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[Cinéma] Jeanne du Barry : la comtesse aux pieds sales

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Publié le

23 mai 2023

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Premier biopic en costume de Maïwenn, Jeanne du Barry bute sur un mauvais usage du langage et un casting discutable, à l’exception de Benjamin Lavernhe.
Jeanne du Barry

Maïwenn est un paradoxe. D’ascendance notamment kabyle et vietnamienne, elle a une enfance presque traumatique (cf Demi-tarif, le film de sa sœur Isild Le Besco) qu’elle a enchaînée avec une adolescence sur les podiums, un mariage avec Luc Besson d’où naîtra une fille (alors qu’elle-même est encore mineure) et un divorce rapide, le patron d’EuropaCorp n’appréciant plus son corps modifié par la maternité. Ses secondes noces avec Jean-Yves Le Fur, qui lui donne un fils, seront tout aussi rapides ; la rumeur publique en fait le modèle du personnage de Vincent Cassel dans Mon Roi, soit un « pervers narcissique » comme on dit dans les magazines féminins. Maïwenn ne s’en accroche pas moins, fait du stand-up, l’actrice, des films qu’elle réalise et qui lui gagnent un public, jusqu’à obtenir pour Polisse un prix du Jury à Cannes.

Racisée, répudiée, construite à la force du poignet, Maïwenn devrait gagner le qualificatif honorifique de « femme puissante » que le féminisme atmosphérique aime à décerner à tout spécimen ayant médiatiquement rentabilisé les déboires liées à son sexe natif ou d’élection, déboires mineurs (règles douloureuses) ou majeurs, voire même hors-concours comme l’assassinat d’une parente par conjoint. Or, rien n’est moins vrai ; les féministes intersectionnelles détestent Maïwenn depuis qu’elle ne s’est pas rangée derrière #metoo qu’elle a même osé critiquer. Son goût pour les hommes de pouvoir – ou dégoût quand elle les malmène (le dernier, Edwy Plenel, a souffert dans ses extensions) – en fait une traître à la cause. Maïwenn n’est pas une « femme puissante », alors qu’elle en a toutes les qualités ; c’est une rénégate qu’il faut dénoncer sans relâche à la télé, à la radio, dans les magazines ou par le biais crypté de l’héroïne officielle des féministes d’adhésion obligatoire, Adèle H., petite bourgeoise qui se réincarne difficilement en Louise Michel 2.0. On retrouve bien là, sur son second versant, l’imparable scholie de Nicolas Gomez Davila : « Le vice qui menace la droite, c’est le cynisme ; et la gauche, le mensonge. »

L’échec du film tient en la confiance que dénie à la parole l’actrice-réalisatrice

Aussi, on aimerait bien manger dans la main de Maïwenn, pour toutes ses qualités de résilience, dont celle de ne pas s’en laisser conter. Mais voilà, il y a ses films le plus souvent hirsutes et laids, à la première personne comme une psychothérapie à ciel ouvert, et que vampirisent les improvisations où l’applaudimètre est remplacé par le volume sonore. Le cinéma de Maïwenn fait souvent mal au crâne, notamment Polisse, l’un des films français les plus nuls du siècle (au niveau de L’Apollonide de Bertrand Bonello, mais dans un autre genre moins cérébral).

Le léger mieux enregistré avec Mon Roi et ADN, tous deux regardables avec même de beaux moments, n’est pas confirmé par Jeanne du Barry. Qui commence toutefois très bien grâce à une voix-off parfaitement dosée et des plans enfin cadrés instaurant une distance d’avec son sujet. Celle-ci s’abolit hélas dès qu’enfance et adolescence sont passées et que Maïwenn endosse le rôle de la Du Barry. L’échec du film tient en la confiance que dénie à la parole l’actrice-réalisatrice. Alors que le siècle dépeint n’accordait foi qu’à l’esprit, elle supprime pratiquement tout dialogue dans les scènes entre son personnage et Louis XV, joué il est vrai par un Johnny Depp avec accent, bien que maîtrisant le français. Le beau langage est remplacé par des gloussements sans fin et une overdose de ridicule à tous les étages (dont les perruques des filles de Louis XV, rappelant un peu trop la fiancée de Frankenstein). S’il apparaît assez clairement que Maïwenn punit Depp de ne pas avoir été suffisamment malléable en sabrant ses scènes, le film en est déséquilibré et presque sans objet, les rapports entre le destin de la Du Barry – du caniveau à la Cour – et le sien propre se passant de commentaires.

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Il y a toutefois une raison de voir cet arabo-pudding (cf son financement) rattrapé par son décorum. Elle tient en un seul nom, Benjamin Lavernhe. Dans le rôle de premier valet du roi, ce pensionnaire de la Comédie-Française est tout simplement exceptionnel, d’une finesse de jeu inédite chez Maïwenn. Entre lassitude et dévotion, il fait entrer dans ce pseudo-conte de fées qui tâche des échos assourdis de La Garçonnière (Billy Wilder, 1960). Avec lui, Maïwenn découvre ce dont son cinéma n’osait rêver, le silence et l’intériorité. On espère qu’elle le retrouvera sur un nouveau tournage,  et que ses films, enfin, ne feront plus mentir la femme puissante qu’elle est indubitablement.


Jeanne du Barry de Maïwenn, avec Maïwenn, Johnny Depp, Benjamin Lavernhe, en salles depuis le 16 mai

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