Après la « France périphérique » et les « gens ordinaires », Christophe Guilluy adopte une nouvelle terminologie, les « dépossédés », pour décrire cette France des marges qui gronde d’avoir été dépouillée socialement, politiquement et culturellement – moyen aussi pour lui de redonner à cette France d’en bas une unité sociologique qu’il juge plus réelle que l’atomisation induite par l’« archipel français » de Fourquet (se rejoue ici le vieux débat sur la conscience de classe).
Comme toujours, et c’est son grand intérêt, le géographe examine à la loupe des phénomènes sociologiques qui autrement passeraient sous les radars de l’intelligentsia. Il se penche sur la lente privatisation des littoraux (après celle des centres-villes) par le double phénomène de gentrification/airbnbisation qui relègue les classes populaires dans les territoires intérieurs loin de tout, puis rappelle que les banlieues sont elles, malgré les pleurnicheries, en phase d’ascension sociale : la mobilité sociale dépasse 40 % en Seine-Saint-Denis contre moins de 25 % dans la Creuse. Au fond, il nous réapprend l’importance des distances physiques, quand la modernité promettait de les abolir par l’automobile. Mentionnons d’autres remarques très justes sur la révolte des élites (mais on le sait depuis trente ans avec le livre éponyme de Lasch), sur le verbiage technocratique qui brouille tout, sur l’« abstinence sociale du monde d’en haut » ou sur la diabolisation médiatique des petites gens. Sa conclusion est limpide : les gens ordinaires se révoltent légitimement pour préserver un mode de vie qui peu à peu s’évapore.
Jamais une quelconque critique de ces gens ordinaires n’est esquissée, comme si tout ce qui est populaire était légitime parce que populaire sans que ne se pose la question du bien
Toutefois, et quoique l’auteur répète à longueur d’entretiens qu’il n’idéalise les classes populaires ni ne vomit les élites, son ouvrage verse dans les facilités marxistes les plus binaires, en opposant deux cents pages durant les gens ordinaires tout beaux tout propres aux méchantes élites – auxquelles il prête d’ailleurs une unité factice. Jamais une quelconque critique de ces gens ordinaires n’est esquissée, comme si tout ce qui est populaire était légitime parce que populaire sans que ne se pose la question du bien ; or, par souci de lucidité, il nous faut reconnaître leur part de responsabilité dans cette modernité qui déraille car ils en ont embrassé le rêve parousiaque au mépris des sagesses antiques.
Aussi, bien que critique de la bourgeoisie, c’est à partir de critères fort bourgeois (études, salaires, propriété) qu’il juge le déclassement de la France périphérique ; c’eût pourtant été l’occasion d’élaborer une critique de la méritocratie au nom du bien commun (à la manière d’un Michael Sandel), ou de causer épanouissement familial et vie intérieure, deux critères autrement plus importants dans la réussite de chacun mais dont il n’est jamais question ici. C’est qu’en homme de gauche, Guilluy entretient un rapport ambigu au matérialisme, qu’il reproche aux élites libérales « sans transcendance », mais sans ne rien proposer d’autre que de fantasmatiques Trente Glorieuses, autrement dit le début de la grande aliénation matérialiste (ainsi, Dieu se rit des hommes etc.).
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Au fond, outre de justes critiques, quelle positivité chez Guilluy ? Pourquoi les sincères du bas devraient-ils quitter leur état pour se salir avec les cyniques du haut ? Que peut bien signifier « le retour des gens ordinaires au centre », que contiennent ces valeurs ordinaires par-delà les incantations généreuses ? Qu’est-ce que ce grand soir populaire, si ce n’est populiste ? Le prophétique Nicolás Gómez Dávila a ramassé le problème en une brillante formule : « Le socialisme a été engendré par la nostalgie de l’intégration sociale détruite par l’atomisme bourgeois. Ce qu’il n’a pas compris, c’est que l’intégration sociale n’est pas compactage totalitaire des individus, mais totalité systématique d’une hiérarchie ».
En socialiste, le géographe se méprend donc sur les fondamentaux d’un ordre social. Le problème n’est certainement pas le fait de l’inégalité (quoiqu’il existe bien entendu des inégalités scandaleuses) mais bien la disparition de ces solidarités organiques qui jadis imprégnaient les relations sociales de considération. Il ne s’agit donc pas de nier la légitimité de la distinction culturelle, ni de transformer les petits en grands ou de grand-remplacer ceci par cela aux affaires, mais bien d’engager une réforme intellectuelle et morale (et spirituelle) des élites qui infusera partout et élèvera le peuple à son tour – car l’homme est ainsi fait qu’il se réforme par l’exemple. Que Guilluy pousse donc à leurs termes ses conclusions et se fasse réactionnaire. Il sera accueilli comme il se doit.

Flammarion, 204 p., 19 €





