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De quoi Gilles et John sont-ils ?

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Publié le

23 décembre 2018

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Au-delà du calembour ressassé, Gilles et John sont peut-être les prénoms de ce peuple qui ne veut pas mourir, et qui ne désire pas tant avoir de quoi consommer que recouvrer une existence décente, digne, supérieure.

 

Au début, Gilles et John se battaient pour avoir. Avoir de quoi finir le mois. Ne pas avoir à choisir entre une place de cinéma et une paire de crampons pour fiston, entre un plein d’essence et une prothèse dentaire, eux qui sont sans dents à 40 ans, sans Rolex à 50 ans, sans retraite à 65, et dont les enfants seront sans travail à 30 ans. Avoir de quoi vivre, acheter, consommer, posséder. Conformément aux injonctions qu’on leur serine depuis des décennies.

 

Programme de géographie CM1 : consommer en France. De la bête au bifteack, les petits élèves apprennent que la France est une grande puissance agricole, que manger de la viande c’est mal, que les poids lourds ça pollue, et que les grandes surfaces c’est mi-bien pratique, mi-déshumanisant, qu’il faut privilégier les circuits courts, les produits non-transformés, les fruits et légumes BIO, et les « modes de déplacement doux ». Pas une fois on n’évoquera leurs pères, leurs oncles, leurs mères : agriculteurs, chauffeurs-routiers, agent de sécurité, ouvriers, hôtesses de caisse… Du concept, pas d’homme. De l’idée, pas de chair.

 

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Des programmes pour inspecteurs d’académie citadins. Bref, passons. Gilles et John savent qu’ils doivent consommer. Oui, mais comment ?

 

Ils ont trouvé que cette histoire de taxe sur les carburants, c’était la goutte qui faisait déborder le réservoir, et inconsciemment, même après le moratoire (tel celui que le prophète Tariq – violeur présumé innocent – proposait sur la lapidation des femmes, dans ses prêches pacifiques), la suspension, la suppression, l’annulation… ils ont senti que, finalement, non, ce n’était pas la dernière goutte d’eau qui faisait déborder le vase, mais la première.

Mon grand-père l’a toujours dit.

 

Un peu de tenue, s’il vous plaît

Gilles et John se sont aperçu que feu la taxe ne leur rendrait pas de pouvoir d’achat. Que cette non-taxe se contenterait de ne pas aggraver leur situation. Sophisme ? Non, prise de conscience : un avenir encore plus sombre met en lumière un présent déjà intenable. L’hypothèse de son insupportable aggravation a montré l’intolérable situation présente, et ils ont dit STOP. Un vrai STOP. Un arrêt obligatoire, avec passage par le point mort. Un grand beau STOP définitif, et, nonobstant toutes les règles du code pénal, de l’article VIII de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de la Constitution, etc. : un STOP rétroactif. C’est ainsi que leurs revendications sont apparues fluctuantes (comme ladite taxe !), surréalistes et baroques aux yeux des médias et des politiques.

 

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Qui ne comprennent plus rien. Et qui ont confondu cette prise de conscience avec des atermoiements et des errements. Ils demandent la suppression de la taxe, ils l’obtiennent, mais ils continuent à râler… Quelle inconstance ! Quelle indécence ! Mouvement discrédité, escalade de la violence, atteinte aux valeurs et aux symboles de la République, incohérence du discours, idéalisme des revendications, dispersion des doléances : un peu de tenue, s’il vous plaît, de pragmatisme, de cohérence, de logique, qu’on puisse vous mettre dans des cases, vous compter, vous cocher, vous cataloguer, vous ranger, et enfin, vous oublier.

Ils jettent un regard plein de condescendante commisération à une Gilet•te jaun•e qui n’a pas balancé son porc, n’a pas shopé les incontournables de la fashion week, n’a pas testé le dernier jus détox, et qui a l’audace de (se) demander si la signature du pacte de Marrakech ne va pas aggraver « les choses ».

Ces journalistes qui vont travailler en Velib’ – avec leur casque et leur gilet jaune pour les plus hygiénistes d’entre eux – enfin, le service semble rétabli, d’ailleurs, ils ont critiqué Hidalgo dans les dîners en ville l’année dernière, ça permettait de diversifier les sujets, entre les Rohingyas, le changement climatique, et les trumperies de l’idole américaine déchue. Ils jettent un regard plein de condescendante commisération à une Gilet•te jaun•e qui n’a pas profité des bons plans du SPA Nuxe, n’a pas balancé son porc, n’a pas shopé les incontournables de la fashion week, n’a pas testé le dernier jus détox, et qui a l’audace de (se) demander si la signature du pacte de Marrakech ne va pas aggraver « les choses ».

 

Ils veulent chanter

 

Car l’unique question est : « où est l’argent ? ». De leurs poches, à Gilles et John, il est parti. Bien parti, depuis longtemps. Chaque année. Dans leur porte-monnaie, il n’est jamais revenu. Alors, où ? C’est vrai, ça, où ? Mais poser la question, pour le sarcastique et apathique Jean-Michel, c’est avoir été approché par « un » parti politique pour les élections. C’est se livrer à des sous-entendus nauséabonds. C’est se discréditer avant même d’avoir fini sa phrase. Qui, par ailleurs, ne contenait ni « impacter », ni « toutes et tous », était donc déjà fortement suspecte de ringardisme provincial. C’est-à-dire de conservatisme idéologique. Discréditée, la Gilet•te.

 

Lire aussi : Des revendications conservatrices

 

Alors voilà le grand malentendu. On pourra théoriser longuement sur les prophéties de l’ami Guilluy, les récupérations politiques des « territoires », de la ruralité oubliée, des espaces périurbains. On pourra se lamenter des fractures de la France d’en haut, d’en bas, d’en marche, d’en face, du dessus, d’à côté ou d’en dessous. Gilles et John ont peur. Et la peur, c’est un ovni politique. On ne sait pas la nommer, on ne sait pas la guérir. Elle n’est pas que rationnelle, elle est diffuse, confuse, individuelle mais elle se communique très bien. Et le pouvoir politique sait parfaitement, avec Montherlant, que « ce qu’il y a de terrible chez les anxieux, c’est qu’ils ont toujours raison de l’être ». Et donc il devient lui-même anxieux. Fébrile. Désemparé.

Ils veulent avoir encore de l’énergie pour la grande aventure en sortant du boulot. Ils vous l’ont dit : ils veulent vivre de leur travail. Ils veulent de la fierté.

Gilles et John ont peur, mais ils n’ont pas peur de ne pas avoir assez, de ne pas avoir, de n’avoir rien. Gilles et John ne veulent pas avoir. Mais ils ne le savent pas. Et ne savent pas le dire. Ils veulent ce qui ne s’achète pas, ne se possède pas. Ils ne veulent pas consommer. Ils ne veulent ni Grande Épicerie, ni Leclerc, ni Lidl. Au fond ça leur est bien égal. Ils se contentent de peu, et savent goûter ce qu’ils ont. Ils veulent chanter, ils veulent danser, ils veulent célébrer, processionner, fête-patronaliser, remémorer, commémorer.

 

Ils veulent aider. Au club de sport, au moule-frite, à la fête du village, à la mairie, à l’église, à l’école, à l’étang, à la forêt, à la caserne, à l’Ephad, à l’hôpital. Ils veulent suivre les corbillards et précéder les mariés. Partager les joies et consoler les peines. Pour se mettre au service les uns des autres. Ils veulent avoir encore de l’énergie pour la grande aventure en sortant du boulot. Ils vous l’ont dit : ils veulent vivre de leur travail. Ils veulent de la fierté. Ils veulent de la reconnaissance. Ils veulent être représentés. Ils veulent exister.

 

Ils veulent s’abreuver de la sève de leurs racines. La seule qui désaltère. La seule qui les nourrit. Qui ne s’achète pas, mais qui est vitale. Au fond, ils aspirent, plus que jamais, à vivre ensemble. Ils veulent vivre. Ils ne veulent qu’être.
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