Bataille décisive en Syrie

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L’offensive actuellement menée par l’armée syrienne dans les provinces d’Alep et d’Idleb représente un tournant majeur du conflit syrien. Les lignes rebelles s’effondrent sous les coups de boutoir de la machine de guerre russo-syrienne. En réaction, l’armée turque se déploie massivement sur le territoire syrien en laissant planer le doute sur ses intentions.

 

 

 

En 2019, le régime syrien avait subi un revers majeur depuis le printemps sur le front des monts de Kabani, dans le nord de la province de Lattaquié. En effet, tirant parti des reliefs fortifiés, les rebelles avaient repoussé inlassablement les assauts de l’armée (notamment ceux de la 4e division d’infanterie) sans que les bombardements russes n’y aient rien changé. Après avoir perdu plus d’un millier de soldats tués sur ce seul front, l’armée syrienne décida d’arrêter les assauts en terrain montagneux et de se redéployer sur le front est, à la topographie bien plus ouverte.

 

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Débutée le 19 décembre par l’habituel tapis de bombes russes, l’offensive syrienne lancée sur le front d’Idleb et d’Alep permet rapidement d’enfoncer les lignes rebelles une à une. Les combattants de la rébellion syrienne se battent durement mais ne peuvent rien face aux bombardements de précision russes. Cependant les lance-missiles anti-chars livrés par la Turquie à la rébellion causent de lourdes pertes aux forces loyalistes.

 

Des contre-offensives sont lancées (notamment par les djihadistes du HTS) mais le terrain est rapidement repris par le régime et elles sont finalement toutes repoussées. Avec la capture de nombreux villages, l’armée syrienne prend soin de contourner tous les postes d’observation de l’armée turque dépassés peu à peu par l’offensive. Le 29 janvier 2020 tombe Marrat Al-Nouman, deuxième plus grande vile de la province d’Idleb, totalement désertée par les rebelles qui l’évacuent sans combattre. Poursuivant sur sa lancée, l’offensive remonte vers le nord et permet aux loyalistes de capturer Saraqueb, autre grande ville importante qui est de même évacuée sans combats le 5 février 2020. De très nombreux villages et localités sont reconquis par le régime dans la foulée, faisant davantage évoluer les lignes de front en quelques semaines que lors des dernières années. De nombreux groupes rebelles envoient des renforts en provenance du nord de la province d’Alep mais peinent à contenir les avancées loyalistes.

 

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L’ultime victoire de l’armée syrienne survient justement dans la province d’Alep alors que les rebelles sont focalisés sur la défense d’Idleb. En effet, entre le 13 et le 16 février, les forces syriennes lancent des offensives sur tous les fronts de la campagne d’Alep et arrivent à reprendre le dernier quartier de la ville même d’Alep (Zahraa) qui était encore tenu par la rébellion depuis 2012.

 

Les combats dans Zahraa sont âpres mais la logique militaire bascule en faveur du plus fort. Malgré plusieurs contre offensives débutées par des camions piégés kamikazes, l’armée syrienne avance inexorablement. 

Plus que les précédents développements, cette rupture du front d’Alep marque la défaite militaire des rebelles syriens.

A partir du 16 février les forces de l’opposition abandonnent toutes leurs positions à proximité de la seconde ville de Syrie. Plus que les précédents développements, cette rupture du front d’Alep marque la défaite militaire des rebelles syriens. En effet, le front d’Alep permettait à la révolution syrienne de continuer à exercer une pression militaire sur une zone stratégique du pays et ainsi de faire peser sur le régime la menace d’une nouvelle grande bataille urbaine qui avait duré quatre années de 2012 à 2016 pouvant de ce fait assurer la continuité des combats pour les rebelles. Alep définitivement sécurisée, l’armée syrienne a pu reconquérir l’intégralité de l’autoroute M5 qui reliait Damas à Alep. Cette offensive de 3 mois est une victoire tactique totale pour l’armée syrienne qui se transforme en victoire stratégique pour Bachar Al-Assad. Les rebelles restent maîtres de 40% de la province d’Idleb, conservent toujours le contrôle de la ville d’Idleb et maintiennent leurs positions au nord de la province d’Alep, mais pour combien de temps ?

 

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Afin d’empêcher l’inéluctable, la Turquie d’Erdogan décida de voler au secours de la rébellion syrienne en s’engageant de façon inédite dans la province d’Idleb. Après la chute de Saraqueb, Recep Tayyip Erdogan fit entrer massivement ses troupes sur le territoire syrien. L’armée syrienne cibla alors à plusieurs reprises les positions turques qui ripostèrent lourdement faisant plusieurs dizaines de morts de part et d’autre.

 

Plusieurs milliers de soldats turcs et des centaines de véhicules lourds sont désormais déployés en Syrie afin de renforcer les « postes d’observation » turcs, véritables bases militaires avancées. Le 5 février, le Président turc lance à la Syrie (et donc de facto à Vladimir Poutine) un ultimatum lui enjoignant de retirer ses forces d’ici la fin du mois jusqu’à la limite des points d’observations turcs.

Les trois chefs d’Etat arriveront-ils à négocier un accord global sur le dos de la rébellion syrienne ou un affrontement de haute intensité est-il à envisager ?

Soit le retrait de tous les gains territoriaux engrangés par Damas ces derniers mois. Pour Bachal Al-Assad comme pour Vladimir Poutine ceci est inacceptable, alors qu’Erdogan argue que ce ne serait que le plus strict respect des accords de Sotchi de 2018, violés continuellement par toutes les parties. La vérité est que la Turquie, soutien de plusieurs importants groupes rebelles est handicapée par la présence des groupes djihadistes qui restent et de loin, les principales forces combattantes de l’opposition. Peut-être la Turquie sera-t-elle contrainte d’affronter ces groupes djihadistes pour renforcer la présence des groupes « modérés » proturcs. Mais il est certain qu’à Damas comme à Moscou on ne souhaite pas autre chose que la reconquête totale du territoire syrien.

 

 

Au fur et à mesure des avancées du régime, l’armée turque se renforce pourtant quotidiennement au sein des zones rebelles, notamment avec des canons lourds et des chars léopard (ce qui démontre l’importance du déploiement de force qui ne relève désormais plus du symbole).

 

 

Si l’armée turque écrase l’armée syrienne en puissance, il n’en va pas de même vis-à-vis de l’armée russe. Les trois chefs d’Etat arriveront-ils à négocier un accord global sur le dos de la rébellion syrienne ou un affrontement de haute intensité est-il à envisager ? Toujours est-il que l’armée syrienne se trouve désormais aux portes d’Idleb, dernière grande place forte rebelle en Syrie (contrôlée par les djihadistes du Hayat Tharir al-Cham). Du sort de cette ville dépend l’avenir du conflit syrien. Si elle n’est pas défendue militairement par les Turcs, l’armée syrienne progressera alors définitivement vers la frontière mettant fin ainsi à l’emprise territoriale que les rebelles possèdent encore. Les heures qui s’écouleront jusqu’à la fin du mois de février seront décisives pour décider de la fin ou non de la guerre en Syrie. 

 

Romain Sens

 

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rsens@lincorrect.org

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