8. Le pape doit déjeuner à l’archevêché. La cathédrale accueille une exposition sur les 7 évêques martyrs. Je me décide d’y entrer. Des photos, des revues, des habits ecclésiastiques et des vêtements liturgiques sont exposés. La vie de chacun de ces martyrs est retracée à l’usage des visiteurs. Une jeune roumaine me raconte ces différents objets qui perpétuent le souvenir des évêques. L’histoire de son Église, c’est sacré ! Une génération, qui n’a pas connu l’épreuve du martyr et qui succède à celle qui a connu la sortie des catacombes des années 1990, est en train d’émerger. La jeune uniate assume fièrement l’histoire de sa communauté. Gageons qu’elle sera transmise aux générations suivantes.

Les uniates sont bien enracinés dans cette Roumanie qui a tourné le dos à l’ère communiste.

Je retourne sur la place centrale. À l’extérieur, des stands nous indiquent une Église qui aime la théologie. Ainsi, la Galaxia Gutenberg est une maison d’édition qui publie des ouvrages rédigés par des gréco-catholiques, les extraits d’un journal de l’un des béatifiés ou même les traductions des œuvres théologiques d’Hans Urs von Balthasar, théologien suisse alémanique. Comme si les uniates avaient des affinités avec un théologien qui a pris ses distances avec tout l’establishment catholique au cours des années 60 et 70, en pleine crise de l’Église. L’union du martyr intellectuel de l’ouest et des martyrs réels de l’est ! À l’ouest les décadents, à l’est les dissidents… C’est l’autre clin d’œil de cette journée. Le pape François quitte alors l’archevêché : il est fortement applaudi avant de reprendre sa papamobile. Nous repartons juste après. Dans les rues de Blaj, je croise encore ces roumains venus des quatre coins de leur pays. De Cluj ou d’ailleurs. Les uniates sont bien enracinés dans cette Roumanie qui a tourné le dos à l’ère communiste. Ils ont été les témoins des heurs et des malheurs de leur pays. Avec la visite du pape, ils touchent en quelque sorte les dividendes du martyre de leur Église.

 

Dans cette vieille Europe, où l’on se lamente sur tant d’indifférence, où l’on pleure comme les derniers des Mohicans, je me dis que tout n’est pas perdu ! Les témoins existent : il suffit de les rencontrer. Tout simplement.

 

Henri JOZEFOWICZ

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