Décès de Raymond Poulidor, un champion si français

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Poulidor a franchi la ligne d’arrivée pour la dernière fois. Dans la nuit de mardi à mercredi, l’ancien champion s’est éteint en Haute-Vienne, là où il avait grandi. Enraciné dans cette France soi-disant « périphérique », cette France paysanne qui a toujours donné à la patrie ses meilleurs soldats.

 

 

S’il est né l’année de la victoire du Front Populaire, c’est dans la république du général de Gaulle que « Poupou » enfourche sa bicyclette et se fait remarquer par sa victoire au championnat de France en 1961. Il fait ses débuts sur la Grande boucle l’année suivante où il trouve un rival de poids en la personne de Jacques Anquetil.  

Poulidor-Anquetil, c’est un Frazier-Ali aux dimensions de l’hexagone.

Leur opposition deviendra une de ces passions françaises dont notre peuple a le secret. Poulidor-Anquetil, c’est un Frazier-Ali aux dimensions de l’hexagone. De l’affrontement naîtra le mythe, amplifié par la presse, adoré par la France. Celui de l’éternel second, expression à laquelle chacun pense quand il entend le nom de Poulidor. Poulidor, le puncheur, le teigneux, qui ne vaincra jamais le magnifique Anquetil dans l’épreuve reine. Leur duel culminera sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, dans un coude-à-coude de légende sur trois kilomètres dont Poulidor sortira paradoxalement vainqueur. Cette victoire d’étape était insuffisante car c’est bien Anquetil qui deux jours plus tard passera la ligne en tête au Parc des Princes, avec quelques secondes d’avance. Nul n’est jamais prophète en son pays, surtout au royaume de France. C’est en Espagne que Poulidor est couronné la même année sur la Vuelta dans une victoire oubliée derrière la légende du perdant magnifique.

 

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C’est que Poulidor n’était pas au bout de ses peines sublimes. Une fois Anquetil loin du Tour à partir de 1965, le triomphe semble s’offrir au champion. Le sort en décidera autrement. Poulidor jouera sans cesse de malchance sur la Grande boucle. Surtout en cette décidément maudite année 1968 où une moto le percute alors que le Tour semblait plus que jamais lui ouvrir les bras. Puis, à partir de 1969, c’est à l’étoile montante belge Eddy Merckx qu’un Poulidor vieillissant se confrontera sans jamais le vaincre sur les routes de France. Jusqu’en 1974, l’année de sa retraite, le Limousin passera à nouveau pour le brillantissime faire-valoir d’un champion génial.

 

Palmarès fourni

 

Que reste-il alors de ces quinze saisons en professionnel, de 1960 à 1974 ? Aucun sacre sur le Tour pour un homme qui n’a jamais passé une seule seconde avec le maillot jaune. Malgré tout, le palmarès du soi-disant éternel second est très fourni.

Amour compréhensible : Poulidor, le perdant magnifique, c’était un peu la France.

En plus du tour d’Espagne de 1964, Poulidor s’est imposé dans deux classiques, le Milan-San Remo en 1961 ainsi que la Flèche Wallonne en 1963, a remporté à deux reprises le Paris-Nice et le tour du Dauphiné.  Reste surtout une popularité assez exceptionnelle chez les français, mesurable à l’enthousiasme des vivats qui accompagnèrent toujours ses apparitions sur le Tour après sa retraite sportive. Amour compréhensible : Poulidor, le perdant magnifique, c’était un peu la France. La France qui valorise le panache, ce « quelque chose de voltigeant » que célèbre Edmond Rostand. Cette France qui se moque d’être massacrée à Azincourt pourvu que sa charge ait été majestueuse, cette France qui dit à ces messieurs les anglais de tirer les premiers par sens de l’élégance, cette France qui couvre toutes ses défaites de lauriers.

 

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Et puis « Poupou » c’est un pur produit de la France rurale, de ce peuple de bonnets rouge et de gilets jaune, qu’on ne qualifiait pas encore de beauf et qui donne toujours son âme à notre patrie. Un homme brave, humble et dur au mal qui ignorait l’abandon, un homme de la trempe de ceux qui s’enterrèrent dans des trous d’obus le long de la Meuse en février 1916 et crièrent «on ne passe pas » à nos désormais partenaires allemands. Un homme du « peuple le plus chrétien de la terre » cher à Bernanos. Cette France d’hier vient de perdre un de ses derniers membres avec Raymond Poulidor.  Sachons donc que si le nouveau monde pleure cette perte, il ne peut que s’en réjouir secrètement. A nous de dénoncer cette hypocrisie et de nous hisser à la hauteur du champion disparu.

 

Ange Appino

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Aappino@lincorrect.org

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