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Ceux qui savent qu’on nous ment

Schopenhauer, dans son petit manuel De l’art d’avoir toujours raison, liste les stratégies à adopter pour réduire son adversaire à néant lors d’une discussion sans avoir néanmoins à se farcir les exigences de la recherche de la vérité. On retrouve peu ou prou et à divers niveaux la quasi-totalité des techniques exposées par Schopenhauer dans le discours complotiste qui, comme tout discours autonome, autoréférentiel, a, de son propre point de vue, toujours raison.

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© Ihor Malytskyi – Unsplash

Schopenhauer, dans son petit manuel De l’art d’avoir toujours raison, liste les stratégies à adopter pour réduire son adversaire à néant lors d’une discussion sans avoir néanmoins à se farcir les exigences de la recherche de la vérité. C’est efficace et drôle mais, mieux que cela, son opuscule montre comment le langage contient en lui sa propre destruction et comment sa destruction figure un des aliments essentiels de la conviction infondée en raison, soit ce que l’on appelle en philosophie l’opinion – son contraire. On retrouve peu ou prou et à divers niveaux la quasi-totalité des techniques exposées par Schopenhauer dans le discours complotiste qui, comme tout discours autonome, autoréférentiel, a, de son propre point de vue, toujours raison.

C’est l’avantage d’être seul à parler. On n’avancera pas beaucoup sur le chemin de la vérité,mais on ne risque pas de se contredire, ou du moins personne ne nous le fera remarquer. Et puisque le conspirationniste part du principe que son interlocuteur ment ou, dans le meilleur des cas, qu’il est trop bête pour avoir compris, grâce à deux ou trois vidéos YouTube et quelques infos glanées sur 4chan, qu’on nous ment sur tout, tout le temps, et que la vérité est ailleurs, pourquoi l’écouter ?

C’est commode, on peut éteindre son ordinateur satisfait d’avoir découvert le pot aux roses, démasqué l’État profond, validé un traitement contre le coronavirus qui n’existe pas et qui en plus a été inventé en labo, et refait le compte exact des victimes de la Shoah en chiffres négatifs

C’est commode, on peut éteindre son ordinateur satisfait d’avoir découvert le pot aux roses, démasqué l’État profond, validé un traitement contre le coronavirus qui n’existe pas et qui en plus a été inventé en labo, et refait le compte exact des victimes de la Shoah en chiffres négatifs. C’est d’autant plus commode qu’on possède, croit-on, des informations de premières sources (4chan), qu’on écoute un grand philosophe aux analyses précises et documentées (Onfray), une star de la recherche, selon ses propres termes, moralement impeccable (Raoult) et un historien digne de ce nom (Faurisson).

Tout le monde ment sauf eux, c’est entendu ! Sauf eux et ceux qui les croient de telle sorte que ce serait inutile d’aller écouter d’autres points de vue, que de suspendre un instant son jugement afin de tenter de savoir si ce que l’on croit est vrai ou, du moins, pas exactement faux. Et puis ça prend du temps de faire de vraies recherches – tout le monde n’est pas journaliste ; de lire de la philosophie – tout le monde n’aime pas briser ses croyances ; de s’intéresser à l’épistémologie – c’est dur et on n’y comprend rien ; ou de lire des livres d’histoires écrits par des historiens de profession et non ceux histrions reconvertis dans le mensonge et la falsification.

Lire aussi : Coupable d’être blanc ?

Car c’est un fait, ceux qui doutent de tout n’aiment pas douter puisqu’ils connaissent en amont le secret du monde : on nous ment. Ils n’aiment pas douter non plus parce qu’à force d’avoir empilé les approximations sur les demi-vérités, d’avoir cru comprendre sans apprendre à lire, ils se pourraient bien qu’ils aient tort sur tout et qu’ils mentent.

Peu leur importe, hélas, le langage est un sortilège aux multiples pouvoirs, et il sert d’abord à nous convaincre nous ; il est, dans la solitude de notre âme, un poison si nous ne le tournons pas vers les autres pour transformer ses effluves ensorcelants en panacée libératrice. Mais pour cela, il faut prendre le risque de la confrontation, c’est-à-dire le risque de parler vraiment donc d’avoir tort : un art plus beau et plus grand que celui d’avoir toujours raison parce qu’il a pour destination la vérité.

L’art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer
Circé, 128 p., 6.50€

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