Beau geste et noble art

© Benjamin de Diesbach

Patrick Eudeline réagit par une tribune offensive à l’arrestation de Christophe Dettinger. Quand la panthère du rock prend la défense du puma des Gilets jaunes. Vous ne lirez ça que dans L’Incorrect.

 

Le Beau Geste était jadis l’élégance de la Boxe classique et de la savate, le refus du coup bas. Un peu à la façon de Christophe Dettinger. Mais, pardon… J’étais parti pour parler de la dette. Oui, cette dette virtuelle (un tableau Excel dans une banque privée, rien de plus) qui nous étrangle et justifie tout. L’austérité et le rabot. Le marteau de la dette, l’enclume de l’Europe pour tout horizon. La politique des larmes de sang décidée par les inspecteurs de finance promus politiques.

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Face à face

 

Et puis, j’ai écouté – entre autres – « L’heure des Pros » sur CNews, une émission d’actualité de plus. Entre punchlines « Ça se dispute » et « C’est à vous ». Et tous ces doctes macronistes, de Gérard Leclerc au grognon Jean-Claude Dassier, de s’énerver et de conspuer le nouveau héros du peuple, de tenir le même prévisible discours. Anarchie, ultra-violence, sévérité indispensable. Haro ! Haro ! sur  Christophe Dettinger.

Et puis j’ai appris que Leetchi (filiale du Crédit Mutuel) confisquait la cagnotte après en  avoir arrêté la collecte. Rien que ça. Encore bien naïfs, ces Gilets jaunes : il fallait faire un Paypal à l’épouse éplorée, par exemple. Même eux ont encore trop confiance dans le système et n’ont pas flairé ce coup de Jarnac. Pas un rond pour le Gitan de Massy ! « La cagnotte de la honte ! » comme  ont dit Luc Ferry ou Marlène Schiappa. Alors que Christophe, père de trois enfants, embastillé à Fleury, avait perdu son travail et gagné un casier, brisé sa vie. Pour quelques coups de poings donnés à la loyale.

Oui, à la loyale. D’ailleurs, il n’y a eu comme conséquence qu’un bras foulé, il me semble (les 15 jours d’ITT)… À côté des mains arrachés, des yeux crevés, des mâchoires brisées qu’on ne compte plus dans l’autre camp, en face des matraques, grenades, flashballs, et maintenant fusils d’assaut, ce combat à mains nues, c’est – comment dire ? – quasi peanuts. Dirais-je.

 

 

 

Parce que, enfin ? Mais, enfin, tous ces gens ne se sont jamais battus ? Ils n’ont jamais rien vécu, à ce point ? Dans la rue, on fauche avec les pieds, on arrache les yeux avec les doigts joints, on cogne à la carotide et au sexe. Le moindre voyou sait cela. Aucun de ces coups vicieux chez notre Ben Hur moderne : il avançait, comme un va-nu-pieds à Valmy sous la ferraille. Et, donc, il essayait de se dégager un passage avec les poings. Bien obligé : lui et son groupe étaient pris en nasse.

Ah ! Et puis, il n’a pas apprécié qu’on cogne une femme à terre (celle-ci affirme même que le boxeur lui a sauvé la vie en la dégageant). Chez les gens du voyage, on a le sens de la famille et le respect de la mère, que voulez-vous. De là, la punition infligée au flic : deux ou trois coup de pieds.

 

Je comprends les élites françaises qui sont horrifiées par la vidéo d’un Christophe au Pont d’Arcole menant ses troupes : je les connais. J’ai dîné chez Lipp ou trinqué au Flore avec certains d’eux, qui étaient là, ce soir, avec Pascal Praud. Des gens charmants, brillants parfois, mais la violence urbaine est pour eux une abstraction, comme la violence fiscale. Tout cela les dépasse, comme une incongruité.

 

Je me suis – un exemple – retrouvé à terre avec trois types qui cognaient (j’étais chanteur punk, en ce temps, c’était parfois mal vu). Je n’avais, pour me protéger, certes pas, l’attirail en kevlar des brigades mobiles. Et, bon… Je suis encore là pour en parler. Pas de quoi en faire un proverbial fromage. Quelques contusions. Une péripétie. L’excellent avocat de Christophe, Hugues Vigier, présent chez Pascal Praud, ne connait peut-être pas assez la rue et ses règles.

Il n’a pas pensé à cet argument pourtant évident : Christophe ne s’est pas vraiment battu. Cela aurait fait autrement mal. Et cogner à mains nues (rien que des gants Singer pour le froid. Oui.) contre un casque, un bouclier, un équipement, même des coups assénés avec la force d’un professionnel….  À côté d’une balle de flashball, ce n’est rien.

Au moment précis ou la gendarmerie recevait, après de nouveaux gaz incapacitants encore inédits (vomissements, diarrhées, cécité, arrêts cardiaques. C’est en réserve) des fusils d’assaut allemands tirant à balles réelles. L’armée, elle, en ce moment, est flattée et honorée, on comprend bien pourquoi. La violence, non, n’est pas du côté du « Gitan de Massy ». Mais du côté d’un pouvoir terrifié qui montre les crocs.

 

Lire aussi : Les gilets jaunes, ou l’indécence de la vie ordinaire

 

D’un État qui a fait un martyr avec ce grand garçon pur et naïf. Un vrai. Un héros tragique. Il s’est mis, de plus à dos, une communauté européenne toute entière, celle des gens du voyage, qui a fait le serment de monter à Paris à chaque acte. En hommage à Christophe. Et comme ils le disent eux-mêmes : « Nous, on ne fera pas semblant. »  Mais l’État n’est plus à ça près.

Je comprends les élites françaises qui sont horrifiées par la vidéo d’un Christophe au Pont d’Arcole menant ses troupes (pardon, il s’agit d’un autre pont dont  le héros avait certes les cheveux plus longs) : je les connais. J’ai dîné chez Lipp ou trinqué au Flore avec certains d’eux, qui étaient là, ce soir, avec Pascal Praud. Des gens charmants, brillants parfois, mais la violence urbaine est pour eux une abstraction, comme la violence fiscale. Tout cela les dépasse, comme une incongruité.

Pour l’instant, Christophe est à Fleury, et sera jugé le 13 février. Le jour de sa mise au gnouf, il pleurait sur sa vie brisée. Enfin, des larmes coulaient doucement, on va dire. On a sa pudeur. Et cela, hein, sans lacrymogènes.

Journaliste et écrivain

peudeline@lincorrect.org

Pin It on Pinterest

Share This