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Chris Ware est-il un génie de la BD ?

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Publié le

16 juillet 2021

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Plusieurs fois finaliste, Chris Ware a enfin reçu le grand prix de la ville d’Angoulême il y a quelques semaines. C’est l’occasion d’évaluer le génie propre du dessinateur, et sa place dans le monde de la bédé.
Ware

Chris Ware vient d’être récompensé, en France, par le grand prix de la ville d’Angoulême. Comme ce prix, qui existe depuis près de cinquante ans, a aussi été accordé à Bilal, Boucq, Brétécher, Will Eisner, Franquin, Jean Giraud/Mœbius, Goossens, Emmanuel Guibert, Jijé, Pellos et Trondheim, entre autres, on peut dire qu’il n’est pas accordé à la légère (et que ça manque de femmes, c’est un vrai problème…). Cela faisait plusieurs années que Ware était finaliste et que les dessinateurs ne votaient pas pour lui : trop intello, trop élitiste, trop américain, pas assez engagé, pas assez connu ? Un peu tout ça. Dessinant depuis l’enfance, publiant depuis plus de trente ans, Chris Ware s’est vite fait remarquer par les acteurs de la bande dessinée indépendante (comprendre : sans super-héros), comme Art Spiegelman (Maus) et l’éditeur Fantagraphics, par ses histoires surprenantes où la narration prend visiblement le pas sur le sujet raconté, puis par son goût pour les héros moyens, contemporains qu’il place dans des situations moyennement douloureuses mais bien pénibles. Multipliant les formats, n’étant publié en France que sous forme de recueils ramassant plusieurs années de parutions, Ware n’est pas grand public mais les journalistes l’adorent. Avec lui, on sent que la bande dessinée est de l’art, de l’art intelligent et assez à gauche puisque l’American Way of Life en ressort cabossé, sans parler de l’American Dream. Chris Ware en est-il un authentique génie ? Richard de Seze a pesé le pour et le contre.

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OUI. IL NE RECULE DEVANT RIEN

Qui a lu Quimby the Mouse, paru en 2005 à L’Association, le sait : Ware ne recule devant rien. Ses livres, qu’il pense, dessine, colorie, lettre et édite lui-même, en surveillant avec un soin paranoïaque chaque étape de la production, sont un mélange d’histoires mélancoliques, de commentaires de second degré écrits en corps 6 dans des endroits improbables, de fausses publicités et de découpages, comme dans les magazines illustrés pour enfants des années 20 à 50. Le classique côtoie l’expérimental, exigeant du lecteur un effort incessant pour s’ajuster en permanence aux systèmes narratifs qui se succèdent et parfois se mélangent. Ardu, mais gratifiant ! Remarquons d’ailleurs qu’en vieillissant l’expérimentateur a laissé la place au classique : désormais maître de son expression, il a abandonné le radical pour ne garder que sa capacité à conceptualiser le temps qui passe, les pensées intérieures, le choc de la réalité, toutes choses utiles quand on raconte la vue d’un petit-bourgeois américain médiocre, triste et roux – Rusty Brown – ou médiocre et dégarni – Jimmy Corrigan.

NON. C’EST UNE QUESTION DE PRINCIPE

Le seul génie, en bande dessinée, c’est Rodolphe Töpffer. C’est lui qui invente la narration séquentielle illustrée, en Suisse, avant 1830 : nouveauté absolue (et en plus Töpffer était politiquement ultra-conservateur alors que Ware a remercié Angoulême en déplorant que « [sa] propre terre natale » ait « quasi abandonné la démocratie ces quatre dernières années »). Chris Ware est né en 1967. Autrement dit, il arrive après Winsor McCay (Little Nemo), semi-génie, Richard F. Outcauld (The Yellow Kid), Gustave Verbeck (The Upside-Downs), Will Eisner (The Spirit) et Charles Schulz (Peanuts), pour ne parler que de quelques Américains. Tous ont révolutionné, à leur manière, la bande dessinée. L’auteur de Rusty Brown, qui maîtrise admirablement ses classiques, partage avec eux le goût des mises en pages libres, où les planches et les cases ne sont pas standardisées. Son principal apport est la manière dont il a introduit la schématique technologique pour ramasser un épisode narratif ou synthétiser les explications psychologiques du comportement de ses personnages. Emprunt très heureux, et ironique, mais on est loin de la révolution.

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NON. IL EXHIBE TROP LA MÉCANIQUE

Élevé dans une famille de journalistes, ayant étudié les techniques d’impression, entré à l’université à la fin des années 80, Chris Ware ne peut s’empêcher de mettre en scène le fait de raconter. Qu’il s’agisse des jaquettes drolatiques qui recouvrent ses livres, de son apparition en prof d’arts plastiques frotté de déconstructionnisme, de son style graphique très net soulignant à l’excès l’objectivité de la narration, des exercices brillants de montages alternés ou de représentation de la pensée, le lecteur sait qu’il est dans une œuvre de fiction et on lui en en dévoile soigneusement les rouages. Ironie, certes, mais aussi fierté de l’artisan qui fait valoir les complications dont il a agrémenté sa pièce d’horlogerie. Dans son chef-d’œuvre façon Pérec, Building Stories (Delcourt, 2014), qui raconte en gros la vie d’un immeuble à Chicago sur plusieurs dizaines d’années, Chris Ware livre quatorze objets imprimés (livres, posters, fascicules…) de formats différents (parfois pré-publiés). À charge pour le lecteur de s’ébaudir du jeu proposé et d’établir lui-même les relations entre les objets, de « builder » la « story », en deux mots. Original, brillant ou paresseux ? Un peu cuistre, en tout cas.

OUI. SES HISTOIRES ONT UN TON UNIQUE

Chris Ware a digéré l’histoire de la bande dessinée et aussi celle de la littérature. C’est un Sinclair Lewis (Babbitt, 1922, Elmer Gantry, 1927) post-moderne, qui ne croit plus au progrès mais observe, tel un Henry James de banlieue, les efforts de ses contemporains pour vivre une vie décente. Comme ceux-ci ont la tête farcie de manuels de développement personnel, d’émission d’Oprah Winfrey, d’injonctions woke et de pop culture, ils échouent. Ware décrit dans des cases impeccablement rectilignes, grandes comme un visage inerte ou minuscules comme un dimanche pluvieux dans une ville moyenne, ces vies broyées, ces sentiments ténus, ces destins inutiles, ces rêves fragiles. On sent Hemingway. Il suit ses personnages avec tendresse, ses cycles (Rusty Brown, Jimmy Corrigan) s’étalant sur plusieurs années de publication avant la somme définitive réunissant les épisodes. Très loin du minimalisme graphique ou narratif, ses cases sont remplies de détails minutieux (qu’il faut avoir repérés), il dessine amoureusement des cieux pleins de flocons et des visages aux rides fines, connaît l’importance des décors, sait étirer une conversation jusqu’à ce qu’on en ressente de l’inconfort, multiplie les cases silencieuses et utilise une très large palette de couleurs. La luxuriance des moyens s’oppose à la vacuité des vies racontées. Ça ressemble à du John Kennedy Toole (La Conjuration des imbéciles, 1980), la truculence en moins ; reste un grotesque qui serre le cœur.

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